Retrouver le chemin de la bourse : un enjeu national

Les Français boudent la bourse. L’économie nationale est de plus en plus dépendante des capitaux étrangers.

Par Pierre de Lauzun.

imgscan contrepoints 2013-2347 bourseDeux enquêtes Opinionway publiées récemment jettent une lumière crue sur une réalité qui fait peser une véritable épée de Damoclès sur notre avenir : la désaffection des investisseurs et des épargnants français pour la bourse.

La première, réalisée pour les Échos, est sans appel : les fonds français ne représentent plus aujourd’hui qu’un quart des fonds investis dans le CAC40, soit huit points de moins en deux ans, alors que les fonds nord-américains en détiennent désormais un tiers. « Mais où sont donc passés les investisseurs français ? » s’interroge ainsi le quotidien.

La seconde, réalisée dans le cadre du prochain salon Actionnaria, apporte un premier élément de réponse à cette question. Elle met en effet en évidence que l’investissement en actions, celui-là même qui est pourtant le plus utile au financement à long terme des entreprises, suscite la méfiance de 73% des épargnants français.

Bref, les Français boudent la bourse. Sans surprise car cela ne date pas d’hier. Faut-il s’en contenter ? Considérer que le mouvement est irréversible et tirer au contraire fierté de la place prise par les investisseurs étrangers, ce qui témoignerait de l’attrait international de nos grandes entreprises ? Évidemment non.

Accepter la dépendance aux capitaux étrangers, c’est abandonner notre souveraineté.

Les études de la Banque de France confirment cette désaffection. Fin 2012, c’est 46,3% du CAC40 qui est détenu par des non résidents, et 41,5% de l’ensemble des sociétés cotées. Mais pour les secteurs de l’énergie et de la santé du CAC40, c’est plus de 50% !

Une dépendance lourde de conséquences.

D’abord, elle fragilise les stratégies de long terme de nos entreprises. L’expérience est formelle : en cas de crise, les investisseurs se recentrent rapidement vers leur base géographique d’origine, avec les effets déstabilisateurs que cela peut avoir pour les émetteurs qui s’appuient trop fortement sur une épargne internationale. 2007 a ainsi vu la participation des non résidents dans le capital du CAC 40 baisser brutalement de 5,5 points par rapport à l’année précédente.

Certains critiquent le niveau de la contribution de nos grandes entreprises à la richesse nationale et à l’emploi, considérée comme trop faible par rapport à leur puissance économique. Mais rappelons-nous qu’elles représentent, directement ou indirectement via leurs sous-traitants, près de 6 millions d’emplois en France. Rappelons-nous également que la très grande majorité d’entre elles ont encore leur siège social en France, attirant ainsi de nombreuses fonctions à haute valeur ajoutée. Demandons-nous plutôt si leur contribution n’est en réalité pas disproportionnée par rapport à un chiffre d’affaires mondial dans lequel la part de la France est de plus en plus faible. Interrogeons-nous alors sur les raisons qui, à l’occasion d’une fusion avec une entreprise étrangère, conduisent très souvent à implanter le siège social de la nouvelle entité hors de France.

Notre pays a su créer de très grandes entreprises, très internationales, dont la qualité et le dynamisme attirent les investisseurs étrangers, et il faut s’en féliciter. Mais nous serions fous d’en abandonner la maîtrise à d’autres.

Et si les grandes entreprises courent des risques en raison de leur dépendance toujours plus grande aux financements étrangers, du moins y ont-elles accès.

Ce qui n’est pas le cas de la plupart de nos PME et ETI qui, elles, souffrent cruellement d’une pénurie de financement car elles n’ont pas, dans la majorité des cas, les moyens d’accéder à ces capitaux internationaux. Or l’offre de crédit est contrainte, et le besoin de fonds propres est littéralement vital. Et si on ajoute à ce sombre tableau que l’épargne nationale à long terme disponible est de plus en plus insuffisante, surtout en actions, vu la réticence croissante des Français pour ce genre d’investissement, on comprend que les perspectives pour les PME et ETI françaises est aujourd’hui assez peu réjouissante.

Si la France est devenue une grande puissance industrielle, c’est grâce à l’épargne de nos compatriotes.

Il n’y a pourtant pas de fatalité à une telle situation. L’aversion au risque et à l’épargne longue n’est pas inscrite dans nos gènes. Rappelons que c’est l’épargne de nos compatriotes qui, tout au long du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle, a permis à la France de devenir une grande puissance industrielle en fournissant les capitaux nécessaires au développement de ses entreprises.

Certes, des signaux positifs sont apparus récemment (allégement du régime des plus-values, création du PEA PME…). Pour autant, ils ne forment pas un ensemble à la hauteur de l’enjeu national que constitue la mobilisation de notre épargne au service de nos entreprises. Il faudrait pour cela beaucoup plus de cohérence et de stabilité, notamment dans les politiques fiscales.

C’est à cette aune que les Français retrouveront le chemin de la bourse et se réapproprieront ainsi leurs entreprises. Il y a urgence.