Jean-Marie Harribey, pipoconomiste de combat

Jean-Marie Harribey, économiste et justicier masqué, se bat contre la vilaine « propagande anti-impôt ».

Par Baptiste Créteur.

Jean Marie Harribey
Jean Marie Harribey, membre des « Économistes atterrés » n’est pas content du tout que  certains Français osent contester la hausse des impôts.

 

Le système éducatif français est décidément surprenant. Fabrique festive d’illettrés éco-conscients, mortier à stéréotypes de genre, chantier de déconstruction et fabrique de chômeurs, l’école française, de la maternelle à l’université, regorge de pépites.

On y trouve par exemple Jean-Marie Harribey, économiste et justicier masqué. Et plutôt qu’aux multitudes d’insidieux messages savamment distillés aux enfants, c’est à Jean-Marie que nous allons nous intéresser : un magnifique spécimen de pipoconomiste à l’état sauvage.

Jean-Marie est agrégé de sciences économiques et sociales. Il n’a pas renoncé à enseigner en constatant l’échec des 35 heures qu’il a pourtant défendues, soutenues, appelées de ses vœux ; il n’a pas renoncé à son combat contre un néolibéralisme qui n’a jamais existé ailleurs que dans les discours collectivistes. Il continue d’être dégoûté et déçu d’un libéralisme pourtant absent, il exprime avec toujours plus de véhémence sa haine du peu de liberté qu’il reste aux Français.

Et ces derniers temps, Jean-Marie ne se sent pas très bien. Il est mal à l’aise : le consentement à l’impôt se fait de plus en plus mince, les Français se plaignent de plus en plus ouvertement du nombre et du coût des fonctionnaires, menacent de faire grève de l’impôt, démontent des portiques écotaxes. Certains osent même manifester contre l’État. La nuit, Jean-Marie dort mal ; ses années de bons et loyaux services au service du collectivisme, du réchauffisme et de la décroissance ne sont pas reconnues à leur juste valeur par ceux qui paient au quotidien le prix de la mise en place de ses idées.

Ou plutôt, qui en supportent le coût, puisque c’est de cela que nous parle Jean-Marie : de tous ces coûts que tout le monde estime mal sauf lui, de toutes ces dépenses qui sont en fait des atouts, de toutes ces retombées formidables qui devraient pousser chacun d’entre nous à remercier l’État de nous prendre toujours plus.

Jean-Marie a passé des années à étudier l’économie, il sait donc s’engager dans de savant calculs, dans des équations alambiquées qui peuvent justifier à peu près tout pourvu que la paie soit bonne ; il sait non seulement comment faire parler les chiffres, mais aussi comment leur faire dire ce qu’on veut, les faire hurler leur indignation face à l’inégalité fondamentalement injuste, leur peur d’une croissance et d’un progrès qui risquent d’améliorer un peu trop le sort des êtres humains, des animaux, des plantes, de l’environnement.

Et il s’adonne, dans Libération, à un exercice sans précédent de domptage de concepts, de tours de passe-passe idéologiques, de prestidigitation économique. Le numéro s’appelle « Les fonctionnaires, créateurs de richesse. »

Fondamentalement, je n’ai rien contre les fonctionnaires en tant qu’individus, ni contre leurs fonctions ; je ne nie pas qu’ils puissent être utiles, performants, et peut-être nécessaires. Et parce qu’ils sont utiles, performants et nécessaires, je pense que forcer les gens à payer, c’est nier leur utilité ; c’est les priver d’une analyse fondamentale de la valeur que les gens accordent à leur travail qu’est le prix ; c’est empêcher que les ressources s’allouent là où elles sont les plus productives. Et, ne le nions pas, le statut des fonctionnaires et les privilèges dont une partie significative d’entre eux jouit ont un coût aujourd’hui supporté par le reste de la population, générant d’inacceptables inégalités de droit. Ces précisions apportées, lisons plutôt ce qu’un agrégé d’économie a à dire, et tachons de nous instruire.

La propagande anti-impôt bat son plein […] Face à cette offensive qui vise à détricoter par tous les bouts le manteau collectif qui protège la société, tous les intellectuels dignes de ce nom devraient joindre leurs forces pour expliquer que les travailleurs dans les services non marchands sont productifs.

Tous les intellectuels dignes de ce nom doivent s’unir pour protéger le manteau collectif qui protège la société. De quel ennemi doit-on donc se méfier, quel féroce prédateur justifie qu’on se réfugie tous sous un seul manteau au lieu d’avoir chacun le sien et d’aller à sa guise ? Nous le verrons plus tard ; en attendant, apprécions la logique du professeur Tournesol Harribey.

Eux, qui fournissent éducation publique, santé publique, services municipaux, services dans les associations à but non lucratif, etc. produisent des choses utiles que l’on peut qualifier de valeurs d’usage. Mais ils produisent aussi de la valeur économique, qui est monétaire bien que non marchande, et qui n’est pas un prélèvement sur la production marchande. On peut le démontrer logiquement. La part du non marchand par rapport au marchand dans la production totale augmente tendanciellement grosso modo depuis la Seconde Guerre mondiale. L’idée même qu’une part déclinante puisse financer une part croissante est un non-sens.

Selon le raisonnement de notre ami, une part décroissante de la production ne peut pas en financer une part croissante. Son raisonnement omet le taux de la production marchande ponctionné annuellement qui, sans surprise, augmente depuis la Seconde Guerre mondiale ; nulle surprise qu’il ne peine alors à comprendre le « ras-le-bol fiscal ». Pour l’aider, mettons des chiffres derrière un raisonnement simplifié pour ne pas demander trop d’efforts au fatigué professeur.

  • Imaginons que le secteur marchand représente en 1945 80% de la production, et le non marchand 20%. En prélevant 1/4 de ce que produit le secteur marchand, on finance le non marchand.
  • Imaginons maintenant qu’en 2013, le secteur marchand ne représente plus que 75% de la production. Il faudra désormais prélever 1/3 de ce qu’il produit pour financer le secteur non marchant, qui en représente 25%. À 60%, il faudra prélever les 2/3 ; et à 50%, la totalité.

Une part déclinante peut donc financer une part croissante, à condition qu’on lui demande toujours une proportion plus grande de la richesse qu’elle crée. Et c’est exactement ce qu’il se passe en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De rien, Jean-Marie. Mais que peut donc bien justifier cet oubli ?

L’erreur qui circule parmi les économistes depuis l’aube de l’économie politique confond la définition du travail productif destiné à grossir le capital privé et la définition du travail productif en soi, qui peut prendre des formes de validation collective différentes, selon que la validation est confiée au marché ou à la collectivité.

Voilà, c’est dit : l’erreur, c’est de considérer que le prix est subjectif et que chacun doit jouir des fruits de son travail, de sa propriété. L’erreur, c’est de ne pas accepter que la collectivité – guidée par les Jean-Marie de ce monde – soit une validation aussi valide que les choix des individus. L’erreur, c’est de préférer la liberté au pouvoir.

C’est d’ailleurs là l’ennemi de Jean-Marie : la liberté, le choix, l’individu. Et, pire encore, l’enrichissement, la création d’un patrimoine.

Ce qu’ont très bien compris les idéologues au service de la marchandisation de toute l’économie, c’est que les ressources humaines et matérielles que la société décide de consacrer à la sphère non marchande ne sont plus disponibles pour aller augmenter la sphère où s’accumule le capital. […] En termes simples, on n’a pas besoin de producteurs d’automobiles pour produire de l’éducation publique. Il suffit d’une décision consentie par la population et d’avoir la force de travail et les ressources matérielles disponibles. En termes académiques, dans une économie monétaire, l’épargne s’ajuste à l’investissement, via le revenu supplémentaire que l’investissement engendre.

Pour produire de l’éducation publique, prenez : une décision consentie par la population, de la force de travail, et des ressources matérielles. Qui viennent de… Enfin, vous voyez quoi… Mais si, là-bas, au loin… Elles arrivent, les ressources matérielles ! Je vous l’avais bien dit, pas besoin de producteurs, ni d’automobiles ni de quoi que ce soit : il suffit qu’on y consente très fort !

Mais quand la population ne consent plus aux décisions, quand il n’y a plus assez de producteurs d’automobiles et trop d’éducation publique, quand « l’investissement » public a généré trop de dettes et qu’on voit bien que l’ajustement magique et les équations enchantées ne fonctionnent plus, Jean-Marie, que fait-on ? On fait ce que font les Français : on exprime son ras-le-bol, on manifeste contre l’impôt, on refuse son consentement. Était-ce si incompréhensible ?