Le drame de la nuance en politique

Nuances politiques (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Dans le désert idéologique, il ne reste plus qu’à nuancer. Nuancer les opinions, nuancer les propos.

Par Rémy Va.

imgscan contrepoints 2013-2532 nuances politiquesNous le savons tous, les politiciens usent de multiples stratagèmes pour nous asservir, pour assouvir leurs besoins de pouvoir, de richesses ou de connivence. Parmi ces stratagèmes, l’un des plus efficaces, devenu au fil des années largement implanté dans le cerveau des Français est l’idée de nuance. La nuance est la clef de la boîte de Pandore, le laissez-faire des politiques coercitives et illégitimes.

Le rôle fondamental de la philosophie morale est l’identification du bien ou du mal. Quant à la politique, elle vise fondamentalement à fixer les principes et les normes d’un système social, à déterminer les droits et les devoirs de chacun dans le cadre des relations qu’ont les êtres humains. La politique est en conséquence étroitement liée à la philosophie morale : nous ne saurions fixer des normes et des principes sans nous poser la question du bien et du mal et de l’idéal que nous cherchons à atteindre.

La politique française, et la politique de la quasi-totalité des pays du monde, est mollement divisée entre deux camps : les progressistes, généralement classés à gauche, et les conservateurs, généralement classés à droite (ces deux mouvements sont parfois séparés d’un centre mou dont l’existence est purement dépendante de l’existence de la gauche et de la droite). Néanmoins, ces deux tendances politiques sont convergentes et se réclament toutes deux de la « démocratie ». Nous citerons par exemple les « democrats » aux États-Unis situés à gauche de l’échiquier politique, les « liberal democrats » au Royaume-Uni situés au centre, le parti libéral-démocrate au Japon situé à droite.

En France, le Parti Socialiste et l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) se réclament aussi d’une tendance « démocrate », voire d’un mouvement « républicain ». Personne n’a besoin d’être un expert en sciences politiques pour constater que ces deux partis majoritaires ont de nombreuses similitudes, savamment cachées par des « querelles » politiciennes : débats superficiels terminologiques (« identité nationale ») ou portant sur des faits divers (Leonarda, bijoutier de Nice). Quand les distinctions politiques se tarissent, les leaders de ces deux partis sont forcés de se chamailler sur des bisbilles qui n’ont strictement aucune conséquence sur la politique nationale. Ces deux partis sont tombés d’accord depuis bien longtemps sur ce qu’est le mal (le libéralisme, les ultra-riches, les inégalités) et ce qu’est le bien (le « républicanisme », le patriotisme, l’interventionnisme étatique). Dans ce désert idéologique plat, il ne reste plus qu’à nuancer. Nuancer les opinions, nuancer les propos.

Pour ces professionnels de la nuance, il faut imposer avec modération, ou taxer selon certaines limites. De restreindre la liberté au nom de l’intérêt général, de mettre en place des réglementations molles bien que meurtrières pour l’économie.

Il n’existe alors plus de différence absolue entre le bien et le mal. Le débat philosophique, pourtant source de la théorie politique, est totalement exclu.

La nuance est perverse, principalement parce qu’elle supprime cette distinction fondamentale entre le juste et l’injuste, entre A et B, entre la raison et la déraison, entre le bien et le mal. Elle mène même à des conséquences contradictoires. Ces politiciens qui souhaitent imposer des limites à la liberté (notamment la liberté d’expression, sur les crimes nazis ou sur des propos discriminatoires) oublient que restreindre la liberté, c’est précisément supprimer la liberté. Être partiellement libre signifie ne pas être libre.

Dès lors, dans ce brouillard de la nuance, nous pouvons taxer n’importe quel citoyen ou n’importe quelle entreprise avec modération. Mais quelle modération ? Qui fixe cette modération ? C’est une question à laquelle personne ne peut répondre et qui est sujette aux manœuvres politiciennes et clientélistes, qui sont pour le coup entièrement déconnectées de la dichotomie fondamentale entre le bien et le mal.

Imaginez-vous à la tête d’une nation dans laquelle vous êtes chargé d’appliquer des règlements et des normes. Vous êtes chargé d’appliquer un taux d’imposition, et l’idée de nuance politique vous impose de taxer avec « modération ». Vous ne vous posez plus la question fondamentale de la légitimité de l’impôt ou de son caractère juste ou injuste, bref, de la distinction entre A et B. Idem si vous êtes chargé de restreindre la liberté d’une catégorie de la population : au hasard, des homosexuels. Vous êtes chargé de déterminer si les homosexuels peuvent se marier ou non (que ce soit vous ou, dans les pays démocratiques, la majorité, ne change rien aux termes du débat). Vous ne vous posez plus la question de la légitimité de votre pouvoir, à savoir « qui suis-je pour autoriser ou interdire à certaines personnes d’établir un contrat entre elles ? ».