Les élections en Allemagne vues par la presse française

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L’accent est mis dans les articles français sur les travailleurs précaires, travailleurs pauvres, intérimaires, mini-jobs. Tout pour noircir le tableau.

L’accent est mis dans les articles français sur les travailleurs précaires, travailleurs pauvres, intérimaires, mini-jobs. Tout pour noircir le tableau.

Par Vladimir Vodarevski.

Les élections en Allemagne ont entraîné la publication de quelques articles sur ce pays dans la presse. Ce qui est frappant, c’est l’insistance sur les travailleurs précaires, les mini jobs, sur tout ce qui irait mal. On a parfois l’impression que l’Allemagne est en plein déclin. Évidemment, la conclusion est que l’Allemagne a plein de problèmes. Sous entendu : il ne faut surtout pas imiter sa politique.

Par conséquent, une petite mise au point s’impose.

D’abord, la politique d’Angela Merkel fait consensus en Allemagne. Les sociaux-démocrates ne feraient pas une politique très différente. Ce sont d’ailleurs eux qui ont lancé les réformes dans le pays. Ce consensus signifie que la population soutient la ligne politique. Et donc, on peut en conclure, sans trop s’avancer, que si une politique fait autant consensus, c’est que la situation des gens n’est, globalement, pas si mauvaise.

Rappelons également que l’Allemagne bénéficie d’un système social qui offre les même prestations que le nôtre en matière de santé et de retraite. Il y a une sécurité sociale, il y a une retraite. Il y a des allocations pour les plus démunis. Les travailleurs pauvres ne vivent pas forcément que de leur salaire. Les gens ne sont pas laissés au bord de la route. De plus, le système social allemand, du fait de la bonne situation des finances publiques, est plus solides et pérenne que le notre, qui court après les financements. L’avenir du système social est mieux assuré en Allemagne qu’en France.

Par ailleurs, les chiffres sont trompeurs. Les statistiques mesurent les inégalités, pas le niveau de vie. Or l’Allemagne est un pays où l’alimentation est réputée moins onéreuse qu’en France, de même que les loyers, et l’immobilier. Mais il n’est pas possible, sans une recherche approfondie, de connaître le niveau de vie réel des Allemands, de le comparer aux Français. Les médias n’en parlent pas. [1]

L’accent est mis dans les articles français sur les travailleurs précaires, travailleurs pauvres, intérimaires, mini-jobs. Tout pour noircir le tableau. On avance le chiffre d’environ 8 millions de personnes dans la précarité tout en travaillant.

Ce chiffre de 8 millions fait cependant l’amalgame entre ceux qui sont satisfaits de leur situation, et ceux qui ne le sont pas. Comment peut-on être satisfait de cette situation ? Quand on est étudiant, par exemple. Les mères au foyer, qui y trouve un revenu complémentaire. Des retraités, qui ont assez pour vivre, mais veulent encore profiter un peu de la vie. Tous les emplois précaires ne sont pas occupés par des personnes en difficultés.

Il y a bien sûr un grand nombre de personnes dans ces huit millions qui n’ont pas choisi cette situation. Celle-ci n’est donc pas satisfaisante. Mais rappelons d’abord qu’un certain nombre de ces personnes (je n’ai aucun chiffre car, bien entendu, ceux-ci n’apparaissent pas dans la presse) reçoivent des allocations. Ils ne sont pas laissés pour compte par le système social. Leur niveau de vie n’est pas reflété par leur salaire.

Ensuite, ces personnes ont un travail. Un élément clé pour l’intégration dans la société. Et aussi humainement. Un travail aide à ne pas se laisser aller. Les personnes au chômage depuis longtemps peuvent avoir des difficultés à reprendre un rythme de travail. La comparaison avec la France est de ce point de vue cruelle. La France a fait le choix de l’exclusion. Elle exclut un grand nombre de personnes du marché du travail. L’Allemagne a fait le choix inverse.

L’Allemagne permet ainsi beaucoup plus l’intégration des seniors dans le travail, et pas seulement par l’intermédiaire d’emplois précaires. Alors qu’en France, les plus de cinquante ans sont considérés comme finis. L’Allemagne a aussi intégré la main-d’œuvre de son territoire anciennement socialiste. Ce qui est une performance, compte tenu de l’écart de développement entre les deux parties du territoire. On notera au passage qu’il y a toujours des transferts d’argent public de l’Ouest vers l’Est, ce qui montre que l’aide publique aux plus démunis est importante en Allemagne, ce qu’oublient de souligner beaucoup d’articles.

Il y a des choses à améliorer en Allemagne. Selon certains, les emplois précaires ne seraient pas un tremplin vers un CDI pour le moment. Mais il sera plus facile de faire passer en CDI les gens en emplois précaires que de réadapter au marché du travail des chômeurs de longue durée.

Enfin, il y a le facteur temps. La France attend le remède miracle, la croissance venue de l’extérieur ou de la dépense publique qui, sans effort, fera baisser le chômage et augmenter les revenus. Ce qu’on peut appeler l’économie du Père Noël. Ou Bisounours selon la terminologie de l’éditorialiste de Contrepoints H16. L’Allemagne a une vision de long terme, très rare chez les politiciens. On dit souvent que la France peut s’enfoncer longtemps dans la crise, et se redresser très vite, quand arrive la bonne personne au pouvoir. C’est ce qui s’est passé en Allemagne. Étonnamment, Gerhard Schrodër a pris des mesures de long terme. Étonnamment, car c’est un animal politique, qui s’est fait réélire en s’opposant à la guerre en Irak, uniquement car il savait qu’elle était impopulaire. Mais il a ensuite fait des réformes qu’il savait impopulaire. Le système allemand étant ce qu’il est, ces réformes ont pu se faire car le consensus était large, des politiques aux syndicats. Ces derniers ont notamment accepté la modération salariale.

La situation de l’Allemagne est le résultat d’une longue évolution. C’est en 2003 que les réformes de l’agenda 2010, le grand programme de réforme, commencent à être votées. Après des années d’efforts, l’Allemagne en récolte les fruits. Et ce n’est pas fini. La baisse du chômage entraîne des tensions sur le marché du travail, qui vont améliorer automatiquement la situation des salariés. Déjà, le nombre de travailleurs précaires a baissé de 146 000 selon Les Échos. Les Échos rapportent également que les intérimaires dans l’automobile ont obtenu récemment un salaire horaire de 10,60 euros, et trente jours de congés payés.

La France croit au Père Noël. L’Allemagne aux mesures de long terme. Quand une économie, comme celle de la France, comme celle de l’Allemagne, a été engagée dans une mauvaise direction pendant si longtemps, la situation peut-elle s’améliorer d’un claquement de doigt ? Et si en plus on ajoute un handicap supplémentaire, à savoir l’intégration d’un territoire qui a été soumis à une économie socialiste depuis l’après guerre ?

En Allemagne, tout n’est pas parfait, mais les bases sont solides, et la situation est sur la voie du progrès.

Par contre, le bilan d’Angela Merkel présente une tache sociale et écologique. En effet, sur le plan social, le coût de l’énergie est en constante et forte augmentation pour les ménages, ce qui obère le pouvoir d’achat, et accroît les difficultés financières pour les plus démunis, car c’est là une dépense contrainte, obligatoire. Sur le plan écologique, la pollution augmente. Les émissions de CO2 ont ainsi progressé en 2012. En cause, dans les deux cas, la transition énergétique. Or, bizarrement, c’est la seule chose que la France veut imiter de l’Allemagne !


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Note :

  1. Au sujet du niveau de pauvreté, voir l’article La pauvreté aux USA et en France, qui traite de la problématique pauvreté et inégalités.