Limitation des écarts de salaires : une initiative suisse fondée sur la jalousie

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Les Suisses devront prochainement se prononcer sur une initiative visant à limiter les écarts de salaires dans les entreprises.

Les Suisses devront prochainement se prononcer sur une initiative visant à limiter les écarts de salaires dans les entreprises.

Par Philippe Nantermod, depuis la Suisse.

Si le revenu de Brady Dougan [1] ou de Daniel Vasella [2] était divisé par dix, me porterais-je mieux ? La question n’est pas anodine. Elle nous sera posée le 24 novembre par l’initiative « 1:12 » qui veut limiter les salaires les plus élevés à douze fois les plus faibles au sein d’une même entreprise.

Disons-le d’emblée : d’un point de vue social, éradiquer les tranches de revenu les plus élevées n’a aucun sens. À supposer par impossible que son salaire soit réparti entre tous les employés du groupe, ne plus rémunérer Peter Brabeck [3] aurait permis une augmentation annuelle du revenu des salariés de Nestlé d’une cinquantaine de francs. Des peanuts. A contrario, vu la progressivité de l’impôt, une telle redistribution impliquerait nécessairement des baisses de rentrées fiscales importantes, et donc de prestations publiques pour les plus faibles.

Ainsi, 1:12 ne permet pas de progrès social. Ce n’est pas une amélioration concrète du niveau de vie des plus faibles qui pousse les initiants, mais la volonté de tendre à une société égalitariste, où les différences entre les individus sont aplanies à force de mesures étatiques.

Le 24 novembre 2013, nous devrons choisir entre une société où les citoyens sont égaux en droits et libres dans leurs actions, et une société où l’État impose une égalité de fait, au mépris des libertés de tout un chacun. A priori plaisant aux oreilles, le grand projet de redistribution des richesses creuse la tombe des libertés individuelles au profit du discours démagogique de quelques socialistes totalitaires.

L’article dix-sept de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948 dispose que toute personne a droit à la propriété et que nul ne peut en être arbitrairement privé. À l’instar de la liberté d’expression ou de la liberté d’association, cette garantie constitue une des facettes qui protègent l’individu contre les dérives potentiellement tyranniques des États. Il est parfaitement incohérent de s’émouvoir des atteintes à la liberté religieuse quand il s’agit de minarets pour mieux écorcher la garantie de la propriété par la suite.

Avec 1:12, l’État sera légitimé à s’immiscer dans la politique salariale des entreprises, sans visée objective de protection sociale. Non seulement la collectivité ponctionne par l’impôt une partie des richesses produites, mais elle interviendra désormais dans la gestion courante des sociétés. Et pourquoi pas dans celle des ménages ? Derrière les belles intentions d’égalité, l’initiative prépare le terrain pour une société dans laquelle la collectivité fixe les critères moraux d’utilisation du patrimoine privé et dicte à tout un chacun sa conduite bien au-delà des règles essentiels du vivre en commun.

Lorsque Jean-Claude Biver affirme que 1:12, c’est l’Union soviétique, il n’exagère pas. À moins d’être son employeur, le salaire de votre voisin ne vous regarde pas. Ce ne sont pas vos oignons, que vous soyez socialiste ou non. L’initiative Minder a introduit la possibilité pour les actionnaires de se prononcer sur le revenu des tops managers, une intervention de l’État contredirait les principes fondamentaux qui ont fait notre prospérité et le respect des individus. Chacun est libre d’user de son patrimoine comme il le souhaite et il n’est pas plus abusif pour une entreprise de consacrer son bénéfice au salaire de son patron que pour un individu de dépenser la moitié de son revenu pour ses vacances.

Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres, ils ne seront pas égaux, et s’ils sont égaux, c’est qu’ils ne sont pas libres.
— Alexandre Soljenitsyne

Les propos d’Alexandre Soljenitsyne nous rappellent ce choix de société central. La Suisse doit choisir entre les lendemains qui chantent du collectivisme et de l’État touche à tout, et la voie plus prosaïque et moins révolutionnaire de la protection des individus.

Le risque d’un succès de 1:12 ne doit pas être négligé. Pour arriver à leurs fins, les initiants s’appuient sur nos sentiments les plus bas, à commencer par l’envie, pêché capital s’il en est. En plus d’être le projet de l’égalitarisme contre la liberté, 1:12 est par excellence l’initiative de la jalousie.


Sur le web.

Notes :

  1. Brady Dougan est l’actuel directeur du Crédit Suisse depuis mai 2007.
  2. Daniel Vasella a officié comme PDG et président de l’industrie pharmaceutique suisse Novartis, cinquième plus grande entreprise pharmaceutique au monde.
  3. Peter Brabeck  a été le PDG de la multinationale Nestlé de 1997 à 2008.