Santé : les soignants en ont assez d’être « tracassés et fracassés » !

La crise atteint toutes les corporations de soignants en France. Tour d’horizon, des médecins aux cliniques privées en passant par les sages-femmes.

Par le Docteur Bernard Kron, membre de l’Académie Nationale de Chirurgie.

Salle d'opération hôpital« Nos jeunes médecins ne veulent pas aller dans les déserts où ont disparu les crèches et les services sociaux. Il leur appartient de vous demander des  comptes ou de vous envoyer devant les tribunaux. Nos enfants qui se battent pour leurs diplômes, mais sont sans travail ou partent à l’étranger. Nos internes sont à bout, harassés par les gardes, les nuits sans sommeil et les pressions que vous multipliez. »

1. Les médecins

Des tribunaux d’exception sont prêts à tourner contre les médecins qui ne respecteraient pas les normes imposées par les caisses. Les mesures coercitives sur les médecins vont aller à l’encontre du but recherché, un accès aux soins pour tous et des économies.

Une coercition à l’installation 

Elle sera la règle du fait de la mise en place par les ARS de SROS ambulatoires opposables avec des DARS tout-puissants, seuls maîtres à bord. Ils décideront de votre avenir, de votre projet de vie et d’installation.

Un remboursement différencié sera en place demain

Il fléchera le parcours des patients vers une médecine à autant d’étages que de hauteurs de contrats. Le médecin ne sera que l’effecteur du responsable du réseau et devra appliquer à la lettre les abaques définis par les tutelles.

Les honoraires libéraux du tarif opposable sont sous-évalués

La raréfaction de certains spécialistes médicaux liée à la courbe démographique, à l’incidence de la féminisation et au manque d’attrait de la profession, est la conséquence d’une reconnaissance financière insuffisante.

La revalorisation n’est pas à l’ordre du jour. En conséquence, la capitale va manquer de médecins généralistes. Ainsi Paris devient aussi un désert médical. Les charges foncières et les difficultés de stationnement empêchent la relève des départs. Les charges d’un cabinet médical sont trop élevées pour l’exercice en convention. L’âge moyen des médecins à Paris est de 55 ans et avec les départs à la retraite c’est plus de 20% de médecins généralistes qui manqueront (CNOM).

La désertion toujours plus importante des installations et l’impossibilité de trouver un successeur s’accélèrent dans tout l’hexagone. La féminisation (70% des étudiants) a changé les données du numerus clausus. Nos consœurs veulent le salariat pour 50% d’entre elles, les autres veulent des semaines de 4,5 jours  sans dépasser 50 heures. Qui ira dans les déserts où il n’y a ni lycée, ni garderie, ni travail pour le conjoint ?

Le problème sera le même pour les médecins territoriaux ou étrangers dont nombre repartiront après quelques tentatives.

La revalorisation de la nomenclature

La tarification a pris 80% de retard en 20 ans. En conséquence de ces situations, le chirurgien opte de plus en plus pour les spécialités lucratives et sans urgences.

2. Les spécialistes du bloc : anesthésistes et chirurgiens

La judiciarisation de cette profession est en progression régulière. Près d’un tiers des praticiens de bloc se disent proches du burn-out, en raison de ce niveau de stress qui s’aggrave. Un épuisement professionnel pourrait entraîner une augmentation des accidents opératoires, selon les résultats d’une enquête menée par l’Association de Prévention du Risque Opératoire (ASSPRO).

« Le stress ce n’est pas au bloc, c’est un havre (relatif) de paix, car on fonctionne en vase clos » ! L’augmentation des tâches administratives, des pressions financières, de la productivité et des risques de poursuites judiciaires retentissent sur la vie professionnelle et privée des praticiens qui travaillent de 60 à 80 heures par semaine après 15 ans d’études.

« Beaucoup de chirurgiens maîtrisent tous les imprévus de leur pratique. » « On exerce ce métier avec passion et l’on retrouve avec plaisir l’ambiance spéciale de l’équipe dans le bloc. Mais nous sommes nombreux à appréhender la charge de travail quotidienne de plus en plus pesante avec le risque de poursuites judiciaires. »

Les procédures judiciaires

Près de la moitié des chirurgiens libéraux en font l’objet, 90% d’entre elles se terminent par un non-lieu, « le fait qu’elles soient engagées, surtout si elles sont injustifiées, est très mal vécu », l’huissier délivre l’assignation en pleine consultation et le temps perdu pour l’expertise embolise un emploi du temps déjà surchargé, sans indemnisation en cas de procédure abusive.

Qui demain assurera les gardes de chirurgie ?

3. Les sages-femmes

La formation des sages-femmes est aujourd’hui sanctionnée par un master, soit 5 années d’études supérieures !

Ce master dispense près de 200 heures de formation en gynécologie alors que les médecins généralistes n’en ont que 40. Depuis 2012, elles/ils peuvent prescrire les contraceptifs et effectuent de plus en plus d’actes sous délégation des médecins dans le cadre des accouchements et des IVG. Leurs responsabilités ne cessent d’augmenter.

Pourtant, elles restent assimilées à des professions paramédicales avec un salaire de début de carrière hospitalière de moins de 2 000 euros bruts mensuels. La création des maisons de naissance va augmenter leurs responsabilités. On aurait mieux fait de ne pas fermer la moitié des maternités libérales !

4. Les cliniques privées sont menacées

Elles sont étranglées par les normes et les contraintes, alors que les hôpitaux absorbent 45% du budget santé. La moitié des maternités libérales ont fermé et l’on parle maintenant d’ouvrir des maisons de naissances sans médecins accoucheurs

Plus d’un quart (27,1%) des cliniques privées à but lucratif étaient déficitaires en 2011.

Cette situation inquiète les chirurgiens qui y travaillent ; ils évaluent leur stress à un niveau 8 sur une échelle de 10. Ce stress peut avoir de graves conséquences pour ces professionnels (taux de suicide deux fois plus élevé que la moyenne à 6,3%), et pour les patients.

5. L’hôpital (voir article précédent)

Il est sur-administré. La croissance du personnel administratif hospitalier, au détriment du personnel soignant au cours des 20 dernières années, participe au désespoir des soignants. RTT, 35 heures, absentéisme paralysent l’activité et amputent le temps consacré aux soins. Les statuts sont complexes et nombre de postes non pourvus, imposant le recours aux vacataires.

Les vacataires

En 2003, l’IGAS dénombrait 2.535 médecins exerçant de façon temporaire dans 128 établissements (dont une majorité d’hôpitaux généraux). En 2013, l’effectif a plus que doublé. Ils seraient environ 6.000 de tout âge à exercer à l’hôpital public, sur de courtes missions parfois répétitives. Le coût de ces vacataires serait de 500 millions d’euros chaque année.

D’autres établissements sont en sureffectif, ce qui n’empêche pas les dysfonctionnements. Les soignants s’usent face aux obligations administratives, à la traçabilité, aux référentiels, aux mises aux normes, aux principes de précaution et à l’accréditation, souvent illusoires pour la qualité.

6. Les pharmaciens

Le doute s’est installé sur la qualité des génériques et des principes actifs : 80% des médicaments viennent d’Asie. 40% ne sont pas conformes (concentration en principe actif et contamination possible des excipients). Ils ne doivent pas être prescrits en sécurité pour les pathologies lourdes ou chroniques (diabète, neurologie, cardiologie, hormonologie en particulier).

La vente sur internet donnera lieu à toutes les fraudes, qu’en serait-il en grandes surfaces quand on sait ce qu’il est advenu des viandes ?

7. Pourquoi les élus ne donneraient-ils pas l’exemple ?

Il y a trop d’élus qui dépensent sans compter pour plaire à leur électorat ! Stopper les dérives de la dépense publique et diminuer le nombre des administratifs permettraient seuls de maintenir notre système de soins et la qualité des hôpitaux.

Fermer les lits aigus excédentaires dont le nombre est estimé par la Cour des Comptes à 60.000 ferait des économies et permettrait de développer la chirurgie ambulatoire. La France, comme dans plus en plus de domaines, est en retard pour son développement.

Si ces mesures ne sont pas prises rapidement, les listes d’attente vont s’allonger comme en Grande-Bretagne et en Suède, avec une baisse préoccupante de la qualité des soins.