Guérir, soigner ou protéger (2)

L’offre de santé est dominée en Occident par la médecine scientifique. Pourrait-il y avoir une place pour la médecine dite « traditionnelle » ?

Par Bénédicte Cart.

sante_medecineDans le premier article, nous avons vu que la maladie est un tout complexe. Il est essentiel de l’appréhender dans sa globalité pour guérir. La médecine scientifique, occidentale, domine l’offre de santé, mais ne pourrions-nous pas faire autrement ?

Guérison, petites définitions

L’arrêt Mercier de 1936 définit le soin comme « méthode et justification du médecin. Il doit agir selon des méthodes et non pas des résultats ». D’un point de vue strict, la guérison exige la suppression complète et définitive du processus morbide, mais on distinguera deux aspects :

  • La guérison d’une phase pathologique ou d’un accès qui peut laisser subsister un dispositif par lequel la récidive ou la reprise évolutive est possible, c’est la guérison au sens symptomatique.
  • La guérison pure et simple, qu’elle soit sans séquelles avec restitution ad integrum, ou qu’elle soit accompagnée de séquelles.

Canghilem nous dit que « l’organisme est le premier des médecins, l’organisme est un chimiste incomparable ». Il existe une « sagesse du corps », l’homéostasie. Le corps est dans un équilibre précaire sans cesse influencé par l’extérieur. Guérir est donc propre à chacun, une activité individuelle que le corps effectue sans cesse. Pour Isabelle Strengers, la guérison ne justifie pas les preuves médicales : « la guérison ne prouve rien ». La médecine ne peut offrir qu’une stratégie cohérente en fonction de ses connaissances et de ses observations.

Différentes techniques de soin

Il existe deux grandes catégories de pratiques médicales :

  • La médecine que nous appellerons médecine scientifique, du latin medicus, « qui guérit ». Elle est la science des maladies et l’art de les soigner en étudiant l’organisation du corps humain, son fonctionnement normal, et en cherchant à restaurer la santé par le traitement et la prévention des pathologies.
  • Une médecine dite « traditionnelle ». Selon la définition officielle de l’OMS, la médecine traditionnelle « se rapporte aux pratiques, méthodes, savoirs et croyances en matière de santé qui impliquent l’usage à des fins médicales de plantes, de parties d’animaux et de minéraux, de thérapies spirituelles, de techniques et d’exercices manuels – séparément ou en association – pour soigner, diagnostiquer et prévenir les maladies ou préserver la santé. »

En Afrique, en Asie et en Amérique latine, différents pays font appel à la médecine traditionnelle pour répondre à certains de leurs besoins en matière de santé. En Afrique, jusqu’à 80% de la population a recours à la médecine traditionnelle. Son usage est très répandu dans les pays en développement mais plutôt limité dans les pays industrialisés (bien qu’elle commence à croître). Dans les pays occidentaux, elle regroupe les médecines douces, alternatives, parallèles, non conventionnelles, complémentaires.

Le processus de guérison

Le remède, dans la société occidentale, est au centre de la guérison : la guérison chimique. Il symbolise le savoir médical. Par exemple, la rareté du médicament se traduit par un prix élevé que le patient légitime. Prendre un médicament mis récemment sur le marché donne l’impression d’être privilégié. Sans cela le patient peut se sentir floué, il attend que le praticien reconnaisse son état et statut de malade par la prescription d’un remède. C’est un moyen de réassurance nécessaire car faisant partie des représentations et croyances sociales.

Mais la médecine a tendance à mettre de côté l’humain. Il ne faut pas oublier dans la guérison les relations entre soignant et soigné : « pour soigner, pour guérir, la technique ne suffit pas, il faut quelque chose de plus, le désir, le désir de soigner ». Quel que soit le traitement, si le désir n’est pas suffisamment présent, les conséquences seront directes sur le processus de guérison.

Mais alors quelle est la réelle signification de la guérison, est-ce soigner ou satisfaire ? Actuellement, les progrès techniques sont-ils réellement nécessaires dans le processus de guérison ? Et les demandes des patients ont-elles toutes un caractère médical avéré ?

Le but premier de la médecine est de lutter contre la souffrance. Actuellement le principe de lutter contre des maux extérieurs (bactérie, air impur…) devient une prévention de ce qui nous menace à l’intérieur. Par exemple, une pratique comme l’ablation préventive des ovaires ou des seins est courante aux États-Unis et commence à se propager en Europe.

Illich dans son ouvrage Némésis médicale. L’expropriation de la santé, soutenait que la médecine n’avait pas réduit le nombre de maladies dans le monde, mais au contraire avait généré des maladies iatrogènes. La médecine, selon lui, est pour l’homme un obstacle lui empêchant d’affronter la douleur. Dans les années 90, il révise son constat, affirmant désormais que « la recherche de la santé est devenue le facteur pathogène prédominant ». Il est vrai qu’actuellement les décideurs en matière de stratégie de soin sont devenus les industries pharmaceutiques.

Notre organisme seul se maintient et réussit en général à venir à bout de la maladie. La tâche du médecin serait par conséquent, de ne pas contrecarrer la nature mais de la renforcer en cas de maladie. La nature est donc le « médecin intérieur » que chacun porte en soi et qui connaît bien mieux les maladies que le médecin qui ne fait qu’observer des symptômes.

« La médecine moderne est en crise, tout le monde le sait. Jamais nous n’avons disposé d’un tel arsenal thérapeutique (…), mais, en cours de route, nous avons oublié une partie des choses qui nous soignent le mieux : nos liens affectifs, notre mode de vie, notre sentiment de plénitude et d’appartenance. » Voici le constat de Lori Arviso Alvord, qui me permet de me questionner sur la place des croyances, représentations et plus généralement de la culture dans le soin. Une dernière interrogation permettant de repenser la médecine de manière plus juste, plus humaine.

À suivre.