Réflexions sur la Syrie

Bashar el Assad

Le monde occidental devait-il soutenir Bachar, qui en pratique protège les chrétiens, ou livrer le pays aux islamistes fanatiques ?

Le monde occidental devait-il soutenir Bachar, qui en pratique protège les chrétiens, ou livrer le pays aux islamistes fanatiques ?

Par Jacques de Guenin.

Bashar el AssadDans un État trop centralisé comme le nôtre, tout remonte au chef de l’État et ce dernier, obligé de prendre des décisions sans arrêt, n’a pas le temps de se livrer à une réflexion approfondie sur les sujets qu’il traite. Il doit compter sur les conseils d’un entourage qui lui non plus ne peut guère prendre le temps d’une réflexion paisible et approfondie. Quant aux journalistes, ils sont submergés par les événements du jour du monde entier et ils n’ont guère le temps, eux non plus, de se poser un peu pour réfléchir sur les causes des événements qu’ils traitent.

Cela est particulièrement évident dans le cas de la Syrie : on ne voit aucun homme d’État, aucun journaliste, se poser la question fondamentale : « pourquoi diable ce peuple s’est-il révolté au point de se lancer dans l’engrenage d’une violence inouïe vis-à-vis du pouvoir en place, lequel s’obstine à garder ce pouvoir ? » Après tout, Bachar el-Assad ne ressemblait guère à un horrible dictateur avant le commencement de cette impitoyable révolution. Bachar, dont le père devint président en 1970, s’intéressait peu à la politique, d’autant moins que c’est son frère ainé que son père Hafez el-Assad préparait à sa succession. Dans son enfance, il ne profitait jamais de son rang. Contrairement à d’autres enfants de familles importantes, qui allaient à l’école avec un chauffeur, il y allait lui-même en bus, sans service de sécurité. Il devint un paisible ophtalmologiste dans un hôpital londonien. Ses collègues et ses patients le trouvaient très gentil et sympathique. À partir de 1996, il se lie à Asma al-Akhras, une Britannico-syrienne de confession sunnite, particulièrement brillante, parlant parfaitement arabe, français, et anglais et travaillant à la City pour JP Morgan. Lorsqu’il est élu président de la République syrienne en 2000, ils se marient pour respecter les convenances en usage chez tous les chefs d’État (à l’exception du nôtre). Ils ont trois enfants. Asma, aussi brillante en société que dévouée aux malheureux, s’occupe d’organisations caritatives.

La Syrie, pays de 22 millions d’habitants, compte 74% de sunnites, 16% de chiites (en majorité alaouites) et 10% de chrétiens.  Le couple présidentiel, dont lui est chiite et elle sunnite, s’efforce de faire vivre les sunnites et les chiites en bonne intelligence et protège les minorités chrétiennes. Mais son mode de vie très occidentalisé ne plait pas à tous ceux qui voudraient mettre en œuvre la charia.

Le deuxième sujet de réflexion dont on ne voit guère l’expression au gouvernement et dans la presse, consiste à se demander qui est à l’origine des violences actuelles. Un bref retour en arrière s’impose.

Une grande instabilité politique régnait dans le pays, ponctuée par de fréquents coups d’État, jusqu’au 13 novembre 1970. Ce jour-là, le ministre de la Défense Hafez el-Assad procéda à un coup d’État et devint l’homme fort de la Syrie. Son régime fortement autoritaire, structuré autour du parti unique du Baas mit en place un contrôle de l’ensemble de la vie politique syrienne et conféra la stabilité au pays. Il accrut la dimension répressive du régime. Il s’efforça de contrôler chaque secteur de la société à travers un vaste appareil policier et de renseignement. Il développa le culte de sa personnalité. Son fils Bassel, appelé à lui succéder, fit plus tard l’objet d’un culte semblable mais il trouva la mort dans un accident de voiture le 21 janvier 1994.

Le régime trouva un soutien essentiel dans la minorité alaouite, dont Hafez el-Assad plaça des membres à de nombreux postes clés de l’appareil d’État. Le régime se caractérisa ainsi par l’emprise qu’il  exerçait sur la vie sociale et politique, interdisant toute opposition et réprimant avec violence toute contestation. Cependant, un soulèvement des fondamentalistes sunnites, les Frères musulmans, eut lieu en 1982. Il fut écrasé dans le sang dans la ville de Hama.

À la mort de son père, en 2000, Bachar est élu président de la république pour 7 ans. En 2007, il est reconduit avec 97% des voix d’une participation de 95%. Les opposants, qui ont demandé au peuple de ne pas voter, ont déclaré que cette élection était truquée, ce qui est probablement vrai, mais témoigne tout de même qu’une majorité significative du peuple soutenait Bachar. À la suite de son élection, le régime se libéralise timidement. Des centaines de prisonniers politiques retrouvent la liberté. Mais sous la pression de la vieille garde du régime, en particulier le vice-président Khaddam, Assad met fin à ce mouvement et fait arrêter des dizaines d’intellectuels.

En mars 2011, dans le sillage des « printemps arabes », des incidents survenus dans de grandes villes syriennes dégénèrent en affrontements violents et prolongés entre l’armée et des « rebelles ». Parmi ceux-là, on trouve :

– De braves gens qui considèrent que le régime est trop dictatorial,

– Les inévitables Frères Musulmans qui voudraient introduire la charia par des moyens plus ou moins démocratiques dans ce pays trop occidentalisé à leurs yeux,

– Et en proportion croissante (au moins la moitié aujourd’hui), les « djihadistes », qui sont en train de phagocyter les autres et qui ont pour objectif l’islamisation complète la plus rétrograde de la Syrie, sur le mode de l’Afghanistan au temps des talibans. Ces djihadistes sont les plus dangereux car ils utilisent sans scrupule la violence et la terreur pour arriver à leurs fins. Or depuis La Terreur de la Révolution française, depuis le nazisme et le communisme, on sait qu’un peuple, si paisible et pacifique soit-il, n’a pas le courage de se révolter contre la minorité violente qui s’installe au pouvoir. Il faut ajouter que ces djihadistes n’ont aucune peur de la mort, car les combattants de l’Islam sont assurés d’aller directement au paradis sans être jugés comme les autres mortels. Ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, soit environ 6 millions de personnes, ont jugé bon de quitter le pays, malgré la précarité du sort qu’ils connaissent au-delà des frontières.

Troisième sujet de réflexion, comment Assad devait-il réagir à cette situation ? Il a décidé de ne  pas se laisser faire, pour trois raisons :

– Il avait tiré des élections de 2007 la certitude que son pouvoir était légitime et qu’il était approuvé par la plus grande partie de la population.

– Il tenait son armée bien en main, composée qu’elle était d’une majorité d’alaouites. Et il faut bien remarquer que les officiers dissidents dont on a fait grand cas, ne représentent pas grand-chose dans la coalition des opposants.

– Il était soutenu par l’Iran et la Russie.

Le fait de ne pas céder a engendré un engrenage de violence croissante, qui s’est traduit par des massacres d’innocents, allant jusqu’à l’utilisation de gaz sarin.

On peut évidemment se demander si Bachar n’aurait pas mieux fait de partir plutôt que de résister. Mais il ne faut se faire aucune illusion : dans ce cas c’est la faction la plus violente et la plus décidée qui aurait pris le pouvoir.

Et nous en arrivons à la dernière interrogation : le monde occidental devait-il soutenir Bachar, qui en pratique est l’un des leurs, qui protège les chrétiens, ou livrer le pays aux islamistes fanatiques ? La réponse n’est pas évidente, mais on ne voit nulle part que les dirigeants occidentaux se la soient seulement posée.