L’humour comme exorcisme

À Cuba, les plaisanteries ressemblent plus à la planche de salut qui les sauve du naufrage de la dépression qu’à une preuve de leur bonheur.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
cuba theatre

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

L’humour comme exorcisme

Publié le 1 juillet 2013
- A +

À Cuba, les plaisanteries ressemblent plus à la planche de salut qui nous sauve du naufrage de la dépression qu’à une preuve de notre bonheur.

Par Yoani Sánchez , depuis La Havane, Cuba.

Je m’accoudai à la vitre avec précaution. Il y avait une fissure sur toute la longueur du verre et à chaque secousse on avait l’impression qu’il allait partir en morceaux. L’espace de quelques minutes, dans une rue sur laquelle roulait le taxi collectif, un exercice d’arithmétique : compter toutes les personnes souriantes sur le trajet. Sur le premier tronçon entre l’avenue Rancho Boyeros et le cinéma Maravillas, personne. Une femme découvrait ses dents, non en signe de joie mais à cause du soleil qui lui provoquait une grimace, les yeux mi-clos et la bouche ouverte. Un adolescent en uniforme de classe terminale criait après un autre. Je ne pouvais pas tout entendre à cause du bruit du moteur, mais il n’y avait aucune drôlerie dans ses paroles. A la hauteur de la Place des Quatre Chemins un couple de jeunes s’embrassait avec ardeur, sans rien de ludique non plus. C’était plutôt un baiser carnivore, dévorant, rapace. On remarquait un bébé dans son landau prêt à éclater de rire… mais non c’était seulement un bâillement. Arrivée au Parc de la Fraternité, c’est à peine si j’avais pu compter trois sourires, y compris celui d’un policier qui se moquait du jeune qu’il venait de menotter et de traîner dans sa voiture.

L’expérience, je l’ai faite en diverses occasions, pour vérifier si nous sommes réellement ce peuple souriant dont parlent tant les stéréotypes. Dans la majorité des cas le nombre de ceux qui expriment un certain niveau d’allégresse n’a jamais dépassé cinq personnes sur un trajet variant entre 4 et 10 kilomètres. Il est clair que ceci ne prouve rien, non plus que les éclats de rire dans les circonstances quotidiennes ne sont pas aussi fréquents qu’on veut nous le faire croire. Cela étant, nous sommes toujours un peuple doté de beaucoup d’humour. Mais les plaisanteries ressemblent plus à la planche de salut qui nous sauve du naufrage de la dépression qu’à une preuve de notre bonheur. Nous rions pour ne pas pleurer, pour ne pas cogner, pour ne pas tuer. Nous rions pour oublier, pour nous échapper, pour garder le silence. C’est pourquoi, face à un spectacle humoristique qui touche l’ensemble des ressorts douloureux de notre rire, c’est comme si les soupapes s’ouvraient et la Rue du 10 Octobre au complet se mettait à rire, y compris les immeubles, les lampadaires et les feux de signalisation.

Il s’est passé quelque chose de la sorte vendredi dernier lors du spectacle « De Doime son los cantantes » que nous a offert l’acteur Osvaldo Doimeadios dans la salle du Karl Marx. Hommage également au meilleur de notre théâtre vernaculaire, l’humoriste a été magistral dans ses interprétations et ses monologues. Les pénuries économiques, la réforme migratoire, les contrôles excessifs du « travail à compte propre », les scandales de corruption liés au câble de fibre optique, furent parmi les thèmes qui déclenchèrent les plus grands éclats de rire. Nous avons ri de nos problèmes et de nos misères, nous avons ri de nous-mêmes. Après le spectacle le public s’est entassé pour sortir dans les couloirs étouffants. A l’extérieur la rue Primera grouillait de monde en pleine nuit. J’ai pris un bus pour rentrer chez moi et je me suis penchée à la vitre… Personne ne souriait.

L’humour était resté sur les fauteuils et sur la scène, nous étions revenus à la sombre réalité.

—-
Sur le web

Voir le commentaire (1)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (1)
  • L’humour a toujours été la forme la plus noble de résistance à l’oppression.

    On rit trois fois plus dans un pensionnat « ultra sévère » que dans un lycée laxiste et bisounours ; on rit plus au front qu’à l’arrière ; on rit plus en dictatures qu’en démocratie …

    Cet humour salvateur remet les choses en perspective, y compris la liberté, la vraie, celle que l’on a dans la tête …

    C’est pourquoi les oppresseurs, que ce soient les dictateurs, les islamistes et autres variantes, détestent l’humour …

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
Fidel Castro
0
Sauvegarder cet article

L’époque soviétique est le couteau suisse de Vladimir Poutine. D’un coté, elle lui permet d’idolâtrer l’impérialisme russe à travers la victoire sur le nazisme ; de l’autre, l’idéologie communiste lui sert de repoussoir : il se présente comme l’homme qui ne la laissera jamais reprendre le pouvoir au Kremlin. Enfin, elle lui lègue en sous-main toutes sortes de techniques de gouvernement, de manipulation, de corruption, dont il a besoin pour structurer sa tyrannie. Si bien que selon les moments il utilise le passé soviétique soit comme un totem... Poursuivre la lecture

Nous pensons souvent que le consensus est gage de certitude. On évoque le consensus des experts sur tel ou tel sujet pour avancer avec confiance dans une direction donnée. C’est oublier les leçons de l’histoire qui a régulièrement démenti, parfois brutalement, cette croyance un peu naïve. Un bon exemple est celui de la crise des missiles de Cuba. C’était il y a soixante ans, mais les mêmes mécanismes jouent encore aujourd’hui.

Le 16 octobre 1962, l’Amérique découvrait stupéfaite que les Soviétiques étaient en train d’installer secrètem... Poursuivre la lecture

Par Carlos Martinez.

Dans son livre Anarchie, État et Utopie, Robert Nozick consacre un chapitre intitulé "Le conte de l'esclave" aux neuf phases de l'esclavage, des plus restrictives aux plus libératrices. Il écrit que même si les personnes asservies disposent de certaines formes d'autonomie, elles sont toujours asservies et il pose la question suivante : "Quelle transition du cas 1 au cas 9 fait que ce n'est plus le récit d'un esclave ?"

La question de Nozick souligne qu'il n'y a pas de différence entre la personne soumise à l... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles