L’impôt et la redistribution sont-ils moralement justifiables ? La vision de John Rawls

John Rawls

John Rawls tente, entre autres, de justifier moralement un système d’organisation sociale basé sur la redistribution des revenus.

Par Le Minarchiste, depuis Montréal, Québec.

John RawlsJohn Rawls est un philosophe américain qui a publié un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit en 1971, intitulé A Theory of Justice. Cet ouvrage tente, entre autres, de justifier moralement un système d’organisation sociale basé sur la redistribution des revenus.

Rawls demande d’abord au lecteur de se placer dans ce qu’il appelle « la position originelle », sous « un voile d’ignorance », où nous ne savons pas quels sont nos talents, nos aptitudes, notre race, notre genre, notre religion, nos valeurs morales, nos handicaps, notre force, notre taille, notre beauté, nos préférences, etc. Tout ce que nous savons sous le voile d’ignorance est que nous serons un humain quelconque, et donc nous ne pouvons savoir si nous serons riche ou démuni ou trisomique.

Rawls tente ensuite de démontrer que dans ces conditions, tous les humains choisiraient rationnellement un système où les plus démunis de la société sont les mieux traités, et donc un système où existe une forme de redistribution fiscale. Pourquoi ? Simplement pour minimiser le risque d’être nous-mêmes un démuni. Ainsi, le financement de l’État-providence à travers les impôts serait moralement justifiable puisque tout individu placé sous le voile d’ignorance accepterait de sacrifier une part de ses revenus dans le cas où ceux-ci seraient élevés pour bénéficier d’un filet de sécurité au cas où il adviendrait qu’il soit dans une position économique précaire ; autrement il serait irrationnel. Rawls estime qui si un tel contrat social existait, tout individu le signerait sans hésiter (sous voile d’ignorance donc en vertu d’une impartialité complète).

De manière plus générale, Rawls estime que ce système serait basé sur deux principes directeurs. Premièrement, chaque personne devrait avoir un droit égal en ce qui concerne les « libertés primaires » que sont la liberté politique, la liberté d’expression, le droit de propriété personnelle et la protection contre une arrestation arbitraire. De cette liste sont exclus le droit de propriété de certains types de biens (comme les moyens de production) et la liberté de contrat. Deuxièmement, les inégalités sociales et économiques ne devraient être permises que si elles permettent d’améliorer le sort des moins bien nantis (ce que le Rawls appelle le « principe de différence »). Rawls croyait fermement que les gens ne méritent pas leurs talents innés, ni la situation socio-économique dans laquelle ils viennent au monde. Cependant, il justifie l’existence d’inégalités en suggérant qu’une société marquée par un certain degré d’inégalités peut générer un niveau de richesse supérieur à une société entièrement égalitaire, en raison notamment des incitations engendrées par ces dites inégalités.

Pour arriver à cette solution, Rawls pose l’hypothèse que sous le voile d’ignorance, les individus utiliseront le critère du « maximin » pour prendre leur décision quant au meilleur système sociétal. Par maximin, on entend « maximiser le gain minimal ». Autrement dit, dans un contexte d’incertitude concernant la réalisation des différents états du monde (ici, quelle position sociale l’individu occupera dans la société adoptée) ce critère recommande de choisir l’option (la société) garantissant le gain minimal le plus élevé, c’est-à-dire la société où la situation des moins bien lotis est la meilleure. Considérez l’exemple suivant (source : Cyril Hédoin du blog Rationalité Limitée) :

Sociétés et positions chez Rawls (Crédits : Cyril Hédoin/Rationalité Limitée, tous droit réservés)

La société A est très égalitaire, mais pas très riche. La société B est plus riche, mais les inégalités sont très prononcées. La société C est entre les deux. Dans ce contexte, l’individu en position originelle de Rawls choisirait la société C, car elle permet le gain minimal le plus élevé (maximin = 7). On a ici une très belle illustration du principe de différence de Rawls : les inégalités dans la société C sont « justes » car elles bénéficient aux moins bien lotis.

Le maximin est-il vraiment un principe de décision plus moral qu’un autre ? Est-ce vraiment ce qui guiderait le choix d’un individu sous voile d’ignorance ? Le critère du maximin n’a en théorie de sens que dans le cadre d’un jeu à somme nulle, ce qui n’est pas le cas de la position originelle de Rawls. En fait, si l’individu était parfaitement rationnel, il appliquerait une probabilité égale à chaque position sociale (1, 2, 3), ce qui le mènerait à choisir la société B car celle-ci maximise le gain espéré.

Ceci dit, Rawls pense que l’humain est irrationnel et démontre une aversion au risque « extrême » qui le pousserait à se préparer au pire des scénario (et donc à choisir le maximin). Cette hypothèse est douteuse car Rawls nous demande de faire un choix rationnel en situation d’impartialité la plus complète, mais estime que nous démontrerions alors une aversion irrationnelle au risque. Par ailleurs, l’aversion au risque est très variable d’un individu à l’autre ; rien ne prouve que tous les humains seront suffisamment averses au risque pour aller vers le maximin comme critère de décision.

D’ailleurs, le maximin peut parfois mener à des décisions complètement irrationnelles et sous-optimales. Par exemple (source : Cyril Hédoin du blogue Rationalité Limitée), imaginez que vous résidiez à New York et que vous occupiez un emploi peu passionnant et mal payé. On vous offre un emploi beaucoup plus intéressant et mieux rémunéré à Los Angeles. Vous devez choisir entre rester à New York, ou bien déménager à Los Angeles pour prendre ce nouvel emploi qui vous correspond largement plus. Bien sûr, si vous optez pour cette dernière option, il faut prendre l’avion, ce qui implique une probabilité non nulle de décéder dans un accident. Dans la mesure où vous préférez largement travailler à Los Angeles qu’à New York, et en supposant que la probabilité d’un crash d’avion est très faible, un simple calcul d’utilité espérée doit évidemment vous amener à déménager. Mais si vous raisonnez sur la base du critère du maximin, vous restez à New York car c’est bien cette dernière option qui maximise le gain minimum (le gain minimum en cas de déménagement étant la mort dans un écrasement d’avion) !

L’autre hypothèse dangereuse prise par Rawls concerne l’unanimité de la décision. Il infère que le choix le plus juste d’une personne parfaitement impartiale sera nécessairement unanime pour tous les humains. Est-ce que l’impartialité implique nécessairement l’unanimité sous le voile de l’ignorance ? J’en doute.

Il estime aussi que les individus placés dans la position originelle sont en quelque sorte omniscients et connaissent exactement le sort que connaîtra le modèle de société qu’ils auront choisi. Autrement dit, l’individu est en mesure de prévoir quel genre de société émergera du système qu’il a choisi (donc il saurait quels sont les chiffres qui figurent au tableau ci-haut de manière ex ante). Cette omniscience visionnaire est une hypothèse complètement farfelue.

La justification de l’État

D’un point de vue « hayekien » (i.e. selon Friedrich Hayek), aucun gouvernement ne sait vraiment ce qu’est une distribution « juste » de la richesse. Les fonctionnaires n’ont donc aucune idée de jusqu’à quel point ils devraient s’accaparer la richesse des mieux nantis pour la distribuer aux moins bien nantis. Voici ce que Hayek aurait pu répondre à Rawls :

Any attempt to impose social, or economic order upon society would fail because of the fact that the planners involved would simply not have the knowledge to sufficiently design a social order. Instead, it is the individual who knows what is in his best interests, and how to pursue them – any attempt to declare any distribution as “just” is erroneous due to the fact that it presupposes the possible knowledge of what is the optimal distribution. On the contrary, the optimal distribution can only be the result of the free interactions of individuals who have the knowledge necessary to make the best decisions possible. Any attempt to plan a top-down order is doomed to result in a sub-optimal distribution because the social engineers at the top will not have the necessary knowledge to go about his task.

Par ailleurs, à partir du moment où l’on donne à l’État le pouvoir de taxer et de redistribuer, on ouvre en quelque sorte une boîte de pandore qui lui permet alors de se développer tel un cancer. Les ministères et les départements du gouvernement ne cesseront de croître. Nous verrions alors la ponction fiscale augmenter sans cesse au profit de la bureaucratie étatique alors que les pauvres n’en profiteraient pas davantage. N’est-ce pas ce que l’on observe présentement dans les pays développés ? Nous pourrions donc anticiper que la société C se métamorphoserait en société A, ou encore pire.

D’autre part, comme le soulignait Murray Rothbard dans sa critique de Robert Nozick, aucun gouvernement n’a jamais été formé dans le but précis de redistribuer la richesse au nom de la justice sociale. Les gouvernements sont généralement formés par la force, suite à un conflit armé, et visent le contrôle de la force légale au sein d’une juridiction donnée. Tous les gouvernements en viennent à œuvrer pour leur propre compte, pour leur survie et leur croissance. Il y a toujours de nouveaux problèmes à empirer pour justifier encore plus d’intervention. Il serait très utopique et irréaliste d’espérer qu’un gouvernement se contente de simplement redistribuer sans devenir une entité indépendante parasitique recherchant la croissance perpétuelle aux dépens de sa société hôte. Cette entité pourrait même en venir à chercher à croître à l’extérieur de ses frontières pour parasiter une encore plus grande part de l’humanité ; c’est le genre de comportement que les gouvernements de l’histoire mondiale ont préconisé.

L’exemple intéressant fourni par la critique de Rawls par Nozick est celui du joueur de basketball Wilt Chamberlain. Supposons qu’à un moment donné, tous les citoyens américains acceptent librement de payer $1 à Wilt Chamberlain pour le voir jouer une partie de basketball. Supposons qu’auparavant, les 300 millions de citoyens américains (incluant Wilt Chamberlain) possèdent tous $100,000 en richesse. Suite au match, Chamberlain se retrouverait avec un peu plus de $300 millions dans son compte en banque ($300,099,999), alors que tous les autres citoyens auraient $99,999. Il serait alors plus de trois mille fois plus riche que la moyenne des autres citoyens. En quoi cette distribution très inégale de la richesse entre Chamberlain et les autres serait-elle « injuste » ou « inéquitable » (ce qui serait le cas aux yeux de Rawls) ? Est-ce que cette distribution respecte le principe de différence ? Impossible de le déterminer car la valeur de Wilt Chamberlain est dans l’œil de ceux qui le paient pour jouer. À eux de déterminer ce qui est juste ou pas et ce qui contribue à leur bien-être ou pas.

Conclusion

Le modèle de société proposé par Rawls serait-il vraiment celui que choisiraient les gens en position originelle ? Est-ce vraiment le modèle le plus juste d’un point de vue moral ? J’en doute fort, d’autant plus que la mise en œuvre d’une telle société serait difficile et imprévisible.

L’une des hypothèses implicites de cet exercice philosophique de Rawls est que les gens mieux nantis sont contre la redistribution car ils savent de manière ex-post que cela leur serait défavorable. Ainsi, en nous mettant sous le voile d’ignorance, Rawls croit qu’en éliminant ce biais, notre vision des choses sera plus « objective ». Cependant, les études socio-politiques ont démontré que le revenu ou le statut économique d’un individu n’avaient aucun pouvoir prédictif quant à son affiliation gauche/droite, ni à son appartenance à un parti politique (je reviendrai sur ce sujet dans un article futur).

Rawls croyait peut-être qu’un individu en position d’impartialité parfaite saurait immanquablement quelle société serait la plus juste, mais serait-il conscient des conséquences inattendues et des dérapages potentiels pouvant résulter de l’octroi de tels pouvoirs à un gouvernement ? Être impartial n’équivaut pas à être omniscient. Les gens qui ont voté pour Adolf Hitler en 1933 croyaient que le national-socialisme était une bonne chose, mais n’avait pas prévu qu’en donnant ce mandat aux Nazis, ils ouvriraient une boîte de Pandore avec les conséquences que l’on connaît.

Une solution plus réaliste et concrète aux questions soulevées par les travaux de John Rawls consisterait plutôt à laisser la population décider d’elle-même du genre de société dans laquelle elle veut évoluer. Pour ce faire, il faudrait que le gouvernement se retire de nos vies et nous redonnent notre liberté individuelle. À ce moment nous serions en mesure de nous réaliser pleinement en tant que citoyen sans ce gros parasite qui nous pèse constamment sur les épaules.

D’ailleurs, comme je l’ai si souvent mentionné, dans une société libertarienne, les inégalités de richesse ne seraient pas si extrêmes que certains pourraient le croire, surtout quand on sait à quel point les politiques gouvernementales favorisent la pauvreté et privilégient outrageusement certains groupes bien nantis de la société.

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