François Hollande et sa vision surréaliste de la France en 2025

Le Gouvernement français est en train de rêver très loin de la crise. Le président Hollande a fait fantasmer ses ministres sur le grand avenir de la France mais il a récolté beaucoup de ridicule dans cette affaire.

Par Sascha Lehnartz, du think tank allemand Das Netzwerk für Aussenpolitik. Publié par Die Welt le 6 décembre 2013 (traduction Bernard Martoïa).

Un an après son élection, François Hollande nous propose son programme présidentiel... pour 2025.

Auparavant, le premier sujet de rédaction fusant à la rentrée des classes était toujours « votre meilleur souvenir de vacances.» Cela n’aurait pas été productif, cette année, dans les rangs ministériels du gouvernement français, parce que, sur l’ordre du président, ils ne devaient voyager ni à l’étranger, ni passer des vacances dans des villégiatures huppées ou dans des régions particulièrement excitantes… [1]

Les ministres devaient, de préférence, rester non loin de Paris et faire en sorte d’assurer une permanence, à tour de rôle, du gouvernement. Néanmoins, l’idée était de faire passer le message auprès de la population, qu’en raison du raccourcissement des jours d’été, le gouvernement avait l’intention de se remettre lentement au travail.

Pour marquer sa volonté, l’Élysée a imaginé quelque chose de spécial. Les membres du gouvernement ont rencontré le président qui les a exhortés à fantasmer sur les moyens d’assurer un bel avenir pour la France. « La France de 2025 » est le séminaire auquel François Hollande a convié son gouvernement pour plancher pendant la trêve estivale.

L’objectif de cette réunion était que «la France d’aujourd’hui se prépare à relever des défis dans dix ans.» Il fallait d’abord établir un diagnostic pointu mettant en valeur les «forces et les faiblesses» du pays, puis de «fixer des priorités», d’ici la fin de l’année, avec un «calendrier avec des échéances intermédiaires» pour bâtir le futur de la France selon le commandement de l’Élysée. [2]

Au lieu de traiter les problèmes trop familiers du quotidien, François Hollande s’est positionné comme une sorte de capitaine du futur en conviant ses ministres à élaborer une vision heureuse de la France. Comme on pouvait s’y attendre, les ministres se sont empressés de cogiter dans leur domaine respectif et de le faire savoir aussitôt que possible. Le magazine Le Point a suivi les objectifs de cinq d’entre eux.

Les auteurs étaient-ils sobres ?

En lisant leurs rapports, on ne peut pas éviter l’impression que les auteurs ont rédigé leurs œuvres par une douce soirée estivale après avoir bu quelques bouteilles de vin rosé. Le ministre des Finances, Pierre Moscovici, envisage le retour au plein emploi en France en 2025 comme «tout à fait réalisable.» [3]

Certes, la France ne serait plus, en 2025, la cinquième mais seulement la huitième plus grande puissance économie du monde. Elle serait dépassée par des puissances émergentes comme l’Inde et le Brésil, mais sa «souveraineté budgétaire serait complètement récupérée» selon la vision rose du ministre des Finances. [4]

Comment cela va-t-il se produire ? Moscovici ne le sait pas encore. Contrairement à l’opinion de la plupart de ses collègues, il n’entrevoit pas seulement l’avenir de son pays à travers un verre de rouge ou de rosé. « La France doit aussi s’unir pour se protéger des dangers qui la menacent. En plus de sa perte d’influence, elle encourt des risques technologiques, sociaux et démographiques.»

L’utopie du plein emploi

«Sans un apport massif de capitaux, la France court le danger de rater la révolution du numérique » a averti Moscovici sur la chaîne de télévision BFM. « En outre, la population vieillit et le nombre d’actifs diminue. » D’un autre côté, cela permettrait, par ce calcul de la diminution de la population en âge de travailler, de se rapprocher de l’utopie du plein emploi en 2025…

Avec une thèse futuriste des «forces de sécurité» dans une version digitale 3.0, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls s’est montré encore plus optimiste que Moscovici. «Elles seront efficaces, proches de la population, et équipées des dernières avancées technologiques.»  Qui devra payer ces investissements fantastiques ? Valls évite prudemment de répondre à la question.

Sa collègue Christiane Taubira – dont il a critiqué la vision très libérale de ne pas faire exécuter les peines – a quant à elle confirmé, une fois de plus, sa vision de l’avenir de la France par « le développement de peines alternatives à l’emprisonnement pour résoudre la surpopulation carcérale chronique

Pour d’autres ministres, la vision de l’avenir de la France de 2025 prend parfois un tour hallucinant. Cécile Duflot, la ministre du logement et partenaire de la coalition des Verts et de l’Europe Écologie, considère que « l’accès au logement pour tous ne sera plus un facteur de stress, une source de préoccupation, mais une période agréable de transition dans la vie. »

La croissance dans onze ans

Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, envisage que la France va retourner dans le «concert des grandes nations industrielles.» La balance du commerce extérieur, qui est chroniquement déficitaire, sera remplacée, en 2025, par un «surplus structurellement positif. » [5]

Ces scénarii très optimistes ont provoqué des réactions étonnées dans l’opposition. Le président du MoDem, François Bayrou, a estimé que le gouvernement «rêve les yeux ouverts». Ces plans seraient dépourvus de tout lien avec la réalité. Le gouvernement ferait mieux d’identifier les problèmes qui « l’empêchent de bien finir l’année 2013,» a-t-il conclu.

Dans le même registre, l’ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes, Laurent Wauquiez, a déclaré : «On ne devrait pas s’occuper de 2025 mais de 2014. Le séminaire d’été a montré que le gouvernement a une vision surréaliste des problèmes actuels. Le plan de 2025 est un écran de fumée pour masquer les hausses massives d’impôts qu’il nous prépare à l’automne,» a-t-il ajouté.

Gérer à court terme et voir loin

Toutefois, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a été pratiquement épargné de ces accusations. Il a déclaré : «Ce qui manque à la France, c’est le pouvoir d’imaginer son avenir. Nous avons une double mission. Nous avons besoin de toute urgence de prendre des mesures et d’atténuer les pires difficultés, mais aussi de commencer les réformes structurelles qui ont été étouffées en France depuis dix ans. »

Ayrault a élucubré une notion absconse : «Dans l’action à court terme, mais en regardant l’avenir dès à présent.» Le président François Hollande, quant à lui, a changé de slogan pour orchestrer cette campagne : «L’avenir, c’est maintenant! » a-t-il déclaré.

Pour toutes les critiques évidentes qui vont à l’encontre de cette politique du futur, le parti de l’ancien président Nicolas Sarkozy ne donne pas l’impression qu’il a pris la mesure des problèmes urgents à résoudre. Laurent Wauquiez a été le seul au sein de l’UMP à émettre une critique des années Sarkozy qui n’auraient conduit qu’à des «réformettes.» [6]

Avertissement pour un procès stalinien

Le chef du parti UMP, Jean- François Copé, a admis, dans une conférence de presse, de la nécessité d’une telle discussion, mais il a immédiatement averti que cela ne devait pas dégénérer en un «procès stalinien» contre Nicolas Sarkozy et François Fillon. Ainsi se trouve la vie politique française à la fin de l’année 2013 : un rêve dans un futur lointain pour la majorité alors que l’opposition est coincée par son passé.

Notes de traduction :

  1. Cette vacance studieuse a été instaurée par le président Jacques Chirac après l’hécatombe de morts – quarante-cinq mille environ – provoquée par la canicule d’août 2003. Par un mélange de lâcheté et de stupidité sans borne, les médias avaient accusé le gouvernement de Raffarin de ne pas avoir réagi alors qu’il s’agissait d’une faute grave individuelle des enfants choyés de la révolution de 1968 qui avaient abandonné leurs vieux à leur triste sort. Plus le socialisme progresse dans un pays, plus la responsabilité individuelle diminue, et plus l’interventionnisme aggrave la situation. Qui est encore capable en France de comprendre ce cercle vicieux ?
  2. Le plan de la France de 2025 s’inspire grandement de la «nouvelle politique économique» (NEP) lancée par Vladimir Ilych Lénine et approuvée par le dixième congrès du parti communiste en 1921. C’est la même méthodologie marxiste avec ses plans quinquennaux pour vérifier l’état d’avancement des travaux.
  3. Ce serait un objectif tout à fait réalisable pour un gouvernement conservateur, mais mené par un Premier ministre avec la trempe de Margaret Thatcher pour briser les syndicats marxistes.
  4. Si la tutelle tatillonne du Commissaire européen Olli Rehn est insupportable au ministre des Finances, qu’il abaisse simultanément les dépenses publiques, les impôts et les taxes de 20%, et le déficit budgétaire disparaîtra spontanément en 2015.
  5. Les opinions tranchées du ministre du Redressement productif évoquent un débat houleux qui a eu lieu, en 1920, autour de la NEP. Pour la troïka composée de Bukharine, Tomsky et Rykov, la NEP devait permettre un contrôle suffisant sur l’économie sans l’étouffer. Pour celle de Trotsky, Zinoviev et Kamenev, la NEP n’en faisait pas assez. Il ne fallait pas attendre que la croissance portât ses fruits, mais distribuer immédiatement les profits à tout le monde. Alors que la troïka de Bukharine, Tomsky et Rykov l’a emporté dans l’ex-Union soviétique, c’est celle de Trotsky, Zinoviev et Kamenev qui a gagné en France avec l’inexorable progressivité des impôts et des taxes en tous genres.
  6. Les cadres de l’UMP sont dépassés par les événements. Ils n’ont rien à offrir aux Français car leur logiciel reste toujours l’État-providence.