Zéro pointé pour les pédagogues !

La France possède un des systèmes scolaires les plus inégalitaires de l’OCDE. Et les inégalités continuent à se creuser.

Par Anton Suwalki.

école-tableau-noir-salle-de-classe

Nous avons souvent égratigné les pseudo-médecines, l’astrologie etc. Il est temps de s’intéresser à l’enseignement, où les charlatans sont très représentés et font bien souvent la loi. Et avec quels résultats !

L’enquête PISA 2012, qui permet de comparer au niveau international les acquis des élèves de 15 ans, classe les petits français au 25ème rang mondial, soit un recul de 2 places par rapport à 2009, avec notamment un recul de 16 points en compétences mathématiques par rapport à 2003. Le fait le plus marquant n’est cependant pas dans ce score moyen : la France possède un des systèmes scolaires les plus inégalitaires, et les inégalités continuent à se creuser. Malgré l’acharnement des pédagogues, la proportion des élèves très performants, généralement issus d’un milieu socio-économique favorisé, augmente (+ 4 points en compréhension de l’écrit)… mais celle des élèves « peu performants » augmente autant.

L’augmentation d’une unité de l’indice PISA de statut économique, social et culturel entraîne une augmentation du score en mathématiques de 39 points, en moyenne, dans les pays de l’OCDE, et de 57 points en France, soit l’augmentation la plus marquée de tous les pays de l’OCDE.

Les élèves issus de l’immigration sont au moins deux fois plus susceptibles de compter parmi les élèves en difficulté.

Bref, un déterminisme social effrayant, dans un pays où le mot « égalité » est au cœur de tous les discours sur l’enseignement. Refonder l’école, proclamait Vincent Peillon ? On demande à voir, mais ce qui se pointe ne laisse rien augurer de bon : tout porte à croire que nos pédagogues vont persister dans leur acharnement à faire de l’école une fabrique d’illettrés. Ne comptons donc pas trop sur une augmentation des connaissances et des capacités des élèves : il est tellement plus facile de piper le thermomètre qui permet de mesurer celles-ci.

Exemple, la dictée : voilà un bel exercice pour lequel le niveau d’exigence au BEPC a été considérablement réduit depuis le temps lointain où 5 fautes vous valaient un zéro pointé. Pour des dictées d’une centaine de mots, l’élève d’aujourd’hui doit, si on ose dire, réussir à faire 20 fautes grammaticales, ou bien 10 fautes grammaticales + 20 fautes lexicales pour avoir 0/101 ! Or, aussi incroyable que cela puisse vous paraître, il y en a qui y arrivent !

Mais cela n’est encore pas assez laxiste pour nos inspecteurs généraux qui reçoivent de généreuses primes en fonction de leurs « résultats »… Ça n’est pas une blague, je vous assure !

« Elle passe pour un enseignement de l’orthographe, mais ce n’est rien de plus aujourd’hui qu’une évaluation-sanction, déplore l’un d’eux. La dictée ne fait que certifier un niveau, sans donner aux élèves les moyens de s’améliorer. » À se demander si ce n’est pas surtout une évaluation-sanction de la faillite de leurs méthodes ! Pour cacher ces cancres que nos tartuffes ne sauraient voir, ils ont donc décrété la fin du zéro. Le postmodernisme se devait de gommer cette invention particulièrement traumatisante qui date des babyloniens.

Le barème graduel devrait permettre de marquer davantage les différences de niveau entre les élèves (sic !). Olivier Barbarant (l’inspecteur général) prend l’exemple de deux élèves de 3e à l’académie de Poitiers. À la même dictée, ils avaient eu respectivement 0/20 et 2/20 avec l’ancienne notation : deux notes équivalentes, alors que la première copie était « indéchiffrable », et la seconde seulement « lacunaire ». « Les règles de grammaire et de conjugaison, ce deuxième élève les appliquait certes de manière aléatoire, mais il en avait visiblement entendu parler. Ce n’était pas le cas du premier », explique l’inspecteur. Notées selon le nouveau barème, les copies ont reçu 2/20 et 8/20.

Pas étonnant que les cancres s’affranchissent de toute règle de grammaire et de conjugaison, étant donné que les pédagogues violent les règles élémentaires de la logique : quand on applique des règles de manière aléatoire, cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’on ne les comprend pas ou bien qu’on s’en moque !

On voit d’ailleurs mal pourquoi de telles inepties ne devraient s’appliquer qu’à la dictée. Un élève qui en physique calcule une fréquence avec la formule de l’énergie cinétique ne mérite-t-il pas la moitié des points ? Après tout, lui aussi applique des règles, « certes de manière aléatoire », mais « il en a visiblement entendu parler », un jour où la batterie de son téléphone portable était déchargée

img contrepoints248Ceci n’est pas destiné à « marquer davantage les différences de niveau », mais à effacer des statistiques calamiteuses. Et on peut parier que cela n’aura pour effet que d’encourager les cancres à le rester, et les médiocres à ne pas s’améliorer. Un grand nombre d’élèves, en dehors des très motivés et des « décrocheurs », ajustent leurs efforts au niveau d’exigence des enseignants ? C’est d’ailleurs bien rationnel : si je me contente de la moyenne quand je pourrais mieux faire en travaillant davantage, je m’en contenterais aussi si je peux l’obtenir en travaillant moins.

On pourra certes objecter qu’il ne s’agit là que d’orthographe, et qu’il y a des nuls en orthographe qui sont bons ailleurs. Mais l’orthographe fait partie des apprentissages structurants, et d’autre part, on a le sentiment que l’on casse le thermomètre un peu partout.

Témoignage en tant que parent d’élève : à une réunion parents/ profs, je m’entretiens avec le professeur chargé de l’option SVT de Terminale S. Je m’étonne de l’excellence de la classe (16 de moyenne, et des notes qui varient entre 12 et 19). Un vrai vivier de futurs chercheurs ! Sauf que le prof m’explique la nature des exercices, et qu’à chaque étape, l’élève qui n’y arrive pas est aidé par le professeur pour accéder à l’étape suivante. Et il sera finalement noté selon des barèmes tels qu’il ne faut vraiment avoir rien compris pour avoir moins de… 13 ou 14/20 , m’avoue-t-il !

Plusieurs questions me sont venues à l’esprit. S’agit-il d’un cas isolé ou d’une pratique généralisée ? S’il s’agit d’une pratique généralisée, la notation au Bac est-elle ajustée au niveau artificiellement élevé des élèves en cours d’année ? L’élève qui a 12 est-il vraiment dupe, ou est-il simplement satisfait que ses « acquis », voisins de zéro, puissent tout de même lui rapporter 4 points supplémentaires au Bac ? Dans cette échelle de notation, où se situe l’élève moyen, et où se situe le très bon élève ? En supposant que 16 corresponde à un niveau moyen, la récompense du travail supplémentaire pour passer de moyen à bon ou très bon est dérisoire !

Comme le montrent les résultats de l’enquête PISA, la « méthode » française n’empêche certes pas les bons de rester bons, voire d’améliorer leurs résultats. Le capital culturel jouant un rôle très important, les enfants des milieux favorisés s’en sortent, quand bien même on prétend leur apprendre à lire avec des méthodes aberrantes. Leurs parents peuvent pallier les manquements du système éducatif. Mais cela va avec une proportion croissante d’élèves en grande difficulté : « cela sous-entend que le système s’est dégradé prin­ci­pa­le­ment par le bas entre 2003 et 2012 », note Éric Charbonnier, analyste de l’OCDE . La solution à ces inégalités croissantes ? Les charlatans qui portent une lourde responsabilité dans une telle évolution l’ont trouvé :

  1. Persévérer, selon le principe bien ancré dans les mœurs de cette institution qu’on ne change pas des méthodes qui ne marchent pas.
  2. Créer un leurre par le nivellement par le haut des notes, qui ne leurrera sans doute que la bureaucratie de l’Éducation Nationale.

Il ne leur restera plus qu’à supprimer la participation de la France à l’enquête PISA.

PS à mes lecteurs : Si jamais vous relevez plus de 20 fautes dans ce texte, vous pouvez m’attribuer un zéro pointé : je l’aurais bien mérité !


Sur le web.

  1.  L’épreuve comporte une dictée et un exercice de recopie : rappelons qu’il ne s’agit pas du cours élémentaire, mais du brevet, après la 3ème !