Prostitution en ligne : scandale ou satire sociale ?

Et si la banalisation de la prostitution en ligne en disait plus long sur l’ordre moral et l’hypocrisie des honnêtes gens que sur la condition féminine et la perversité du capitalisme ?

Par Nils Sinkiewicz.

prostitution« Triste à pleurer ». C’est ce qu’à grand renfort d’indignation médiatique l’opinion retiendra du site de rencontre Seeking Arrangement, spécialisé dans les relations mutuellement avantageuses entre sugar babies (comprendre : « jeunes femmes vénales ») et gentlemen « modernes » (comprendre : « fortunés »). Quand ce n’est pas la dignité de la femme qu’on invoque, c’est la « logique du capitalisme » qu’on dénonce, arguant que l’argent fait faire n’importe quoi à n’importe qui, et notamment aux étudiantes précaires qui se prostituent pour financer leurs études.

Certes, « les relations mutuellement avantageuses ne sont pas étranges, et elles ne sont franchement pas nouvelles », rappelle-ton habilement sur le site, qui d’ailleurs n’est pas le seul à solliciter les informations socio-professionnelles (fourchette de revenus, niveau d’études et autres marqueurs sociaux) de ses abonnés. Mais surtout, cette prostitution qui ne dit pas son nom nous est plus familière qu’on ne le croit.

En fait – et on peut s’étonner qu’un tel lieu commun passe à la trappe quand on parle de prostitution en ligne –, une bonne partie des relations « normales » ont bien moins à voir avec de quelconques sentiments amoureux qu’avec des considérations pour le moins superficielles, comme les revenus ou l’appartenance sociale. Et sur ce dernier point, les contempteurs du matérialisme sont trop obsédés par l’argent pour prêter attention aux expressions non monétaires de la vanité, comme le goût de la particule ou du statut social, si répandu chez les gardiens de l’ordre moral.

Certains crient au double standard, et ils ont raison de le faire. Mais ils ne dénoncent l’hypocrisie des uns que pour en étendre les privilèges aux autres. Or le vrai scandale, c’est moins la prostitution en ligne que ces relations « comme il faut » et autres mariages heureux couvrant de leur vernis moral une réalité parfois plus proche du trottoir que de l’autel.

Il est rassurant d’expliquer le succès d’un site comme Seeking Arrangement par la crise des valeurs morales (argument culturel) et la précarité (argument économique). Mais les sugar babies et leurs sugar daddies ne sont ni plus ni moins corrompus que la moyenne des gens, leur plus grand tort étant de faire eux-mêmes et consciemment les calculs normalement dévolus au milieu, au réseau, à la famille.

Citer les paroles de Jésus sur la paille et la poutre (Mt 7 :3-5) pour s’en tirer à bon compte est une habitude chez les brebis galeuses. Dans le cas présent, les brebis galeuses pourraient bien avoir raison.

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