L’espérance de vie expliquée aux lecteurs du Monde

Si Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde révisait un peu ses fondamentaux, il accueillerait peut-être les livres des marchands d’anxiété avec un peu plus de réserve.

Par Anton Suwalki.

Par la voix et la plume de Stéphane Foucart (entre autres), Le Monde s’est transformé en relais des idées (reçues) écologistes et malthusiennes. N’y aurait-il pour la presse écrite qui ne survit qu’à coup de généreuses subventions, d’autres moyens pour éviter la faillite que de relayer les  idées à la mode, les peurs millénaristes ?

Soyons clairs. Nous sommes persuadés que Foucart, responsable de la rubrique « Planète »1 du célèbre quotidien vespéral, n’écrit pas ses papiers pour vendre du papier, mais en fonction de ses convictions. Ce qui est certes beaucoup plus respectable, mais cela se fait régulièrement au détriment de la qualité et de la neutralité que requiert la (bonne) tenue d’une rubrique scientifique. En témoigne un article publié sur le site internet du journal le 21.10.2013 : Autisme aux États-Unis : un sur quatre-vingt-huit.

Des chiffres « ahurissants » ?

Dans cet article, Stéphane Foucart commente le dernier livre d’un « lanceur d’alerte », André Cicolella, Toxique planète (Seuil, coll. « Anthropocène »), et affiche une stupeur non feinte : « on croise quelques chiffres ahurissants », écrit-il. « Parmi ces chiffres, qui montrent l’importance de l’environnement pour la santé publique, certains sont si incroyables qu’ils soulèvent immédiatement le scepticisme. On croit à une erreur. » Sans aller dans le détail des chiffres « incroyables » dont Foucart ne fournit qu’un seul exemple, on se demande pourquoi, et surtout pour qui, ces chiffres sont incroyables ? À l’évidence pour Foucart lui-même : dans le cas des « troubles du spectre autistique », puisque c’est sur cet exemple qu’il s’appuie, que valent les préjugés personnels, par rapport aux données épidémiologiques connues ? C’est beaucoup moins, ou beaucoup plus que je ne l’aurais imaginé, voila une réaction face à un résultat qui n’a aucune valeur scientifique2, en dehors des gens qui ont sérieusement étudié le domaine. À l’évidence, Cicolella a visé juste.

Candide, le journaliste affirme « L’information n’est pas destinée à faire peur : André Cicolella n’est pas de ces marchands d’anxiété. Il plaide simplement, et avec raison, pour des politiques de santé publique tenant compte de l’environnement. » Bien sûr, Cicolella n’est pas un marchand d’anxiété… C’est sans doute bien malgré lui que son éditeur a choisi le titre, absolument pas racoleur Toxique planète !

Comme la plupart des lanceurs d’alerte d’obédience écologiste, Cicolella joue sciemment sur la confusion générale qui assimile les facteurs environnementaux – c’est-à-dire non directement génétiques – à la pollution « chimique ». Faut-il s’étonner que Foucart, qui semble totalement ignorer ces différences conceptuelles, tombe dans le panneau ?

Réflexion faite, pas si ahurissants que ça

Considérons maintenant le chiffre, butiné dans le livre de Cicolella, qui a « halluciné » Stéphane Foucart.

Exemple : le toxicologue, président du Réseau environnement santé (RES), écrit qu’aux États-Unis les troubles du spectre autistique (autisme, syndrome de Rett ou d’Asperger, etc.) touchent « un enfant sur quatre-vingt-huit ». Allons donc… Un sur quatre-vingt-huit ? Une prévalence si élevée semble impossible. Alors, on vérifie. Et ce que l’on découvre est plus perturbant encore.

D’abord, le chiffre en lui-même existe bel et bien. Ce n’est pas une coquille. Et ce n’est pas le fruit d’une étude douteuse ou controversée. Il a été publié en mars 2012 par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains. Pour l’établir, les CDC surveillent depuis 2007 quatorze sites répartis sur l’ensemble du territoire américain et comptabilisent les enfants atteints de troubles autistiques au sein d’une même classe d’âge du cours élémentaire. Il y a bien plus inquiétant que ce taux d’un sur quatre-vingt-huit : il y a l’évolution de l’indicateur. En surveillant les mêmes communautés et en utilisant les mêmes critères de diagnostic, la prévalence de ces troubles a augmenté de 78% entre 2007 et 2012.

Et le journaliste de conclure, superbement :

Rien ne dit que ce sursaut est une tendance lourde qui se maintiendra. Mais le fait est là. Et la rapidité actuelle du phénomène écarte raisonnablement les causes non environnementales. De fait, le pool génétique de la population américaine n’a pas évolué en si peu de temps, pas plus que l’âge moyen de procréation (l’âge de la mère est un facteur de risque). Les CDC notent d’ailleurs un indice précieux : au niveau de 2012, c’est un garçon sur 54 qui est touché, contre une fille sur 252. Cette susceptibilité variable en fonction du sexe met immanquablement sur la piste des perturbateurs endocriniens, ces molécules de synthèse omniprésentes (…)

Dont acte. Le journaliste a « vérifié » que ce chiffre (1 sur 88) existait bel et bien. Hélas, il n’est pas allé au-delà de la première page des CDC. Que le chiffre existe lui suffit.

Contrairement à ce que suggère Foucart, les 14 sites ne sont pas vraiment représentatifs des États-Unis. « Le pool génétique de la population américaine n’a pas évolué en si peu de temps », affirme d’autre part le journaliste. Certes, il n’a pas dû beaucoup évoluer en si peu de temps. Mais pour la même raison, on peut écarter la dégradation des conditions environnementales comme facteur unique. Contrairement au journaliste, les auteurs de l’étude se penchent sur de multiples facteurs, dont les changements intervenus dans le diagnostic de ces troubles, qui pourraient expliquer à eux seuls un tiers de l’augmentation de la prévalence. L’âge moyen des mères à la première maternité, lui aussi écarté par Foucart, augmente très rapidement : de plus d’un mois par an depuis les années 70. À cet âge moyen correspond une part de plus en plus élevée de maternités tardives qui augmentent le risque de l’autisme chez l’enfant.

Aux multiples causes (dont environnementales) en interaction avec cette augmentation « incroyable », Stéphane préfère l’explication mono causale très cicolellienne, les perturbateurs endocriniens, « ces molécules de synthèse omniprésentes ». Le journaliste semble ignorer l’existence (et l’omniprésence) de perturbateurs endocriniens naturels, notamment les phytoestrogènes…

Une grosse bourde sur l’espérance de vie

Finalement, l’exemple tiré du livre de Cicolella par Foucart est très loin d’être un bon exemple. Pourtant tous ces chiffres « ahurissants », nous dit-il, « font pièce à cette épidémiologie de comptoir selon laquelle ‘tout va bien, car l’espérance de vie continue d’augmenter’ ». On ignore au passage les comptoirs que fréquente le journaliste, en tout cas, on entend rarement ce genre de discours aux comptoirs que je fréquente… Foucart se croit obligé de rajouter : « Rappelons d’ailleurs ici que la notion d’espérance de vie repose sur un postulat dénué de tout fondement, selon lequel la santé à venir des nouveau-nés sera nécessairement identique à celle qu’ont connue les vieillards d’aujourd’hui au cours de leur vie. »

Ainsi, on peut être journaliste scientifique et méconnaitre totalement la notion d’espérance de vie. L’espérance de vie, une espérance mathématique, ne repose absolument sur aucun postulat.

« L’espérance de vie à la naissance (ou à l’âge 0) représente la durée de vie moyenne – autrement dit l’âge moyen au décès – d’une génération fictive soumise aux conditions de mortalité de l’année. Elle caractérise la mortalité indépendamment de la structure par âge. Elle est un cas particulier de l’espérance de vie à l’âge x. Cette espérance représente, pour une année donnée, l’âge moyen au décès des individus d’une génération fictive d’âge x qui auraient, à chaque âge, la probabilité de décéder observée cette année-là au même âge. Autrement dit, elle est le nombre moyen d’années restant à vivre au-delà de cet âge x (ou durée de survie moyenne à l’âge x), dans les conditions de mortalité par âge de l’année considérée. » (Source : Insee).

Observer que l’espérance de vie augmente, comme c’est le cas dans la plupart des régions du monde, ça n’est nullement dire « tout va bien », mais faire un constat objectif. Certaines conditions sanitaires et matérielles se sont améliorées de sorte qu’à tous les âges, la probabilité de décéder dans l’année diminue. L’espérance de vie actuelle à la naissance en France (78,7 ans pour les hommes, 85 ans pour les femmes en 2013) de 4 à 5 ans supérieure à celle du début des années 1990, ne prétend absolument pas refléter la santé à venir des nouveau-nés, comme le croit Foucart, mais mesure l’amélioration de la santé par rapport au passé : les hommes qui atteignent en 2013 l’âge correspondant à l’espérance de vie annuelle, nés en 1935, avaient une espérance de vie de 56 ans lors de  leur naissance…

Conclusion : Non, tout ne va certes pas bien, mais il n’y a que les « lanceurs d’alerte » pour entendre ce discours « épidémiologique » de comptoir. Quoi qu’il en soit, on se dit que si les journalistes révisaient un peu leurs fondamentaux, ils accueilleraient peut-être les livres de ces « non-marchands d’anxiété » avec un peu plus de réserve.


Sur le web.

  1. L’intitulé de la rubrique n’est lui-même pas neutre…
  2. Nb : c’est la réaction face au résultat, pas le résultat en lui-même.