Pourquoi Revel ?

Jean-François Revel (Crédits Elsa Dorfman, licence Creative Commons)

Jean-François Revel, champion d’une pensée politique aussi forte et nécessaire que profondément singulière.

Par Alain Laurent.
Un article de l’Institut Coppet.

Revel

Avec la toute récente parution du livre de Philippe Boulanger, Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle, dans la collection « Penseurs de la liberté » que je dirige aux Belles Lettres, s’accomplit enfin l’un des projets qui me tenait le plus à cœur depuis des années. En premier lieu, alors qu’on ne parle presque plus jamais de Revel, je tenais à rendre intellectuellement justice à celui qui, bien plus qu’un talentueux polémiste anticommuniste ou un défenseur vigilant de la démocratie (comme l’on a tant ressassé après son décès fin avril 2006), a été l’un des penseurs politiques français majeurs de la seconde moitié du XXe siècle et plus précisément le meilleur défenseur grand public de la cause libérale dans notre infortuné pays gangréné par un antilibéralisme obsessionnel.

Mais je voulais aussi trouver le moyen de m’acquitter de la dette morale et personnelle que j’avais envers lui, qui fut pour moi en quelque sorte un grand frère d’armes en même temps qu’un si amical mentor. Raison pour laquelle je n’ai eu de cesse de mettre la main sur un manuscrit et donc un auteur qui saurait proposer un bilan exhaustif et rigoureux de l’œuvre revelienne. Si je ne m’en suis pas chargé moi-même, c’est d’abord parce que je me suis déjà en partie acquitté de cette tâche dans mon ouvrage de 2008, La société ouverte et ses nouveaux ennemis, qui lui est dédié et contient un sous-chapitre titré… « La pensée-Revel » (pp. 119/123). Et aussi qu’il ne convenait pas que dans une collection que je dirige, je fasse à nouveau paraître un volume signé de mon nom – le précédent titre y ayant été Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel

Pour ce qui est de la dette morale et personnelle sur laquelle je ne voudrais pas excessivement m’attarder, qu’il me suffise d’abord de signaler que c’est à cause de Revel que j’ai choisi la voie de la philosophie, et plus précisément de son Pourquoi des philosophes ?, lu avec passion dès sa parution en 1957 avant même que je ne prépare le bac. Ce rationalisme iconoclaste m’enthousiasma au possible et me montra le chemin à tenter d’emprunter à mon tour ! Vingt ans plus tard, vint le moment de la rencontre avec lui en personne : en février 1978, lors de l’assemblée constitutive du C.I.E.L (ce Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés, que JFR chapeautait en bonne compagnie de Raymond Aron, Ionesco, Leroy-Ladurie, Michel Crozier et tant d’autres…). La connivence amicale entre le jeune professeur de philosophie anti-collectiviste et le redoutable philosophe-guerrier des idées fut immédiate et durable. Revel me prit pour ainsi dire sous son aile et, quand parut mon De l’individualisme, il lui consacra aussitôt une longue et élogieuse chronique dans Le Point du 27 mai 1985 : que rêver de mieux ? Dès lors, nous avons guerroyé de conserve contre nos ennemis communs, tenant parfois des conciliabules dans son sanctuaire du Quai Bourbon ou nous rencontrant à l’occasion autour d’un repas dans l’une de ses cantines favorites, le  bistrot « Chez Benoît » où officiait l’ami Michel Petit. L’apothéose de ce compagnonnage intervient le 5 octobre 2002, à l’Académie française, où à son initiative mais sans qu’il m’ait prévenu, je reçus le Prix Biguet récompensant un ouvrage de philosophie politique, en l’occurrence ma Philosophie libérale (quand je voulus remercier Revel, superbe dans sa tenue d’académicien, il me répondit avec une joviale pudeur : « Mais je ne peux dévoiler le secret du vote ! »). Enfin vinrent les derniers moments. Inquiet de la disparition de ses chroniques du Point, je l’appelai une ultime fois le 23 novembre 2005 (5 mois avant son décès) pour prendre de ses nouvelles : je reconnus à peine sa voix affaiblie lorsque lui demandant s’il allait bientôt à nouveau s’exprimer, il me répondit : « Mais, cher Alain, je vais avoir 82 ans ! »… Pour conclure sur ce lien personnel, je fus avec le recul du temps profondément touché d’avoir été le dernier auteur qu’il ait cité en public : c’était le 18 juin 2003 lors d’un colloque à la Sorbonne sur les « Parcours du libéralisme français » et à propos de mes travaux sur l’individualisme1.

J’en viens maintenant au plus important : ce qui justifie de reconnaître en Revel le champion d’une pensée politique aussi forte et nécessaire que profondément singulière. Après avoir longtemps été l’un des plus lucides et courageux acteurs de la caractérisation intrinsèquement totalitaire du communisme et du marxisme au même titre que le nazisme et le fascisme (ce qui lui a valu d’être disqualifié et étiqueté pour toujours comme « anticommuniste primaire »…), il s’est ensuite attaché comme personne d’autre à sans cesse démasquer les visages « postmodernes » de l’imposture idéologique et d’une « tentation totalitaire » récurrente. L’imposture idéologique, il l’a repérée toujours à l’œuvre dans les errements et aveuglements volontaires du socialisme « Label France », incurablement ancré dans ses schèmes marxistes et un « étatisme sauvage » (au demeurant bien partagé parfois selon Revel avec la plus grande partie de la droite…) impénitent. Quant à la tentation totalitaire, il en a débusqué et dénoncé les avatars toujours renaissants aussi bien dans l’écologisme obscurantiste et le culte de l’« exception culturelle » que dans le polymorphe « Politiquement Correct » à la française (un autre… PCF !) : complaisance envers l’islamisme élargi et le communautarisme multiculturel, laxisme judiciaire et anti-sécuritaire, pédagogisme, laïcité « positive », immigrationnisme… Sa puissante originalité est d’avoir démontré que ce  combat s’inscrit en droite ligne dans la logique et la cohérence politiques du libéralisme bien compris : garantir un rigoureux respect de la liberté de l’individu sans en accepter le moindre dévoiement ou détournement sous prétexte d’hyper-tolérance molle. Mais elle se tient tout autant dans le fait que ce grand libéral républicain (la « chose publique » est indispensable pour protéger et développer les droits individuels) a aussi démontré que liberté politique et liberté économique, libéralisme en politique et libéralisme en économie sont consubstantiels, « indivisibles » et « indissociables » selon ses propres termes si souvent répétés. Ce en quoi il s’est heureusement distingué de tous ces intellectuels nouvellement convertis au libéralisme, à condition que celui-ci soit uniquement « politique », c’est-à-dire selon eux porteur d’un État-providence et d’une fiscalité tentaculaires – typiquement social-étatistes. Mais sans que cela n’empêche Revel de plaider pour l’avènement d’une vraie justice sociale, ouverte à la promotion des plus modestes : un libéralisme équitable autant que d’exigence.

RevelC’est à l’exposition minutieuse de tous les aspects (y compris internationaux) de cet engagement croissant de Revel dans la défense et illustration résolue d’un individualisme libéral conséquent et bien compris que procède effectivement Ph. Boulanger dans son Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle. Le grand intérêt de cet ouvrage est non seulement d’avoir opportunément tiré notre penseur de combat et « freedom fighter » de l’oubli où on l’avait remisé tant gênait son non-conformisme si incisif, mais d’avoir axé son propos sur son devenir libéral et sa pertinente conception du libéralisme – une réalité presque généralement passée sous silence, elle aussi, dans les commentaires qui avaient suivi sa disparition. C’est pourtant à des années-lumière de tout cela qu’est impétueusement passé Éric Zemmour dans sa recension du Figaro du 27 février. Non content de faire semblant de ne pas comprendre que l’ouvrage de Boulanger est tiré d’une thèse de doctorat soutenue en novembre 2012 à Paris-III (d’où le titre à la neutralité distancée de ce travail de facture universitaire), ce médiatique chevau-léger du national-populisme y empile erreurs sur erreurs. Faire finalement de Revel « un révolutionnaire de gauche » relève d’une hilarante faribole. Pour avancer cette flagrante contre-vérité, Zemmour fige Revel dans sa période pré-libérale, celle de la fin des années 1960 où il est encore proche de Mitterrand et publie Ni Marx ni Jésus (1970), en effet en sympathie avec la révolution culturelle libertaire des étudiants de Berkeley (au demeurant : grave erreur de Revel au sujet du religieux, massivement depuis revenu dans le paysage américain !). Ce qu’il occulte, c’est que Revel a considérablement évolué ensuite, ce qui se manifeste dès La Tentation totalitaire 6 ans plus tard (1976). Nul n’a dès lors plus que lui fustigé ce liberalism américain auquel Zemmour croit bon de le réduire (« libéralisme importé d’Amérique ») : il a même été l’un des tout premiers à dévoiler le détournement sémantique recouvrant cet « exact contraire » du libéralisme classique2. La conversion de Revel au libéralisme à part entière (sens européen classique) s’amorce vraiment au moment où se conclut le « programme commun » socialo-communiste (1975-80), se proclame avec l’arrivée au pouvoir de Mitterrand (La Grâce de l’État, 1981 ; Le rejet de l’État, 1984) et prend sa consistance intellectuelle forte à partir du Regain démocratique (1992) – cet ouvrage décisif où Revel sait conjuguer son libéralisme politique et économique avec un refus et une critique dévastateurs de l’idéologie bien-pensante, des dérives déjà sensibles en son temps d’un certain laxisme sociétal et du relativisme multiculturel. Éric Zemmour s’est donc radicalement fourvoyé dans son appréciation d’un Revel qui, bien entendu, n’a jamais « jeté par-dessus bord État et nation » comme il l’en accuse sans le moindre fondement. Mais laissons-le à sa lecture extasiée des « brillants travaux de Michéa », cet archéo-collectiviste qui fait désormais aussi les délices de l’ultra-droite souverainiste et pathologiquement anti-américaine mais pro-poutinienne. Pour souhaiter qu’advienne enfin une génération de nouveaux intellectuels « revéliens » (comme il y en a d’« aroniens »). Car si nul n’est irremplaçable, le fait est que Revel n’a pas été remplacé par un penseur de semblable envergure : peut-être alors faudra-t-il s’y employer à plusieurs, chacun selon son style, pour raviver et continuer à illustrer cette veine intellectuelle unique en son genre qu’il a si bien su incarner ?

Philippe Boulanger, Jean-Francois Revel, La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siecle, Belles Lettres, février 2014, 444 pages.


Sur le web.

Lire aussi :

  1. Cf. les actes publiés en 2005 dans Psychanalyse de l’antilibéralisme, aux Ed. Saint-Simon : Jean-François Revel, « Libéralisme et extrême droite : l’amalgame »
  2. Cf. La connaissance inutile (1988, début du ch. 7) puis La Grande parade (2000, p.34).