La désobéissance civile d’Henry David Thoreau

La désobéissance civile (Thoreau)

La liberté est-elle toujours soluble dans la démocratie ? Un compte-rendu de La désobéissance civile, par un non-spécialiste de Thoreau, destiné à susciter le débat et la réflexion.

La liberté est-elle toujours soluble dans la démocratie ? Un compte-rendu de La désobéissance civile, par un non-spécialiste de Thoreau, destiné à susciter le débat et la réflexion.

Par Johan Rivalland.

Henry David Thoreau est un auteur à part, difficile à classer, qui a influencé par sa pensée de grands hommes (on a l’habitude de citer Tolstoï, Gandhi ou Martin Luther King, notamment). D’autres semblent s’en réclamer, mais on peut être plus sceptique lorsqu’on observe leur méthode (je pense à José Bové, en particulier, mais également aux anarchistes).

Le contexte de cet écrit est la réaction à l’encontre de la guerre du Mexique (1846) et, plus fondamentalement encore l’esclavage, dans les Etats-Unis d’avant la guerre de Sécession. Une réaction pacifique, et c’est ce qui importe ici, me permettant de le distinguer des individus évoqués ci-dessus.

L’autorité de la conscience

Le problème est celui, ancestral et éternel, de l’obéissance à la loi inique. Dans quelle mesure doit-on obéir à ce qui va à l’encontre de sa conscience ?

Mais il s’agit aussi de la question toujours aussi délicate et difficile de pertinence de la démocratie, via la règle fragile, relative et en certains cas contestable de la majorité et, au-delà, de la « confiscation » des décisions collectives par une minorité qui s’accapare le droit de décider au nom de la majorité silencieuse.

Avec, en filigrane, la question de la liberté, pas toujours soluble dans la démocratie, ainsi que l’évoquait Guillaume Nicoulaud récemment sur Contrepoints dans son article intitulé « De la liberté politique » (1/08/2013).

Selon Thoreau, donc, la guerre du Mexique révèle à quel point des décisions peuvent être l’œuvre d’un nombre relativement restreint d’individus qui se servent du gouvernement « comme d’un outil personnel », bridant les hommes ou le peuple, qui n’aurait pas forcément consenti initialement à cela (le contraire de Suisse d’aujourd’hui et ses référendums d’initiative populaire, en somme).

Ainsi, Thoreau questionne : « Ne peut-il exister un gouvernement dans lequel les majorités ne décident pas du juste et de l’injuste, mais bien plutôt la conscience ? (…) Je pense que nous devons d’abord être des hommes, des sujets ensuite. Le respect de la loi vient après celui du droit ».

La défense de la conscience de l’individu est posée sans mettre en question a priori la bonne foi des gouvernants, qui « risquent tout autant de servir le Diable, sans en avoir l’intention, que Dieu ».

Cette attitude semble se distinguer de celle des anarchistes, la phrase suivante le révélant, à mon sens : « Pour parler pratiquement et au citoyen, à la différence de ceux qui se baptisent antigouvernementaux, je réclame, non une absence immédiate de gouvernement, mais immédiatement un meilleur gouvernement (…) Mais si l’amélioration est lente, c’est parce que le petit nombre n’est pas matériellement plus sage ni meilleur que le grand nombre ».

Une idée qui nous fera immanquablement penser à notre actualité, si l’on en juge par cette autre affirmation : « Les échanges et le commerce, s’ils ne rebondissaient pas comme du caoutchouc, n’arriveraient jamais à franchir les obstacles que leur imposent sans cesse les législateurs ».

La question de l’esclavage

Mais, comme nous l’avons relevé, la vraie cause, libérale, que défend Thoreau et qui suscite son sentiment de révolte, est l’existence de l’esclavagisme en son pays.

Là encore, la torpeur et l’indécision dominent.

« Des milliers de gens sont opposés en opinion à l’esclavage et à la guerre, mais ils ne font rien, en effet, pour y mettre un terme (…) Ils attendent, pleins de bonne volonté, que d’autres portent remède au mal, qu’ils n’aient plus à le regretter (…) Il y a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf professeurs de vertu pour un homme vertueux ».

Ainsi, « il y a peu de vertu dans l’action de masse des hommes. Quand la majorité finira par voter l’abolition de l’esclavage, ce sera parce qu’elle lui sera indifférente ou parce qu’il en restera peu qui soit aboli par ce vote. Ce seront eux les seuls esclaves. La seule voix qui puisse hâter l’abolition de l’esclavage est celle de l’homme qui engage par là sa propre liberté ».

Si, donc, Thoreau a une attitude parfaitement pacifiste et ne s’oppose pas, a priori, à un gouvernement et à la démocratie, il n’en reste pas moins que, faisant appel à notre conscience, comme nous l’avons vu, nous ne devons pas obéir à la loi injuste.

« Ce à quoi je dois veiller, à tout le moins, c’est à ne pas me prêter au mal que je condamne ».

Thoreau prône ainsi une « révolution paisible », au cours de laquelle l’homme juste refuserait de payer ses impôts (ce qu’il a fait personnellement, dans le cas du financement de la guerre du Mexique) et accepterait d’aller en prison (il y a, effectivement, effectué un séjour à cette occasion), où il serait réellement un homme libre et plein d’honneur. Loin d’y dissiper son influence, il est convaincu que cela aurait une influence sur les décisions de l’Etat, qui ne peut mettre tous les justes en prison.

Cela dit, Thoreau pose des conditions difficiles à cette liberté. Car elle supposerait de vivre quasiment en autarcie, voire pauvrement, de manière à pouvoir ensuite refuser l’allégeance à l’Etat. Ce qu’il a fait, là encore, lui-même, mais paraît difficilement reproductible à beaucoup de monde.

Il se réfère d’ailleurs aux exemples de Jésus Christ, Copernic, Luther, Washington ou Franklin. Des exemples difficiles à suivre…

Dans le même temps, il se dit prêt à se conformer aux lois de son pays et ne cherche pas à se quereller avec qui que ce soit, ni passer pour meilleur que les autres. Il voit les critiques du peuple comme le correctif nécessaire au bon fonctionnement de cette démocratie.

En somme, Thoreau accepte de s’en remettre à l’autorité du gouvernement, dans la mesure où celui-ci cherche à obtenir le consentement de ses administrés.

C’est là le sens du progrès de la démocratie et du respect pour l’individu, pour les droits de l’homme.

Henry David Thoreau, La désobéissance civile, Mille et une nuits / La petite collection, juillet 1997, 63 pages.