La dignité de la personne, substitut laïciste au péché et au blasphème ?

La dignité de la personne est la notion fondatrice de l’humanisme moderne, mais l’usage qui en est fait ressemble de plus en plus à un véhicule destiné à faire passer des idées moins dignes.

Par Claudius Maximus.

Psyche Opening the Golden Box (John William Waterhouse, 1903)

On peut comprendre la dignité de la personne humaine de la manière la plus respectable. Elle nous vient en 1485 de Jean Pic de la Mirandole dans son “Discours de la dignité de l’homme” . “Dignité” au sens de “place”, “archétype”, “essence” de l’être humain (dans la création).

Quelle est selon Pic cette place de l’être humain dans la création? C’est sa liberté. L’homme est par nature maître de lui, il n’est pas lié à un destin à la différence des animaux “programmés”.

En termes de philosophie politique libérale, l’homme est propriétaire de son corps, il en fait ce qu’il veut parce qu’il en est capable par nature. Incidemment il peut prendre dans la société humaine toute place à la mesure de son talent. Libre, il est donc responsable et agent moral, capable du pire et du meilleur.

Être propriétaire de son corps est également une protection juridique contre la violence d’autrui, contre ceux qui veulent en faire un usage sans notre consentement par le viol et l’esclavage, ou y porter atteinte par la torture, la maltraitante et le meurtre. A ce titre, tout être humain mérite à priori une attention particulière s’il est faible, incapable au sens juridique du terme (enfant, handicapé, malade, personne âgée qui n’a plus toutes ses facultés, etc.).

C’est pourtant cette liberté qui est aujourd’hui combattue au prétexte même d’une vision dévoyée de la dignité de la personne humaine. Autrement dit, on attribue à l’homme une dignité, une place, qui est fort différente de celle de l’humanisme classique. Par des glissements sémantiques successifs, elle devient véhicule de bien autre chose que la liberté.

A l’occasion d’un récent arrêt du Conseil d’Etat n° 374508, à présent connu de toutes les ménagères de moins de 50 ans, l’expression « dignité de la personne humaine » à été utilisée pour justifier l’interdiction d’un spectacle selon les termes suivants :

“Ce spectacle, tel qu’il est conçu, contient des propos de caractère antisémite, qui incitent à la haine raciale, et font, en méconnaissance de la dignité de la personne humaine, l’apologie des discriminations, persécutions et exterminations perpétrées au cours de la Seconde Guerre mondiale”.

Certes, ce spectacle contient certains propos de nature politique, durs à écouter et de surcroît faux, mais on ne voit pas en quoi cela devrait justifier une interdiction sous prétexte qu’ils déplaisent particulièrement à tel ou tel groupe de personnes.

C’est un peu la croix du libéral que de devoir défendre la liberté d’expression de personnes dont il n’approuve pas les idées, mais si celle-ci a été érigée en principe ce n’est pas pour n’avoir que le droit de parler du beau temps.

On n’invoquera pas ici Voltaire, dont la réputation de tolérance semble pour le moins usurpée dés que l’on se met à gratter un peu. On rappellera par contre pourquoi la liberté d’expression est absolument nécessaire à une société libre.

La liberté d’expression est d’abord nécessaire à un état de droit. Si on vous interdit de tenir des propos, en public ou dans un tribunal, susceptibles de vous permettre de vous défendre ou de défendre la cause d’un autre, on n’est plus dans un état de Droit. Il n’y a alors plus de procès équitable qui tienne.

La liberté d’expression est aussi nécessaire à la recherche de normes justes, que ce soit par voie démocratique ou contractuelle. De même en science, l’interdiction de la liberté d’expression, érige en maître l’obscurantisme, le dogme, et la négation de la rationalité d’autrui.

Rappelons enfin que la tradition libérale, ne considère pas la commandite de crime, que ce soit par promesse d’une somme d’argent, du paradis, de l’amour, ou quoi que ce soit, comme relevant de la liberté d’expression, mais bien de la complicité criminelle. Au demeurant, l’arrêt du conseil d’état n’évoque pas un tel motif.

De l’usage “moderne” de La dignité de la personne

Voyons à présent à quoi ce concept juridique récent a été utilisé. Commençons par la “déclaration universelle des droits de l’homme” de 1948. Le terme y est à plusieurs reprises cité dans le préambule et à l’article 1er, mais l’usage qui en est proposé, n’est décrit qu’aux articles 22 et 23 :

Article 22

Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays.

Article 23

1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.

2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.

3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.

4. Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.

On passera sur ces multiples sophismes électoralistes de bas étage, véhicules des idées purement socialistes, dont personne de sensé n’est dupe.

Continuons au beau pays de la-dignité-de-la-personne pour rappeler qu’elle a également servi à ce même Conseil d’Etat, dans sa décision n°136727, pour interdire à un nain, parfaitement lucide, majeur et heureux de se produire dans un honnête spectacle de saltimbanque, consistant a être ainsi lancé dans le public. Le Conseil d’Etat l’a privé ainsi de son gagne-pain, sans doute difficile à obtenir du fait d’un handicap physique en plus de lui nier la pleine propriété de son corps.

A ce titre, on se demande pourquoi on n’interdirait pas non plus certains spectacles pornographiques faisant intervenir des spectateurs au regard concupiscent, ou l’homme-canon comme lors du spectacle d’ouverture des JO de Londres, ou encore la boxe de nains, qu’on a bien sûr le droit d’apprécier, ou pas.

Mais ce n’est pas fini, un autre arrêt qui a fait grand bruit, n°300311, entérine, au nom de la-dignité-de-la-personne, l’interdiction de distribuer aux pauvres de la soupe contenant du porc, viande très peu chére faut-il le rappeler, au motif que cela pourrait éventuellement heurter ce qu’il faut bien appeler des superstitions millénaires. L’initiative de cette interdiction était bien sûr ministérielle, alors même qu’aucune association religieuse n’a protesté dans ce cas.

Du coté législatif, où plus récemment, la-dignité-de-la-personne de manière très éclairante à été invoquée pour justifier l’interdiction de la prostitution, c’est à dire les relations sexuelles volontaires et tarifées entre adultes. La formule utilisée dans l’exposé des motifs du projet de loi est la suivante :

Rappelant que « la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d’asservissement et de dégradation est un principe à valeur constitutionnelle », (Conseil Constitutionnel – Décision n° 94-343 et 94-344 du 27 juillet 1994), la délégation avait jugé ainsi particulièrement insultante l’invocation du droit à disposer de son corps pour justifier la prostitution : où les femmes disposent-elles moins de leur corps que dans la prostitution exploitée ?

On se rend bien compte là à quel point de concept plaisant d’un premier abord, est largement utilisé pour justifier toute interdiction fondée sur une moraline quelconque pour interdire ce qui à l’évidence devrait être libre, fondé sur la propriété de soi. On ne parle pas ici d’esclavage (anti-)sexuel qui doit évidemment être interdit et dont ce texte est précisément imprégné, puis qu’il dicte de manière parfaitement illégitime nos comportements en la matière.

Enfin il est bon de rappeler, comme l’a dénoncé il y a déjà 20 ans le grand économiste Rothbard, à quelle point la-dignité-de-la-personne est fréquemment invoquée, non pas pour protéger les plus faibles d’entre nous, mais au contraire pour justifier leur meurtre, dans ce texte remarquable sur l’euthanasie “Le droit de tuer avec dignité ?”.

La-dignité-de-la-personne, est-elle un véhicule utilisé comme un substitut au péché et au blasphème, utilisé pour interdire tout ce qui déplaît à tel ou tel groupe, ou à violer les droits des autres, à détruire nos libertés ? OUI, sans aucun doute et on n’a pas fini d’en entendre parler, la boite de Pandore est ouverte.