Retraites : les fonds d’investissement sont-ils la solution ?

Les fonds d’investissement peuvent être un moyen intéressant d’assurer le futur des retraites en France.

Les fonds d’investissement peuvent être un moyen intéressant d’assurer le futur des retraites en France.

Par Flavien Tulliez.

Nous vivons la pire récession économique depuis la Grande Dépression. Initialement, cette crise provenait des subprimes américains dont la propagation fut encouragée par le laxisme des autorités fédérales, promptes à vouloir abaisser les conditions d’octroi de prêts immobiliers, afin que même les ménages insolvables puissent avoir accès à la propriété. La Fed joua bien sûr un rôle de premier plan dans cette déconfiture sans précédent, manipulant les taux d’intérêt au sortir des attentats du 11 septembre 2001, ostensiblement pour stimuler l’économie après le crash boursier qui s’ensuivit. Je passerai aussi sur le rôle de la titrisation dans la contagion aux établissements de crédit européens. Depuis, les projecteurs se sont progressivement braqués sur les États et les monceaux de dettes qu’ils ont accumulés depuis des décennies. In fine, cette crise des dettes souveraines met en évidence le caractère financièrement insoutenable des États-providence occidentaux. En particulier, la France, mais aussi d’autres, connaissent de graves problèmes quant à leurs régimes de retraite. Il a déjà été prouvé dans ces colonnes que le régime par répartition français, hérité de Vichy, n’est pas soutenable et qu’il extorque les générations actives et même les retraités actuels.

Constatons dans un premier temps le problème : des déficits massifs qui entraînent une envolée de la dette publique. Mettons de côté les prévisions optimistes des gouvernements, nous savons tous très bien que l’on nous promet le retour à l’équilibre depuis 1974 et que la dette publique est en fait un immense roll-over permanent de la dette précédente, qui n’est pas destinée à être un jour remboursée. La sécurité sociale est déficitaire, en particulier sa branche retraites. Le déficit de la sécurité sociale prévu pour 2013 est de 14,3 milliards d’euros, soit davantage que les estimations des brillants mathématiciens qui nous gouvernent. La branche retraite contribue à 3,5 milliards de déficit à elle seule. Au-delà de ces données, la simple logique devrait appeler à répudier le régime par répartition. Si on me prend 16,5% de mon revenu brut mensuel en cotisations retraite et que l’on transfère immédiatement cette somme aux retraités actuels, mon argent ne fructifie pas par la règle du voyage dans le temps (capitalisation). Que l’on songe que c’est une somme assez énorme en soit, puisque les régimes hybrides ou par capitalisation à l’australienne et à la néo-zélandaise exigent beaucoup moins de contributions pour des retraites plus élevées. Et quid du système chilien, intégralement par capitalisation où les rendements annuels des fonds avoisinent 8,5% ?

Ce long prélude terminé, j’en viens à ce qui m’intéresse dans cet article avant de faire le lien avec ce que j’écris plus haut ; les fonds d’investissement. Un fonds d’investissement est, pour rappel, un véhicule collectif qui permet à une multitude d’investisseurs de toutes tailles d’acquérir des parts de fonds. L’intérêt est ici que même avec une surface financière individuelle faible, vous pouvez acquérir ces parts, parfois pour seulement 50€ d’investissement minimal. Les fonds sont extrêmement divers dans leurs horizons d’investissement, le degré de risque accepté et les classes d’actifs dans lesquels ils investissent. Ainsi, un fonds peut se spécialiser par exemple dans le secteur de l’immobilier, dans les métaux précieux, les actions d’entreprises industrielles ou encore les obligations souveraines, pour ne citer que quelques possibilités. Le fonds peut aussi diversifier ses investissements en faisant tout cela à la fois. Certains fonds sont assez exotiques, dont le Vice Fund aux États-Unis qui se spécialise dans les armes, le tabac et l’industrie de la défense avec des rendements impressionnants. D’autres fonds dupliquent le rendement d’indices boursiers en achetant un portefeuille d’actions qui reflète la composition de l’indice boursier en question (ETF [Exchange-Traded Funds] ou trackers). L’idée pour un investisseur individuel avec peu de ressources est qu’il peut acquérir des parts d’actifs qu’il n’aurait jamais pu acheter individuellement via sa participation dans les fonds. Ces fonds prennent de multiples formes : en France, il y a notamment les FCP (fonds commun de placement) qui ne sont pas dotés de la personnalité juridique et sont des véhicules contractuels sans droits de vote pour les détenteurs de parts, par opposition aux SICAV (sociétés d’investissement à capital variable) qui ont une forme sociétaire et fonctionnent avec des assemblées générales.

Les applications pour les retraites sont là : dans un OPC (organisme de placement collectif [terme générique pour les fonds d’investissement]), vous pouvez faire fructifier votre argent sur quatre décennies de travail (ou votre patrimoine initial) avec des mises de fonds de faibles montants. Il faut savoir que des frais de gestion s’appliquent, c’est pour cela qu’il faut bien prendre connaissance du prospectus de la structure (notamment les expense ratios) qui vous permettra par ailleurs de vérifier que le fonds suit votre préférence pour certains actifs, votre niveau d’aversion au risque et si sa performance a été satisfaisante sur les dernières années. L’idée est ici que vous pouvez placer votre argent dans des OPC qui investissent dans des classes d’actifs qui ne sont que très peu risquées et vous procureront un rendement supérieur à un placement bancaire, notamment le livret A dont le taux va à nouveau baisser et qui est de plus en plus détourné pour soutenir les achats d’obligations du trésor. L’OPC vous donne accès à toutes sortes d’actifs, certains sont des umbrella funds qui comprennent de nombreux sous-compartiments spécialisés dans une classe d’actifs donnée. Vous reprenez ainsi le contrôle sur vos investissements, car c’est bien votre argent après tout. Vous pouvez ainsi planifier votre retraite et, crucialement, l’argent placé va capitaliser, vous permettant de partir à la retraite avec des sommes en moyenne bien plus élevées qu’avec la répartition.

Autre aspect intéressant : les personnes qui approchent de la retraite privilégient les profils moins agressifs d’investissement et les classes d’actifs les moins risquées dont le marché monétaire (court terme). Si les OPC étaient amenés à prendre le relais de la retraite par répartition, ils aboutiraient à faire circuler des sommes conséquentes dans l’économie. Si les gens dépendaient beaucoup plus des OPC pour leur retraite, ils commenceraient sans doute à privilégier des actifs stables sur le long terme. L’idée est ici qu’il s’agirait d’investir dans des entreprises, notamment des entreprises non cotées de taille moyenne qui émettraient des obligations pour couvrir leurs investissements. Le fait de ne pas être coté enlèverait de l’instabilité à l’heure où les marchés actions sont plus guidés par les effets d’annonce et un refuge par rapport à des obligations d’État dont les taux remontent, faisant baisser leur prix, surtout depuis que la Fed a annoncé son intention pieuse de fermer les robinets du QE. Ainsi, l’argent sortirait des écluses et circulerait dans l’économie ; les entreprises, actuellement affamées en capital, ce d’autant plus que l’État pompe les ressources rares et les alloue de manière sous-optimale en les parquant dans des obligations ou des entreprises / banques aux actifs toxiques, pourraient obtenir une bouffée d’air. Les investisseurs contribueraient ainsi à fortifier l’économie tout en pouvant placer leur argent à des taux convenables et bien supérieurs aux rendements bancaires pour préparer leur départ en retraite. Ce serait un stimulant bien plus puissant pour l’économie que tous les actes des politiciens. Crucialement, on contournerait ainsi la barrière du vieillissement démographique qui mettra, finalement, le système par répartition… à la retraite.

Il est vrai que cela demanderait aussi un changement de mentalité de la part des fonds d’investissement et ceux-ci devraient se concentrer sur des flux de revenus stables sur le long terme. En attendant, les fonds d’investissement se généralisent ailleurs pour les retraites : au Chili, en Nouvelle-Zélande, partiellement en Suède, etc. Il faudrait aussi libérer les fonds d’investissement de certaines contraintes qui les obligent actuellement à investir une part de leurs ressources dans des obligations d’État qui ne créent que de la dépense stérile. La réglementation UCITS [Undertakings for Collective Investments in Transferrable Securities, OPC en fait] en UE restreint ainsi les classes d’actifs dans lesquelles certains fonds peuvent investir. Ceci dit, cette limite est en partie contournée par l’existence de structures qui échappent à ces obligations dans une plus large mesure, comme les SIF (Specialised Investment Funds), au nombre de plus de 1.300 au seul Luxembourg. Placer son argent dans un OPC luxembourgeois reste une solution privilégiée en cela que ces véhicules sont soumis à des niveaux de taxation minimaux, augmentant le rendement pour les investisseurs. En tout état de cause, les OPC luxembourgeois représentent l’essentiel du marché européen, puisque environ 2 580 milliards € sont sous gestion au Luxembourg, deuxième centre mondial après les États-Unis. Nous pouvons aussi inclure d’autres formes de fonds d’investissement à part : les fonds de pension, organisés en SEPCAV (sociétés d’épargne-pension à capital variable) ou ASSEP (association d’épargne-pension) au Luxembourg (eux aussi très légèrement taxés). La réglementation UCITS, en dépit de ses prescriptions souvent erratiques sur l’éligibilité de certaines classes d’actifs, a aussi eu pour mérite d’améliorer la transparence de certains fonds en plus de créer un passeport européen qui permet la distribution transfrontalière des fonds.

Quoi qu’il en soit, la réglementation ne pourra pas empêcher les fonds de procéder aux investissements souhaités. Ainsi, des tentatives de limiter le recours à certaines classes d’actifs ou d’utiliser des contrats dérivés futures a tout simplement amené certains fonds à contourner la règle par l’usage de total return swaps (TRS) qui permettent de récupérer les flux sur certains actifs, ce qui est équivalent à posséder l’actif en somme (du moins en termes de flux, pas au sens de la propriété juridique), mais crée plus d’instabilité dans le système, un exemple typique de ce que Friedrich Hayek qualifiait d’unintended consequences. Un future est par comparaison un contrat de long terme qui permet de bloquer le prix qui sera payé à une date future pour acquérir un actif. C’est plus un facteur de stabilité qu’autre chose pour des entreprises qui dépendent de matières premières dont les cours sont erratiques, bien que cela soit tombé dans l’oreille d’un sourd quand il s’agit du régulateur. Que le fonds soit contraint d’indiquer à ses investisseurs qu’il utilise des instruments dérivés, c’est une chose, que l’on interdise le recours à ces instruments, c’est une autre chose. Typiquement, les gens vont répliquer que la plupart des profanes seraient soumis à la merci des fonds. Personnellement, je ne signe pas un contrat quand je ne comprends pas son contenu. Pour plus de transparence dans le système, une unification des normes comptables au niveau international, sous l’égide des IFRS, pourrait être salutaire.

Pour pousser plus loin la logique, les fonds pourraient éventuellement posséder des écoles et des hôpitaux, leur fournissant ainsi du capital. Pour ceux que la logique horrifie, il suffit de rappeler que 20 à 30% des hôpitaux suédois sont d’ores et déjà possédés par des fonds d’investissement (généralement plusieurs à la fois), avec des résultats plutôt encourageants. La Suède est bien sûr connue pour son capitalisme débridé. En quoi serait-ce si effarant, en fait ? Des fonds locaux pourraient sans doute se former pour reprendre le contrôle de ces structures. Notons qu’en Suède (cf. lien précédent), l’accès aux soins n’a pas été compromis et que les coûts ont été divisés. Finalement, ne serait-ce pas l’aboutissement d’une démocratie que les individus reprennent le contrôle en devenant tous actionnaires de ces structures ? Les fonds, motivés par le besoin de satisfaire les besoins de leurs clients, investiraient dans des marchés porteurs. Ils ne feraient pas les mêmes erreurs, ou pas dans les mêmes proportions (car le marché est déjà et serait bien plus atomisé), que les États qui n’investissent guère que pour des motifs politico-clientélistes. Qu’un cadre de réglementation, aussi léger et lisible que possible, soit déterminé par les États semble une condition raisonnable, mais en aucun cas les États ne devraient pouvoir forcer les fonds à acquérir leurs obligations. Une réglementation bien ciblée se limiterait probablement à ce que l’on spécifie clairement les droits de chaque partie à la transaction et les obligations d’information des fonds (prospectus, publication des résultats, classes d’actifs, publication des frais, comptes audités, etc.).

Pour aller plus loin encore dans le raisonnement, les fonds d’investissement, dont la portée serait multipliée par la privatisation au moins partielle des régimes de retraite, pourraient contribuer à rééquilibrer les prix. En effet, en achetant et en vendant des actifs, dont des participations dans des entreprises, les fonds seraient à même d’augmenter le processus de repricing des actifs. Ainsi, les actifs surévalués seraient cédés, contribuant à faire baisser leur valeur, tandis que les actifs sous-évalués seraient acquis pour les fonds qui espéreraient de la sorte en retirer de la valeur. Plus fondamentalement, des fonds locaux pourraient se former et se restreindre à une zone géographique pour financer des opérations locales, en se basant en particulier sur une structure financière obligataire. Les autochtones pourraient alors prendre des participations dans des entités locales et en tirer des revenus stables grâce aux obligations. L’idée s’apparente aux socially responsible funds qui connaissent un essor certain actuellement. Un autre argument fréquemment invoqué contre le système par fonds est le risque inhérent à ces structures. À cela, il suffit de rappeler que toute activité humaine est risquée par nature puisque le futur est inconnu et incertain. Les partisans du système par répartition défendent en fait un régime qui est encore plus risqué dans un sens, puisque sa faillite ferait (fera) tomber tout le monde. Le système par répartition est dans les faits bien plus systémique.

En somme, les fonds d’investissement ne sont bien évidemment pas la solution ultime en eux-mêmes, pas plus qu’ils ne seraient suffisants à eux seuls. Le système doit être réformé de manière extensive. Cependant, les fonds peuvent apporter une solution à la faillite future du régime de retraite par répartition. En plus de cela, il pourraient également résoudre l’un des plus gros problèmes actuels pour les entreprises : la rareté du capital. La circulation de ces ressources dans l’économie pourrait faire augmenter la croissance et résorber le chômage. Que l’on garde aussi à l’esprit que l’on peut retirer son argent à tout moment de ces fonds, pour certaines SICAV, la valeur liquidative est calculée tous les jours. C’est un véhicule qui permet de diversifier ses risques avec une très faible surface financière, donc accessible à tous, avec des rendements significativement supérieurs aux placements bancaires traditionnels. Pour ceux qui estiment la manœuvre risquée, qu’ils se souviennent du hold-up sur les dépôts bancaires des épargnants chypriotes pour se convaincre qu’un placement sur un compte bancaire n’est pas dépourvu de risques. Si vous aviez placé tout votre argent dans le CAC 40, votre retraite serait plus élevée aujourd’hui, je propose une solution qui permet de diversifier encore plus son portefeuille, donc d’en faire baisser les risques selon vos propres préférences et votre horizon temporel. On fantasme souvent sur la connexion supposée entre les fonds et la bourse, or il n’est pas systématique que les fonds soient investis en action, même si la plupart le sont au moins partiellement. À tous ces égards, les fonds d’investissement représentent une opportunité formidable.

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