Salomon ou Carême ?

Running à Versailles (Crédits Living Fitness UK licence Creative Commons)

Que faire le dimanche ?

Par Bénédicte Cart.

Running à Versailles (Crédits Living Fitness UK licence Creative Commons)

Dimanche, que faire ? Chez moi, c’est simple : cela signifie sport/cuisine/messe, depuis ma plus tendre enfance, une sorte de religion familiale avec ses propres règles et rituels sacrés. Mais parfois, la fatigue est là, j’ai beau partir courir ou tenter une nouvelle recette, la seule pensée qui trouve grâce à mes yeux, c’est le repos.

Dois-je œuvrer 7 jours sur 7 ? Me faut-il toujours respecter les rites familiaux, transmis (sûrement à la sueur du front de mes ancêtres) et inscrits en moi ? Et au nom de quoi dois-je le faire ?

Revenons au début de mon parcours initiatique : la course à pied. Pour apprendre à courir, il me fallait un modèle, comme les enfants. Le mimétisme est une façon de débuter un apprentissage, j’ai donc cherché le plus simple et trouvé mon père. Sauf que moi, Bénédicte, la première fois que j’ai enfilé mes Salomons pour suivre l’expert dans un de ses entraînements, je n’en menais pas large. Et de multiples questionnements se bousculaient en moi : quel sort me réservait-il ? Est-ce que je serai encore en vie à la fin ?

Après une préparation minutieuse, nous sommes partis ; enfin, lui devant et moi en retrait en train de chercher une excuse pour rebrousser chemin. Mais mon attention fut vite happée par les contraintes physiques et environnementales et peu à peu je courais en ne pensant plus qu’à ne pas me perdre, surtout continuer de suivre, pourvu que nous rentrions avant la nuit…

L’entraînement fini, j’étais heureuse d’avoir pu courir et d’être encore en vie, je sentais qu’ainsi j’allais progresser, devenir meilleure que lui, partager quelque chose de mystérieux et d’unique avec lui et quelques autres élus.

Je me souviens d’une rencontre particulière (j’étais impressionnée) : sur un chemin de grande randonnée, mon père me dit : « tiens, un trailer, je vais lui demander s’il connaît l’UTMB ? » Naturellement, ils entament une discussion animée de cinq minutes sur le trail, avant que nos chemins se séparent. Je me suis dis que les trailers partageaient quelque chose d’unique : silencieusement, ils pouvaient se reconnaître. Il me fallait y parvenir et pour cela je devais devenir une compétitrice, faire des courses et un jour je pourrais devenir finisheuse de l’UTMB, le Graal.

Après plusieurs essais, je me suis aperçue que mon père ralentissait son allure pour rester à ma hauteur, avant de prendre quelques libertés sur le parcours – comprendre : rallonger son entraînement, mais pas le mien.

Et les sorties collectives se sont multipliées. Tout devenait plus facile. Je courais avec le sourire et avec la bonne posture. J’étais contente de moi. Je travaillais dur. Estimant que mon apprentissage était terminé, un peu vexée de ne pas en avoir percé complètement le secret, je décidais de prendre mon envol et de courir seule. Ou en essayant d’être à mon tour celle qui était suivie (ça ne m’arrive pas souvent…).

Puis j’ai réfléchi. Et si le sport était une religion, avec ses valeurs, ses us et coutumes et que je n’avais pas les clés pour appartenir à cette famille ? Comment réussir à faire ma place ? Je me suis retrouvée au bois de Boulogne, moi et mon envie de sourire aux autres en courant, de discuter avec des inconnus, essayant à plusieurs reprises de repérer silencieusement ceux qui partageaient les mêmes valeurs que moi, mais rien à faire, la communication était rompue. J’étais déçue. J’avais l’impression de courir seule contre tous.

Alors j’ai fait comme tout le monde : j’ai sorti mon iPod et j ai couru avec moi-même. J’ai poussé mon corps, j ai eu mal et je commençais à trouver cela normal.

Un dimanche matin, j’ai emmené, assez fière, mon père courir et j’ai retrouvé le plaisir de la course, la légèreté, la joie. J’étais en phase avec moi-même et je ne courais pas toute seule. Il s’agissait presque d’une fête, pour moi. Alors que le parcours ne changeait pas d’un centimètre, je le redécouvrais, je le partageais enfin avec quelqu’un. Me fallait-il courir avec quelqu’un pour le faire en souriant ? Pourquoi aimais-je tant cette sensation ?

Comme à mon habitude, j’ai discuté avec des sportifs, des trailers, des coureurs du dimanche, des marcheurs… tous m’expliquant pourquoi il est important de pratiquer son sport seul mais de savoir le partager et de le fêter ensemble.

Et puis, je me suis souvenue d’une arrivée de l’UTMB à Chamonix, à laquelle j’assistais comme proche supportrice et l’émotion partagée avec les finisher. J’aurais pu passer la ligne d’arrivée à leur place, je n’aurais pas été plus émue. Finalement, est-ce que je ne faisais pas déjà partie de cette famille ? Si j’arrivais à ressentir avec eux, j’avais compris le principal ?

J’ai cherché : j’avais dû manquer quelque chose et j’ai repensé à la religion, au Christ et à sa vie. L’UTMB ressemble à une grande messe, un moment festif où chaque pèlerin (avec ses deux bâtons) communie au sein du corps sacré de l’Homme. Et voilà que tout me parut plus clair : le moteur de tout cela, c’est l’amour, et dans l’amour, le partage. Alors j’appartenais à la famille du sport comme je pourrais appartenir à la famille des chrétiens.

Mais voilà, une famille, il faut l’entretenir quotidiennement dans son cœur, nous devons rendre visible ce qui ne l’est pas, il faut agir pour qu’elle vive. Un nom ne fait pas tout, des valeurs ne sont pas gage de partage.

Alors je participe, avec ce que je suis, à faire vivre les familles auxquelles j’appartiens, chaque jour, sauf le dimanche, aujourd’hui je me repose chez les Cart !