Le Mans, au musée de l’automobile

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En déambulant dans les allées de ce hangar, au milieu de tous ces véhicules qui ont connu leur heure de gloire et sont désormais technologiquement dépassés, il est possible de trouver une part de rêve, une part d’héroïsme, une part de folie.

En déambulant dans les allées de ce hangar, au milieu de tous ces véhicules qui ont connu leur heure de gloire et sont désormais technologiquement dépassés, il est possible de trouver une part de rêve, une part d’héroïsme, une part de folie.

Par Jean-Baptiste Noé.

 

De l’huile et de la graisse. On les voit là, ces gros moteurs suintants, ces moteurs qu’il faut alimenter sans cesse, qui risque d’exploser, de partir en fumée, ces moteurs qui coulent l’huile, et qui coule l’essence, la graisse et le cambouis. On imagine l’odeur, la chaleur, le bruit, l’archaïsme aussi de ces moteurs qui tiennent par quelques boulons et quelques vis, et l’on se dit qu’avec une paire de clefs on peut être un bon mécanicien. Curieuse ville, Le Mans, associée aux rillettes, à l’automobile et aux assurances, les trois secteurs de Collin Clark. Pourtant, quand on est au bord de la piste, le Beaujolais et les rillettes ne sont pas de mise, le gras ici provient des machines, non de la nourriture.

Disons-le, le musée de l’automobile n’est pas à la hauteur du prestige de la célèbre course ni de l’épreuve des 24 heures du Mans. On peut ne pas aimer les voitures et le sport automobile, on ne peut rester insensible au Mans et à l’époustouflante course que s’y livrent tous les ans des machines et des hommes. Le musée, vaste hangar propre et clair, n’est pas capable de restituer l’ambiance du Mans, les moments mythiques, les combats épiques et les avancées technologiques. Il manque plusieurs panneaux d’explication, il manque un film d’une quinzaine de minutes retraçant les meilleurs moments de cette course. Toutefois, ne gâtons pas notre plaisir de voir cette centaine de voitures alignée, d’observer les évolutions de l’automobile, et de ressentir une part du frisson des voitures.

De la graisse et de l’essence

L’automobile est liée au rêve, au rêve des enfants qui collectionnent les modèles réduits, aux rêves des adolescents qui veulent s’acheter des grosses cylindrées, aux rêves des adultes qui veulent conduire à toute vitesse sur les circuits. Avec la pasteurisation qui s’avance sous couvert d’écologie et de sécurité, on cherche à briser ces rêves, à les réduire en cendre. Plus de gros moteurs et plus de grande vitesse, une prohibition automobile, à l’heure du vélo et des éoliennes. En somme, c’est remplacer le camembert au lait cru des transports par du fromage industriel. À cela il faut ajouter le fait que l’automobile est un sport d’homme, qu’on le veille ou non c’est une activité marquée par son genre. Or notre société est de plus en plus féminine, elle rejette toute masculinité, jusqu’à ces garçons qui s’habillent comme des filles. Lutter contre la voiture, c’est ajouter la castration à la pasteurisation. C’est pourquoi c’est avec une joie sereine que l’on visite ce musée, en se disant que l’automobile sera sûrement interdite au moment même où l’on autorisera la consommation des drogues et l’ouverture des sex-shops. Un vélo, c’est moche et bête. Une voiture, c’est beau, ça en impose, ça en jette.

Regardons ces modèles des années 1920, avec leurs larges roues, leur carrosserie rutilante et pleine de couleur, leur garde-boue large et évasé ; ces voitures nous donnent l’impression de nous trouver dans un album de Tintin. On imagine la folie des pionniers, dans les années 1900, quand les routes n’étaient pas carrossables, que les roues n’avaient pas de pneumatiques, que le moteur risquait d’exploser à tous moments, et qu’il fallait tourner la manivelle pour lancer la machine, au milieu de la vapeur, de l’essence en bidon, et des bouteilles d’huile à l’arrière.

Quelle folie, oui quelle folie, que de vouloir remplacer le tranquille cheval par ces machines du diable roulant à 40 kilomètres par heure. Quelle folie aussi que ces pionniers de l’auto, partis faire la Croisière jaune en 1931, pour rejoindre Beyrouth à Pékin, en passant par l’Irak, la Perse, l’Afghanistan et l’Himalaya. Que de fois il a fallu démonter les chenilles des Citroën pour passer les rivières et les chemins de cailloux !

Et cette course du Mans lancée en 1923, il a fallu là aussi beaucoup d’inconscience pour la créer. Comment pouvait-on s’assurer que des voitures allaient pouvoir rouler vingt-quatre heures sans céder ? Et comment rouler la nuit quand la route n’est pas éclairée et que les véhicules ne possèdent que de faibles lampions ? On ne se rend plus compte de la prouesse technique que cela représentait ; plus qu’aujourd’hui avec une victoire en Diesel.

Les premiers automobilistes furent des pionniers, d’une trempe identique à ceux de l’aviation. Il faut relier le jeune homme vert de Michel Déon où l’auteur raconte comment le père de famille partait tous les ans sur la Côte d’Azur avec sa Bugatti flambant neuve. C’était une véritable expédition polaire !

Rêvez avec les pionniers

La voiture a cette particularité de nous procurer aussi bien du rêve – c’est-à-dire du futur – que des souvenirs – c’est-à-dire du passé. On se souvient toujours des véhicules de nos parents, de notre première voiture, des modèles que l’on a pu conduire, si bien qu’en voir un dans la rue, ou trouver une photographie, ravive en nous des temps passés. Ce sont comme les clichés de Jacques Henri Lartigue, ces conducteurs dans leur voiture ronde, avec des pneus gigantesques, leur lunette sur les yeux, leur casque en cuir et leurs mitaines aux mains. Avant de pouvoir partir, il faut revêtir un scaphandre de cuir et de tissu. Photographies de Lartigue, roman de Paul Morand, la voiture nous conduit à Venise, avec les paquets à l’arrière, les valises Louis Vuitton à tiroirs et placards, la voiture ouvre la route de la Riviera, de Deauville et de Monte-Carlo, et ceux qui n’y vont pas peuvent toutefois manger quelques miettes du rêve et des étoiles. On imagine Gatsby le magnifique, en chemise de popeline et en veston de lin, mais toujours entouré des vapeurs d’essence et de la graisse de l’huile. Personne ne s’extasie devant un pneu, pourtant quand c’est un Michelin, un concentré de technologie, on devrait le faire. Partis des photos de Lartigue on arrive vite aux tableaux d’Edward Hopper, à ces stations-services vides et mélancoliques qui attendent le client. La voiture est dans la peinture et dans le cinéma. Des lois iniques ont retiré le whisky et la cigarette des films ; si on retire la voiture, on se demande bien ce qu’il va pouvoir rester à Humphrey Bogart et à Robert De Niro.

Du nouveau déjà vu

Comme toujours se plonger dans le passé nous éclaire sur le présent. On s’interroge aujourd’hui sur la fin de l’essence et sur la voiture électrique, et que nous apprend ce musée ? Qu’en 1878, il existait un modèle de voiture à vapeur : la Mancelle d’Amédée Bollée père, qui atteignait tout de même les 40 km/h. Bien sûr, avec sa grosse chaudière à l’arrière et son tuyau d’aspiration, elle n’est guère attrayante, mais enfin elle roule, et elle roule sans essence. Des modèles de voitures à vapeur on en trouve encore dans les années 1910, comme cet omnibus Krieger de 1908 équipé d’un moteur à courant continu et pouvant atteindre 20 km/h. L’œil s’arrête sur une superbe Bugatti Type 30 Torpédo, 75 chevaux et 120 km/h, qui a la particularité d’avoir une carrosserie en aluminium, quand la technique s’allie à l’esthétique, là aussi l’on constate que les problématiques actuelles ont déjà été traitées dans les années passées.

La Guerre froide se mesure aussi dans les carrosseries des voitures. Aux superbes Chevrolet, avec leurs lignes démentielles, leurs moteurs gloutons, leur puissance, fait face une modeste voiture est-allemande de 1990, la Trabant Type 601, dont la carrosserie est réalisée selon le procédé « Duroplast », résine et coton pressé à chaud, afin de répondre aux mesures de restrictions des matières premières. Nul doute que les sièges ne sont pas en cuir, et qu’il vaut mieux être bricoleur pour faire fonctionner le moteur et résoudre les pannes.

Oui, en déambulant dans les allées de ce hangar, au milieu de tous ces véhicules qui ont connu leur heure de gloire et sont désormais technologiquement dépassés, il est possible de trouver une part de rêve, une part d’héroïsme, une part de folie. Combien sont morts au Mans ? Combien ont laissé leur vie, broyée par le métal et brûlée par l’essence, pour avoir trop poussé sa vitesse et avoir voulu prendre un virage plus parfait ? De sa génération, Juan Manuel Fangio est un des rares à ne s’être pas tué en course, ce qui impressionnait beaucoup Senna, avant que lui-même ne soit pris par la route.

Que gagnons-nous à cumuler des tours de pistes ? En quoi l’humanité progresse-t-elle dans les circuits de Formule 1, dans les 13 et quelques kilomètres du Mans, dans les rallyes ? Certains pourront parler d’inutilité, de gâchis, de gaspillage, et d’un argent qui pourrait être dépensé ailleurs. Mais la technologie doit progresser, nos voitures sont les héritières de celle qui a gagné les 24 heures en 1923, et le rêve, pour les enfants et pour les adultes, c’est-à-dire pour des adultes qui sont restés enfants, cela n’a pas de prix. Finalement, même si ce musée a des imperfections et des défaillances dont on espère qu’elles seront un jour comblées, pour le modeste tarif d’un ticket, il est possible de s’offrir des souvenirs, du rêve, et des voyages ; n’est-ce pas magnifique ?


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