L’inflation qui se prenait pour un grain de blé

Souvent, il suffit d’une blagounette absurde pour résumer un débat d’économistes obtus.

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Nathan Russell-Inflation (CC BY 2.0)

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L’inflation qui se prenait pour un grain de blé

Publié le 26 novembre 2021
- A +

Par Karl Eychenne.

Un jour, un homme angoissé se rend chez son psy :

« Docteur, j’ai peur : je me prends pour un grain de blé, et je viens de voir une poule !
– Vous savez bien que vous n’êtes pas un grain de blé.
– Moi, je le sais, mais elle ? »

Curieusement, cette histoire absurde trouve de nombreux échos dans l’actualité.

Par exemple, elle a été proposée pour expliquer l’épisode du masque (The Appointment in Samara: A New Use for Some Old Jokes), qui n’a pas d’abord pas jugé utile pour nous protéger du virus, puis finalement si. Aucune critique dans le fait de considérer cet exemple bien précis. Il s’agit juste de mettre en évidence le pouvoir expressif de notre blagounette.

Nous sommes en mars 2020.

« Docteur, j’ai peur du virus, alors j’ai mis un masque.
– Inutile, vous savez bien que le masque ne vous protège pas contre le virus.
– Moi je le sais, mais le virus le sait-il, lui ? »

Manifestement non, le virus ne le savait pas puisqu’on nous a ensuite demandé de mettre des masques. Voilà pour le risque sanitaire. Mais la blague semble aussi fonctionner pour le risque inflationniste qui fait aujourd’hui le buzz chez ceux qui parlent d’économie : les économistes.

La blague version inflation 

« Docteur, j’ai peur : je me prends pour de l’inflation durable, et j’ai croisé une Banque centrale.
– Soyez rassuré, vous savez bien qu’il n’y a pas d’inflation durable, mais transitoire.
– Moi je le sais, mais la Banque centrale le sait-elle ? »

Si la Banque centrale ne le sait pas, alors elle prendra l’inflation pour de l’inflation durable. Et c’est là que les choses se gâtent. Une inflation durable ne doit pas durer. Sauf si elle est raisonnable, c’est-à-dire confinée autour de 2 % (en dessous c’est mieux). Hélas, l’inflation dont on parle s’établit déjà à des niveaux indésirables, bien au-delà des 2 % : plus de 6 % aux États-Unis, et de 4 % en zone euro.

Si cette inflation indésirable est durable, elle doit donc cesser de durer. C’est d’ailleurs la seule chose que l’on demande vraiment à une Banque centrale : empêcher l’inflation de partir en sucette, afin d’éviter la chienlit économique.

Il existerait bien un moyen radical de stopper l’inflation : interdire les hausses de prix. Mais c’est impossible pour la Banque centrale : il lui est interdit d’interdire aux prix de monter. Alors elle utilise un autre moyen : freiner l’activité économique aussi fort que possible, pour lui faire passer l’envie de faire monter les prix. Hélas, elle ne sait pas faire d’omelettes sans casser quelques œufs. Tout durcissement de la politique monétaire se traduira en pertes et gros tracas pour tout le monde.

À moins que ? À moins que la Banque centrale considère qu’il ne s’agit pas d’inflation durable. Et dans ce cas là, elle n’aura aucune raison d’agir. Bonne pioche ! il se trouve effectivement que c’est ce qu’elle pense, même si elle ne le dit plus qu’à demi-mot depuis quelques semaines : « l’inflation est transitoire ». Zut !… je l’ai dit, le mot qu’il ne faut plus prononcer : transitoire. Un mot qui ne passe plus du tout…

L’inflation transitoire ou « transitoire »

Le terme transitoire ferait désormais écran à tout type de discussion constructive entre belligérants.

« Le transitoire vous irrite le colon ? Hélas, il n’existe pas de traitement (suppositoire) capable de vous soulager.
– Non, ce qui m’irrite le colon c’est votre aveuglement, et oui il n’existe pas de traitement capable de me soulager contre ça. »

Mais peut-être que tout n’est pas perdu. En effet, il existerait une astuce de la langue française susceptible de rabibocher nos deux parties : les guillemets. Nous proposons d’utiliser l’expression « transitoire ». Comme cela, chacun lira le terme transitoire comme une référence aveugle à ce qui n’appartient plus forcément au réel mais à quelque fiction qu’untel aurait écrite un jour, un truc de snobs bien loin de nos problèmes du moment, ni descriptif ni explicatif notre « transitoire » serait désormais juste décoratif. A priori, les guillemets sont donc un bon moyen d’enterrer la hache de guerre, pas la franche accolade certes, mais la fin des hostilités, un genre de guerre en paix.

Hélas, il y a un prix à payer pour ces guillemets…

Giogio Agamben nous avait prévenu dans son incontournable idée de la prose :

Il convient de rappeler que le mot entre guillemets n’attend que la première occasion pour se venger… qui met un mot entre guillemets devient esclave : arrêté dans son élan signifiant, le mot en question devient irremplaçable – ou plutôt il ne peut plus être congédié… Une humanité qui ne s’exprimerait qu’entre guillemets serait une humanité malheureuse, qui aurait perdu, à force de penser, le pouvoir de mener une pensée à son terme.

Bref, écrire inflation « transitoire » plutôt qu’inflation transitoire, ferait peut être plaisir aux uns sans faire perdre la face aux autres, mais il n’est sûr qu’on avance beaucoup. Bref bref, fin d’un article qui ne se prend pas au sérieux sur un sujet qui mérite probablement davantage de considérations. Mais bon, sachant qu’il y a tellement de gens sérieux qui traitent de ce sujet sérieux sérieusement et nous annoncent que nous avons un sérieux problème d’inflation, alors soyons sérieux en n’en rajoutant pas.

 

 

Voir les commentaires (7)

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  • Excellent. Allez à mon tour:
    – Docteur j’ai peur, j’ai rêvé que le gouvernement imposait de montrer un laisser-passer pour aller et venir dans mon propre pays.
    – Soyez rassuré le pass sanitaire n’est pas vraiment un laisser-passer.
    – Moi je le sais, mais le gouvernement le sait-il, lui?

  • La banque centrale en resserrant le crédit ne cherche pas à freiner l’économie?? Si l’économie est freinée (style confinement), la production baisse, et si la demande ne baisse pas, alors il y a encore plus d’inflation…
    Non la hausse des taux d’intérêts limite la consommation des non producteurs de richesses, car les entreprises/personnes/états qui ne vivent que par emprunts répétés sont alors limités dans leur dépense, et donc la demande baisse. Comme d’un autre coté ils ne produisaient pas (ou pas assez, car sinon ils n’auraient pas à emprunter), la production ne baisse pas (ou moins), l’inflation diminue.
    Problème: le robinet d’argent gratuit pour les oisifs s’arrête, et ça, ça embête bien les politiques…

  • vous voulez que la Banque centrale contrôle l’inflation ?

    supprimez la banque centrale alors, et l’inflation sera supprimée.

    Dans une économie saine, la déflation doit être la règle….

    • Deflation, en effet c’est ce que je pense aussi, mais est ce que l’état se satisferait de rentrées fiscales en baisse continue alors qu’il ne songe qu’à accroître son influence démoniaque ?
      La. Seule inflation en France, les taxes et règlements..

    • « Dans une économie saine, la déflation doit être la règle… »
      ???

      • à Baby-foot : déflation ne veut pas dire moindre rentrée fiscale pour l’état. Déflation veut dire que la valeur d’échange de la monnaie s’apprécie, l’inflation voulant dire l’inverse.
        à Lapurée : une économie saine, c’est une économie en croissance sans être financée par la dette, cad une économie qui croit par augmentation de la productivité marginale. L’augmentation de la productivité marginale implique une appréciation de la valeur d’échange de la monnaie par baisse du cout de production des produits, d’où la déflation, typique d’une monnaie saine. Pour un développement plus important, voir la passage sur l’inflation déflation dans « l’action humaine » de Ludwig Von Mises.

  • Avec ou sans guillemets, le « transitoire » perturbe mon « transit ». De ce pas, je sors acheter du PQ ! Car il risque d’augmenter !

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