Le déficit extérieur a-t-il une importance ?

Libre-échange commerce

Le fétichisme du commerce extérieur est-il vraiment justifié ?

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’Aleps.

Libre-échange commerce Pour la plupart des gens, et le Président Hollande n’a pas échappé à la règle, exporter c’est bien, importer c’est mal. De là à dire qu’il faut booster les exportations et freiner les importations, il n’y a qu’un pas et le protectionnisme n’est pas loin.

La réalité est plus complexe. En soi, comme Bastiat l’avait montré, un tel déficit ne signifie rien ; cependant il est souvent l’indice du manque de compétitivité d’un pays qui vit au-dessus de ses moyens et dont le tissu économique est détruit par la fiscalité et la réglementation. Ce qui compte ce n’est pas le déficit, c’est ce qu’il y a derrière.

Où faut-il « tirer la ligne » ?

Pendant longtemps, sous l’influence des idées keynésiennes, le terme même de déficit a eu une connotation ambiguë : positive à propos des finances publiques (le déficit budgétaire serait un instrument de relance), négative à propos du commerce extérieur (le déficit de la balance réduirait la demande globale moteur de la relance).

S’agissant du déficit budgétaire, il a pris du plomb dans l’aile, y compris en France. Le Président nous a donné une leçon d’économie : ce n’est pas la dépense qui entraîne l’économie, c’est l’offre. Mais les choses sont plus compliquées pour le commerce extérieur.

D’abord, il faut savoir où « tirer la ligne ». En général, on pense aux mouvements de marchandises (exportations, importations) ce qui donne la balance commerciale. C’est le chiffre le plus souvent commenté. Mais dans une économie développée, les services prennent beaucoup de place. De la sorte, un déficit commercial peut être compensé par un excédent des services (tourisme par exemple), comme c’est le cas en France, et se focaliser sur les marchandises procède d’une vision « matérialiste », voire marxiste, de l’économie. On ne voit de secteur productif que dans les biens matériels, alors même que les biens eux-mêmes sont produits avec une dose croissante de services et sont achetés pour les services qu’ils rendent.

Cela devient plus compliqué encore si on ajoute les mouvements de capitaux liés à l’aide internationale, aux investissements, à l’achat de titres, au crédit, etc.. On parlera alors de balance des paiements. Comment l’interpréter ? Des entrées de capitaux, c’est bon ou mauvais ? Ça dépend. Si des entreprises étrangères investissent chez nous, il faut nous réjouir : ce sont des emplois et de l’activité créés. Mais si c’est l’État qui s’endette sur les marchés internationaux pour payer ses fonctionnaires, emprunts qu’il faudra rembourser un jour et dont les intérêts doivent être payés dès le début, ce n’est pas une bonne chose. Donc, des capitaux entrant en France peuvent être la meilleure ou la pire des choses suivant leur destination. Dans l’autre sens, l’investissement d’une entreprise française à l’étranger, c’est bon pour notre économie, mais quel gain pour la France quand un étranger travaillant sur notre sol rapatrie ses revenus chez lui ? On le voit dans une économie mondialisée : la question du « franchissement » des frontières est largement artificielle.

60 milliards de déficit commercial

Restons dans l’actualité immédiate avec le seul commerce extérieur. Les chiffres des onze premiers mois de 2013 ont été publiés mi-janvier, le résultat complet pour l’année sera connu bientôt. Il est clair : un déficit d’un peu plus de 56 milliards sur onze mois. On sera donc à environ 60 milliards pour 2013 ; nous étions à des niveaux comparables ces dernières années, entre 50 et 70 milliards entre 2009 et 2012. Pendant ce temps, l’Allemagne accumule les excédents. Tout le monde voit donc une catastrophe dans nos déficits, creusés sans cesse depuis dix ans. C’est faux, et pourtant c’est inquiétant !

img contrepoints051 balance commercialeC’est faux pour deux raisons au moins. La première c’est que les échanges internationaux n’existent pas en vertu d’une division internationale du travail comme le pensait Ricardo, chaque pays ayant intérêt à se spécialiser dans la production des marchandises pour lesquels il a un avantage comparatif. Les échanges internationaux existent parce qu’ils permettent la division des connaissances, l’élargissement de la concurrence, comme le rappelle Hayek. Acheter des produits étrangers, c’est bénéficier des compétences incorporées dans ces produits ; exporter c’est en faire bénéficier les autres. D’ailleurs parler de produits français n’a guère de sens. La « traçabilité » des produits nous montrerait que dans tout produit il y a des éléments faits en France et d’autres faits à l’étranger. Avec la mondialisation, le « made in France » n’a pas grand sens, n’en déplaise à M. Montebourg.

La deuxième raison, évoquée par Bastiat, est qu’une importation permet aux nationaux de payer moins cher les produits qu’ils consomment, car sinon pourquoi importer ? Bastiat ridiculise la balance commerciale en donnant l’exemple d’un bateau anglais qui se destine à Bordeaux mais coule à l’embouchure de la Garonne. « Bonne affaire pour la balance », mais évidemment mauvaise affaire pour ceux qui ne bénéficieront pas de la cargaison !

La balance et la monnaie

Il est courant, dans la discussion sur la balance, d’incriminer l’euro et notamment l’euro fort.

La gestion de la monnaie européenne est telle que les étrangers ne peuvent acheter nos produits parce qu’ils doivent payer dans une monnaie qui est trop chère.

Il est vrai qu’il y a une relation entre monnaie et balance, mais elle n’est pas celle que l’on croit. La relation « normale », celle qui prévaut dans un véritable libre-échange et dans une saine gestion de la monnaie, c’est qu’un déficit commercial oblige la banque centrale à réduire la quantité de monnaie qu’elle émet, ce qui a pour effet d’assainir l’économie nationale, donc d’améliorer sa compétitivité. A l’inverse, procéder à une « dévaluation compétitive », c’est-à-dire diminuer volontairement la valeur de sa monnaie pour attirer les acheteurs étrangers, n’est qu’un emplâtre sur une jambe de bois, car la « compétitivité » n’est en rien améliorée sur le long terme, quand les racines du déficit ne sont pas attaquées.

On l’a vu avec le franc au début des années Mitterrand : trois dévaluations en trois ans. Mais avec l’euro, une telle pratique n’existe plus puisque nous sommes 18 à partager la même monnaie, les uns en déficit, les autres en excédent. Les Allemands ne sont pas gênés par l’euro fort !

Le déficit révélateur des faiblesses structurelles

Doit-on conclure que le déficit commercial de la France n’a aucune importance ? Certainement pas. En effet, il révèle les faiblesses de notre économie, les rigidités de l’offre qui nous empêchent de répondre à la demande nationale comme à la demande extérieure. Même le Président de la République a relevé quelques-unes de ces faiblesses, à commencer par le poids des prélèvements. Mais quand on a dix points de PIB de dépenses publiques de plus que nos voisins, le choc dont on a besoin représente 200 milliards et non 30 ! Comment courir avec des boulets aux pieds ? Comment développer notre offre, si l’État paralyse les entreprises par sa réglementation ? Simplifier, c’est bien, mais libérer ce serait mieux. La faiblesse de nos exportations et donc le déficit sont d’inquiétants signaux d’alarme révélant la vétusté de nos structures, que nous payons en termes de chômage, de recul de la croissance et du pouvoir d’achat. Cela ne doit pas nous inciter à nous replier frileusement grâce au protectionnisme par peur du déficit, mais à libérer les entreprises et nos échanges, stimulés par le vent du grand large.


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