Primaire marseillaise, maternelle socialiste

Pour un socialiste, il faut dénoncer le clientélisme quand il tourne à plein régime. S’il tourne en rythme de croisière, tout va bien ; ce n’est, après tout, qu’une façon un peu péjorative d’appeler la social-démocratie.

Par Baptiste Créteur.

Samia Ghali et Marie-Arlette Carlotti.
Samia Ghali et Marie-Arlette Carlotti.

 

Il convient désormais d’appeler la primaire socialiste à Marseille l’ « affaire Carlotti ». En clair, les hommes politiques sont à ce point soucieux de l’intérêt général et dévoués qu’ils se battent pour pouvoir se présenter ; les socialistes ont lancé la mode, avec le résultat qu’on sait – un président populaire entouré d’une équipe d’idoles des jeunes.

Après l’affaire du Carlton et les nombreuses affaires dont les politiciens français se sont fait une spécialité, on assiste ici à un règlement de comptes comme on aimerait en voir plus souvent à Marseille : aucun mort à déplorer, aucune balle perdue, seulement quelques petites piques amicales entre camarades du Parti.

Et quelles petites piques ! Les Français seront heureux d’apprendre que les hommes politiques, en l’occurrence les femmes, sont capables de mobiliser les foules ; une leçon pour François Hollande et son gouvernement. Combien de Français se déplaceraient pour voter pour lui aujourd’hui, même si des minibus étaient affrétés et qu’on leur distribuait de l’argent ? Combien d’électeurs accepteraient, même sous la menace et la contrainte, de mettre un bulletin à son nom dans une enveloppe et cette enveloppe dans une urne ?

La victoire de Samia Ghali ne devrait pas nous surprendre ; elle a tout compris à la vie politique française. Alors que Vincent Peillon, la référence éducation, se met tout le monde à dos, Samia a l’art de faire taire ses opposants et d’éviter que ses amis parlent trop. Elle a de qui tenir.

Son mentor ? Jean-Noël Guérini, dont on attend toujours les révélations fracassantes. Il avait notamment annoncé :

Si je parlais, certains ne seraient plus ministres.

Ensuite, le pétard s’est avéré mouillé, et sa menace a sans doute assez bien fonctionné pour qu’il n’ait pas besoin de la mettre à exécution.

Nul doute qu’il en sera de même de madame Carlotti, au demeurant ministre : qu’elle en vienne à dénoncer des irrégularités dans le fonctionnement de son propre parti a de quoi surprendre. Surtout venant d’une socialiste ; n’a-t-elle pas l’habitude du clientélisme, d’offrir subventions et privilèges à qui voudra bien en retour voter pour elle ? N’est-elle pas ministre au sein d’un gouvernement élu sur la promesse d’une redistribution étendue ?

Ce qui arrive à la brave Carlotti arrivera de plus en plus fréquemment. À force de recourir à des pratiques douteuses pour qui ne veut pas y regarder de trop près, mafieuses pour qui comprend de quoi il retourne, les socialistes tombent sur plus pourri qu’eux. Marie-Arlette s’est faite doubler par Samia.

Samia, dont la vigilance a été trompée par son cousin qui a détourné les fonds que la région lui octroyait alors qu’elle en était vice-présidente. Heureusement, la Chambre régionale des comptes veillait. Samia, qui tente de s’en sortir honnêtement en faisant de la politique (ne riez pas), mais dont le nom et la réputation sont salis par un autre cousin qui aimait un peu trop les stupéfiants et les armes à feu. Samia, qui en vient à demander l’intervention de l’armée pour résoudre les problèmes de Marseille. Parce qu’évidemment, en tant que conseillère d’arrondissement en 1995, conseillère municipale d’opposition en 2001, conseillère régionale en 2004, puis maire du 8e secteur de Marseille et sénatrice en 2008, elle n’a jamais vraiment pu résoudre le problème avant qu’il devienne médiatique. Samia, qui ira loin. Le PS lui a longtemps accordé son soutien ; elle a maintenant accumulé assez de pouvoir et de dossiers pour pouvoir s’en passer et faire taire une ministre flouée aux primaires de l’élection municipale de la deuxième ville de France.

Ce qui est effarant, c’est que les partis français vont ensuite s’étonner et pousser des cris d’orfraie quand le Front National sortira vainqueur d’une élection. Qu’ils tenteront de lutter contre la normalisation d’un parti extrême quand la normalité, pour un parti, c’est de voir les candidats se tirer dans les pattes aux primaires et se jeter des peaux de banane pendant des années ensuite.

Au lieu de pester et se fendre de déclarations de mauvaise perdante à la presse, Marie-Arlette devrait faire contre mauvaise fortune bon cœur et adresser ses félicitations à sa camarade Samia. Adresser un recours ferait mauvaise figure, et sa rivale n’hésiterait pas à lui répliquer.

Et les hommes politiques devraient commencer à se méfier. Le système politique français est plutôt bien verrouillé, mais le clientélisme commence à montrer ses limites : les Français comprennent de mieux en mieux le lien entre dépense publique, fiscalité et endettement ; ils sentent de mieux en mieux le gaspillage de la première, le poids de la seconde et la menace du troisième. Ils sont de plus en plus nombreux à se demander comment agir ; si leurs représentants ne répondent pas enfin aux préoccupations des Français par des moyens qui leur conviennent, ils finiront par trouver.

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