Tout le monde est-il vraiment libéral en France ?

Virage social-libéral (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Il ne suffit pas, dans un pays vice-champion du monde des prélèvements obligatoires, d’envisager de baisser les charges des entreprises pour être libéral.

Par Jean-Philippe Feldman.

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Le terme « libéral » était jusqu’à présent une injure, ce qui participait de l’exception française. Depuis quelques jours, à lire de nombreux journalistes, tout le monde est, peu ou prou, libéral.  Beaucoup de quotidiens parlent du « tournant libéral » de François Hollande ou de son « social-libéralisme ». Un philosophe expliquait même sur les ondes le 17 janvier que « tous les hommes politiques français sont libéraux » et qu’il n’y avait pas de honte à être libéral puisque le libéralisme était « de gauche » aux États-Unis.

Que d’amalgames ! Une clarification s’impose.

En réalité, il y a confusion habituelle entre « libéralisme politique » – revendiqué par l’ensemble des partis modérés : pluralisme, liberté de la presse, élections libres, etc. – et « libéralisme économique » – rejeté par l’essentiel des partis. La dichotomie elle-même est absurde. Le libéralisme n’est pas sécable : il s’agit d’une idéologie, au sens neutre du terme (pas au sens d’un totalitarisme selon la définition de Hannah Arendt ou du regretté Jean-François Revel), autrement dit d’un ensemble cohérent d’idées. La philosophie libérale se conjugue en diverses disciplines et l’aspect économique (le « laissez-faire, laissez-passer », qui n’a rien à voir avec le « laisser-faire, laisser-aller » que l’on brocarde !) n’est que l’une de ses dimensions.

À la base du libéralisme se trouvent les notions d’individu, de droits de l’homme, de propriété, de liberté, de tolérance. Le libéral n’est ni un esclave, mené tel un mouton par ses maîtres, ni un esclavagiste, en tant que membre de la « classe » dirigeante. Nul ne peut lui imposer ses choix de vie. Dès lors, les hommes de l’État n’ont qu’un pouvoir restreint et ils ne sauraient, quelle qu’en soit la raison, fût-elle fondée sur la règle démocratique, empiéter sur les droits et libertés des individus. Le libéralisme se manifeste donc par la loi de la séparation : séparation historique de l’Église et de l’État pour assurer la tolérance ; séparation de l’État et de la société civile, car celui-là n’a d’autre légitimité que de garantir la pérennité de celle-ci.

N’est donc pas libéral qui veut ! Il ne suffit pas, dans un pays vice-champion du monde des prélèvements obligatoires, de baisser les charges des entreprises ou d’envisager de le faire  pour être libéral. Il faut d’ailleurs insister sur le fait que les libéraux n’ont, contrairement aux conservateurs, jamais été inféodés à des lobbys, à la recherche fébrile d’une protection ou de passe-droits. Un discours libéral ne consiste pas à demander des contreparties à une baisse des charges, mais à assurer la liberté commerciale, la dérèglementation, la fin du fiscalisme, le rejet du fonctionnarisme, la concurrence, les privatisations, tout en supprimant les aides aux entreprises (serait-ce cela la contrepartie ?).

Quant à la notion de « social-libéralisme », elle n’a aucun sens, sauf à mêler la carpe et le lapin ou à parler d’un francophobe qui aimerait les Français ! François Hollande n’est donc pas libéral, pas plus qu’un François Baroin qui a critiqué l’« ultralibéralisme » des mesures d’urgence de l’UMP dévoilées au mois de décembre 2013 ou qu’une Marine Le Pen qui a fustigé l’ « ultralibéralisme » des vœux présidentiels. Finalement, pour être vraiment libéral et se distinguer des faux libéraux, en serait-on réduit à utiliser cette expression infamante d’ « ultra », renvoyant à l’extrémisme de droite sous la Restauration, puis de gauche à la fin des années 1960 et au début des années 1970 ?

Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. C’est sans doute le but recherché, au-delà de l’ignorance encyclopédique de certains contempteurs du libéralisme.