Social-démocratie : mors certa, hora incerta

La social-démocratie est à bout de souffle, rongée par une responsabilité absente qu’il faudra restaurer pour parvenir à une société de liberté.

L’économie française est morose. Taxes et réglementations en tous sens rendent la production et l’échange difficiles voire impossibles. Concrètement, il est aujourd’hui impossible de créer une entreprise simplement à partir d’une idée : les réglementations à étudier sont nombreuses, aussi bien dans la création d’entreprise en elle-même que pour son domaine d’activité.

Un chef d’entreprise doit réfléchir longuement avant de lancer quelque projet que ce soit, notamment avant d’embaucher : le code du travail requiert une réelle expertise, de même que calculer le montant de taxes et impôts impliqués. La quantité de structures dédiées à l’aide aux entrepreneurs, qui visent en réalité à simplifier ce qui devrait être simple, et le nombre de professionnels dont la valeur ajoutée est de gérer une inutile complexité, en sont de bons indicateurs.

A une échelle plus large, l’État est massivement endetté à tous les échelons, et le montant exact de la dette est pratiquement impossible à déterminer : en plus de la dette nationale, les dettes locales et les engagements futurs sont colossaux et opaques. Il est aussi difficile pour un individu de savoir combien il « doit » à l’État que de déterminer combien l’État lui « doit », quelle que soit sa situation : les aides nationales, régionales, locales, ainsi que les avantages auxquels il a « droit » sont tout sauf limpides.

Malgré les incantations de François Hollande, la reprise, ce n’est pas maintenant, ni même demain. Tant que le contexte économique ne sera pas plus propice à la confiance, les individus ne se mettront pas à créer et échanger massivement. La volonté européenne de stabiliser les pays en difficulté pour maintenir le système social-démocrate en place ont peut-être amélioré la confiance des marchés financiers dans la capacité des États à honorer leurs dettes, mais ont certainement détruit la confiance des citoyens dans leurs gouvernants. Comment accepter que l’État prélève une partie du patrimoine des citoyens pour rembourser des dettes qu’il a contractées ?

Si la situation est aussi mauvaise, ce n’est pas à cause de spéculateurs qui spéculent et de traders qui tradent. On ne peut « parasiter » un système que si celui-ci le permet, et la finance internationale a un vrai rôle à jouer dans l’allocation des ressources. L’ennui, ce n’est pas que les ressources soient allouées, c’est que ceux qui prennent des risques ne soient pas ceux qui les subissent. En renflouant les banques, les États ont réussi à renforcer le système actuel, mais ils auraient dû chercher à le transformer. Évidemment, ça ne les arrangeait pas ; si ils ne peuvent plus créer de l’argent à partir de rien, ils ne peuvent plus financer leurs lubies et satisfaire leurs lobbies.

De la même façon, s’attaquer aux bénéficiaires de l’État-providence, c’est s’attaquer à des individus qui font valoir les droits qui leur ont été accordés, c’est s’attaquer aux symptômes plutôt qu’à la maladie.

La plus grande mauvaise foi des hommes politiques, capables de voter le recours à des moyens illicites pour traquer ceux qui tentent d’échapper à la prédation fiscale et de refuser qu’on évoque leur patrimoine, de décider la dégradation des conditions d’accès à la retraite pour tout le monde sauf pour eux tout en s’affirmant dignes représentants du peuple, n’en fait pas les uniques responsables. Avec moins d’intégrité, ils font eux aussi preuve de rationalité dans le contexte qui est le nôtre.

Le mal qui ronge notre société, ce n’est pas l’immigration, ni les mœurs libérées, ni le néo-conservatisme, le retour du religieux ou la finance internationale. Le mal qui ronge notre société, c’est la déresponsabilisation.

Rien n’oblige les élus, à tous les niveaux, à être un peu plus rigoureux dans leurs dépenses. Combien le font ? Et surtout, se demandent-ils systématiquement si les dépenses engagées sont réellement utiles et nécessaires ?

En dehors de ceux qui ont le pouvoir de décider l’augmentation annuelle de leur budget par un subtil coefficient de correction, les individus ne sont pas irresponsables mais déresponsabilisés. Ils n’ont pas à se préoccuper de leurs assurances, de leur retraite, de l’éventualité que la vie leur réserve des surprises : ils peuvent compter sur des millions de forçats de la solidarité. Dans la mesure où ils n’ont pour seul référentiel que la morale altruiste, comment leur en vouloir ?

On peut en revanche défendre et faire valoir une autre conception de la l’individu, selon laquelle il n’est pas subordonné et inférieur au collectif. On peut défendre l’individu et ses libertés fondamentales contre des concepts abstraits comme la société et l’État. On peut défendre les droits individuels de liberté, sûreté, propriété privée et résistance à l’oppression contre des droits collectifs qui nécessitent la négation des droits de l’individu et de l’individu lui-même.

Il n’y a pas d’opposition entre progressisme et conservatisme tant qu’on ne les définit pas ; les progressistes en viennent d’ailleurs lutter contre le changement et les conservateurs à l’appeler de leurs vœux. On ne peut lutter contre des principes qu’en les définissant et en en formulant d’autres.

Toute intervention de l’État dans l’économie consiste à accorder un avantage illégitime par la force à certains individus au détriment des autres. (Ayn Rand)

Dans une société libre, l’État n’intervient pas dans l’économie ; les choix individuels font la réussite ou l’échec, les interactions librement consenties font la création et l’échange. Dans une économie mixte, l’intervention étatique vise à provoquer une distorsion dans les choix librement consentis des individus et favorise les uns au détriment des autres.

Ce n’est pas contre certaines interventions spécifiques qu’il faut lutter, ni même contre certaines natures d’intervention, mais contre le principe même d’une économie mixte où certaines décisions sont prises par les individus selon leur libre choix et d’autres leur sont imposées par la force.

Non seulement plus juste, une société libre donne naissance à une économie plus prospère. Les individus, par leurs choix libres, prennent des décisions plus rationnelles et plus favorables à la réelle production de richesse.

Un entrepreneur inclut aujourd’hui de nombreuses aides et subventions dans son calcul de rentabilité, ce qui l’amène à prendre deux natures de décisions irrationnelles : surestimer la rentabilité de son entreprise et, plus grave, adopter une stratégie économiquement sous-optimale pour obtenir des subventions supplémentaires. Et tous en paient le prix ; un prix visible, par l’impôt qui sert à financer cette myriade d’aides, et un prix invisible, par la richesse non créée.

Il y a peu de chances de convaincre un entrepreneur de renoncer à ces aides, dont d’autres bénéficient déjà et pour lesquelles il paie, paiera ou aura payé. La social-démocratie est un système bien verrouillé : personne ne veut renoncer au robinet public qu’il alimente, à moins que tous arrêtent en même temps – que le robinet disparaisse.

La bonne nouvelle, c’est que le robinet peut disparaître. La social-démocratie repose sur des principes en apparence noble qui placent la dignité humaine et la solidarité au-dessus de tout, sans se soucier de ce qu’une dignité humaine offerte à certains en sacrifiant les droits fondamentaux des autres a de digne ni de ce qu’une solidarité forcée a de solidaire.

Le robinet est déjà en train de se tarir. L’endettement n’est pas sans limites, et les gouvernants qui avaient pour habitude de créer de l’argent sans créer de richesse pour contenter le peuple sont aujourd’hui face à une machine enrayée que les quantitative easings ne parviennent plus à relancer, sans parvenir à placer l’appareil complexe de distribution d’argent public en veille.

Les gouvernements de par le monde s’affairent à maintenir coûte que coûte un système dont tout indique qu’il n’est pas pérenne et que sa fin approche. Mors certa, hora incerta. Comment et quand comptent peu ; ce qui compte, c’est que vous soyez prêts pour le pire dans un premier temps, et que nous parvenions à éviter le pire dans un second – pour que ce qui remplacera la social-démocratie soit une société de responsabilité, une société de liberté. Il faut pour cela expliciter, diffuser et défendre dès aujourd’hui les idées de liberté.