Le centralisme français : la machine à perdre

Colbert présente à Louis XIV les membres de l'Académie royale des sciences en 1667.

Si la révolution industrielle est née en Angleterre plutôt qu’en France, cela ne doit rien au hasard.

Par Guillaume Nicoulaud.

Colbert présente à Louis XIV les membres de l'Académie royale des sciences en 1667.
Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie royale des sciences en 1667.

 

Voltaire rejoint l’Angleterre en homme de lettres ; il en reviendra philosophe. Durant ces deux années d’exil, l’auteur d’Œdipe, ce « nouveau Racine » comme on l’appelait désormais, va avoir tout le loisir de mesurer le monde qui sépare la France du jeune Louis XV de l’Angleterre du roi George1.

Au sud de la manche, tout n’est que verticalité. Le roi y est aussi absolu qu’il se désintéresse manifestement des affaires du royaume tandis que, dans la plus pure tradition colbertiste, Son Éternité le Cardinal de Fleury et Monsieur Orry décident, réglementent, ordonnent, interdisent et embastillent à tout-va ; s’appuyant, pour ce faire, sur une administration déjà aussi tentaculaire qu’elle est inefficace et nourrissant au passage une nuée de créanciers. Le peuple, quant à lui, croule sous l’impôt et meurt littéralement de faim.

Mais outre-Manche, tout est différent. Le royaume du roi George, c’est aussi celui de John Locke : une monarchie constitutionnelle et qui plus est libérale. Le commerce y est florissant, la révolution financière est déjà en cours et la Royal Society s’impose déjà comme l’épicentre de cette Europe qui pense ; ce petit nombre de philosophes que l’on n’appelle pas encore des scientifiques. Quand Voltaire revient en France, il sait déjà que quelque chose est à l’œuvre et que l’avenir du monde se joue en Angleterre.

La Société et l’Académie

Il faut dire qu’en ce début du XVIIIe siècle, le monde des philosophes est en pleine ébullition. « Le nombre de ceux qui pensent, écrit Voltaire2, est excessivement petit » mais si le nombre n’y est pas, la qualité, en revanche, ne fait pas défaut. Ils viennent de partout, ils s’appellent Newton, Leibniz, Laplace, Bernoulli, Euler, Huygens, ils ont leurs publications, ils se connaissent, communiquent entre eux et contribuent, chacun dans ses domaines de prédilection, à la plus formidable avancée scientifique que l’humanité ait jamais connue.

Face à cela, deux modèles s’opposent sur presque tout : celui de la Royal Society de Londres et celui de l’Académie Royale des Sciences parisienne3.

En apparence, pourtant, elles ont bien des points communs : toutes deux sont sociétés exclusivement tournée vers la recherche scientifique, elles sont nées officiellement4 à moins de quatre ans d’écart et leurs travaux faisaient l’objet de publications dans les toutes premières revues scientifiques de l’histoire : le Journal des sçavans à Paris et les Philosophical Transactions de la Royal Society5.

Mais la comparaison s’arrête là. En effet, si la Royal Society est née d’une initiative privée, celle du comité des 12 de 1660, et n’a reçu du roi qu’une autorisation et quelques menus privilèges, il en va tout autrement de l’Académie de Colbert : c’est une création ex-nihilo qui s’inscrit dans une volonté de centraliser toute la vie artistique et intellectuelle française sous la tutelle du roi. Ce que veut Colbert, c’est une académie aux ordres : il en désigne les membres (à partir de 1699, c’est le roi lui-même qui s’en chargera), nomme le premier président (Huygens), valide et oriente leurs travaux et finance le tout avec les deniers royaux.

Ce sont donc deux conceptions radicalement différentes de la démarche scientifique : les membres de la society londonienne se cooptent entre eux et orientent leurs recherches comme bon leur semble ; ceux de l’académie parisienne sont des employés de l’État, désignés et payés par lui, qui ne travaillent que sur des thèmes choisis par le pouvoir politique.

La machine à perdre

Mais là où la Royal Society était essentiellement financée par les cotisations de ses membres, l’Académie de Colbert coûtait une véritable fortune. Si, sur ses 24 premières années – de 1666 à 1690 – on y a englouti pas moins de 2 millions de livres tournois, c’est que le prestige royal ne pouvait pas se satisfaire de scientifiques de second rang : Huygens, à lui seul, coûtait 6 000 livres par an (hors fournitures). Naturellement, au regard de l’état des finances du royaume, cela n’était pas sans poser quelques difficultés : en 1699, lorsque l’Académie se voit enfin dotée de statuts, elle compte 70 membres dont seuls 20 sont pensionnés. À la Royal Society, ils sont déjà près de 300 – tout ce que l’Europe comptait d’esprits brillants était prêt à payer son écot pour rejoindre la société dirigée par Newton.

Mais le fond du problème était ailleurs.

Une anecdote célèbre veut que les talents de mathématicien de Sauveur ont été utilisés à écrire un traité sur la bassette, jeu de hasard où tous les courtisans se ruinaient. Bien qu’un brin approximative6, cette histoire est néanmoins très révélatrice de ce qu’était, dans l’esprit du roi, l’Académie des débuts : une sorte de jouet à sa disposition, un simple passe-temps auquel il fallait néanmoins tenir la bride courte de peur qu’il ne froisse quelques susceptibilités religieuses. L’abbé Maury7, par exemple, disait du successeur de Colbert (Louvois), que « les académiciens n’étaient à ses yeux que des gens payés par le roi pour satisfaire sa curiosité, lui répondre sur la pluie et le beau temps » et Huygens, qui se plaignait dès 1668 des distractions incessantes qu’on lui imposait, n’en pensait pas moins quand il notait que l’existence même de l’Académie ne dépendait que « de l’humeur d’un prince et des faveurs d’un ministre »8.

Autre problème et pas des moindres : l’incompétence totale du ministre de tutelle. On a beaucoup reproché à Louvois9 son « dirigisme malencontreux » et le dédain qu’il manifestait quant aux travaux de l’Académie en matière de chimie. C’est sans doute exagéré et c’est aussi faire trop d’honneur à Colbert qui, en matière de clairvoyance scientifique, a largement démontré ses limites. Outre Leibniz, qu’il eut sous la main et qu’il a laissé partir, l’exemple de Denis Papin est à ce titre plus que symptomatique. Quand le jeune blésois, protégé de Huygens10, expose ses expériences sur le vide au ministre, ces mêmes travaux qui, quelques années plus tard, poseront les jalons de la première machine à vapeur, Colbert n’y verra rien d’autre qu’une curiosité à peine digne d’attention. Papin s’embarque pour Londres11, va travailler avec Robert Boyle et finit membre de la Royal Society.

Bref, alors que les membres de la Royal Society progressaient à pas de géants, nos pauvres académiciens en étaient réduits à être les jouets des caprices d’un prince inconséquent ou à servir les desseins d’un ministre aussi ambitieux qu’incapable de discernement. Malgré leurs indiscutables talents et le génie dont ils ont su faire preuve, les dés étaient pipés et le combat perdu d’avance : le modèle centralisateur français était déjà une machine à perdre. Au risque de forcer le trait, on pourrait presque dire qu’on venait à l’Académie pour gagner de quoi payer sa cotisation de la Royal Society.

Si la révolution industrielle est née en Angleterre plutôt qu’en France, cela ne doit rien au hasard. L’aspect purement scientifique, bien sûr, n’est qu’une partie de l’équilibre subtil qui a permis à la monarchie anglaise de damer le pion à toutes les autres mais ce que cette histoire illustre je crois très bien, aussi anecdotique puisse-t-elle sembler,  c’est surtout ce mal endémique qui bride notre société depuis des siècles, qui pousse nos jeunes les plus brillants à l’exil et incite nos entrepreneurs les plus compétents à chercher les faveurs d’un ministre plutôt que de donner la pleine dimension de leurs talents.


Sur le web.

  1. George Ier jusqu’en juin 1727 puis George II.
  2. Voltaire, Lettres Philosophiques, XIII.
  3. Je fais – très injustement – l’impasse sur le mécénat bienveillant des princes allemands et italiens (l’Académie des Lynx fût la première de son genre).
  4. Le groupe du Gresham College commence à se réunir vers 1645 mais ce n’est que le 15 juillet 1662 que la société royale britannique est officiellement formée ; quatre ans, donc, avant que Colbert ne créé l’académie parisienne (première réunion le 22 décembre 1666).
  5. Les deux sont créées en 1665, à trois mois d’écart et dans cet ordre ; très vite, elles seront imitées en Italie (Giornale de’ letterati, 1668) et en Saxe (Acta Eruditorum, 1682).
  6. Il s’agit de Joseph Sauveur (1653-1716), fondateur de l’acoustique musicale et professeur de mathématiques au Collège de France. En réalité, c’est un certain marquis de Dangeau qui serait à l’origine de la demande et l’événement date de 1678 alors que Sauveur n’a été appelé à l’Académie qu’en 1696.
  7. Jean-Sifrein Maury (1746-1817), membre de l’Académie française.
  8. Cité dans un lettre de Francis Vernon, secrétaire de l’ambassade britannique à Paris, à Henry Oldenburg, premier secrétaire de la Royal Society, datée du 25 février 1670.
  9. François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois (1641-1691), succède à Colbert après la mort de ce dernier le 6 septembre 1683.
  10. On ne saura sans doute jamais comment Papin est arrivé là mais toutes les théories ont ceci de commun et de très symptomatique qu’elles expliquent son passage à l’Académie par ce que nous appellerions aujourd’hui du « piston ».
  11. Ce qu’il aurait de toute manière dû faire à la révocation de l’édit de Nantes – autre grand fait d’arme du conservatisme à la française.