« Anti-fragile » : Comment vivre dans un monde que l’on ne comprend pas ?

anti-fragile

Le monde est trop aléatoire et incertain pour baser une politique sur une prévisibilité du futur ou pour traiter notre univers comme une machine hyper-sophistiquée.

Le monde est trop aléatoire et incertain pour baser une politique sur une prévisibilité du futur ou pour traiter notre univers comme une machine hyper-sophistiquée.

Par Thierry Godefridi.

Professeur à l’Institut polytechnique de l’université de New York, Nassim Taleb s’affiche comme mathématicien autodidacte. Une courte carrière de courtier en produits dérivés le convainquit de la futilité des modèles mathématiques utilisés par les prévisionnistes et l’amena à se focaliser sur la problématique des probabilités, du hasard et de l’incertitude. Il atteignit la notoriété mondiale avec son livre The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable (publié en français sous le titre Le Cygne Noir : la Puissance de l’Imprévisible), vendu à plusieurs millions d’exemplaires et traduit dans plusieurs dizaines de langues. Le Sunday Times éleva le livre au rang de l’un des douze ouvrages les plus influents depuis la Seconde Guerre mondiale et Daniel Kahneman, Prix Nobel d’économie en 2002, estima que son auteur était l’un des plus grands esprits de notre temps.

Dans la terminologie de Taleb, un « cygne noir » se définit comme un événement dont la survenance est imprévisible et l’impact, extrême (par exemple, les attaques du 11 septembre à New York). Dans son nouvel ouvrage, Antifragile : How to Live in a World We Don’t Understand ?, Taleb soutient que l’histoire et la vie économique subirent leurs évolutions les plus marquantes à la suite d’événements rares aux conséquences considérables et il s’assigne comme mission d’expliquer comment vivre dans un monde que l’on ne comprend pas et comment domestiquer l’invisible, l’opaque et l’inexplicable.

Pour nous protéger d’événements du type « cygne noir », il ne suffit pas de nous prémunir de la « fragilité » de notre monde, à savoir de ses aspects les plus vulnérables à un événement aléatoire de grande magnitude, ni de le rendre plus robuste ou plus résistant, encore faut-il nous appuyer sur ce qui profite de l’instabilité, de la variabilité, des tensions et du désordre. Le vent, écrit-il, éteint une bougie mais il attise le feu. De même, certaines choses (dans la société et l’économie et sur un plan humain) prospèrent quand elles sont exposées aux facteurs de stress. Ce sont ces choses qu’à défaut d’un vocable existant approprié, Taleb qualifie d’« anti-fragiles ».

Nous vivons dans un univers naturellement complexe. Qu’il suffise de songer aux spéculations sur son origine ou sa fin, voire, plus prosaïquement, à la fiabilité des prévisions météorologiques ! L’univers est rempli d’interdépendances et d’interactivités non-linéaires auxquelles l’homme et la modernité ajoutent artificiellement des couches supplémentaires de complexité. Que l’on réfléchisse ici à la catastrophe nucléaire de Fukushima ou à la crise économique résultant des titrisations à outrance pratiquées dans certains milieux financiers.

Seule une compréhension des mécanismes de fragilité, de robustesse et d’« anti-fragilité » propres aux organismes vivants nous permettrait, écrit Taleb, de faire face à des situations où prédominent les inconnues inconnues (« the unknown unknowns ») et que nos connaissances sont insuffisantes à appréhender. Le philosophe anglais du XVIIIème siècle Adam Smith ne faisait-il pas d’ailleurs déjà allusion à ces notions de complexité et d’opacité en parlant de « main invisible » de l’économie dans La Richesse des Nations ?

Le monde est trop aléatoire et incertain pour baser une politique sur une prévisibilité du futur ou pour traiter notre univers comme une machine hyper-sophistiquée dont quelques génies assureraient la maintenance en suivant une quelconque notice explicative. Voyez, fait remarquer Taleb, où nous a conduit la politique monétaire laxiste de M. Greenspan (l’ancien chef de la Fed américaine) qui, en injectant de l’argent bon marché dans le système économique pour en réduire les fluctuations, a abouti à créer un endettement monstrueux et une bulle immobilière sans précédent !

D’un point de vue méthodologique, il conviendrait, selon Taleb, d’appliquer un modèle décisionnel de type non-prédictif à l’incertitude dans les domaines économique et politique ainsi que dans la vie en général, partout où prévalent le hasard, l’imprévisibilité, l’opacité, une compréhension incomplète des choses. En outre, il faudrait s’abstenir de priver les systèmes complexes des propriétés d’anti-fragilité qui leur ont permis de survivre aux aléas et facteurs de stress si l’on veut éviter de fragiliser lesdits systèmes, de les atrophier ou de les asphyxier par une approche « top down » mal avisée et inopportune.

D’un point de vue pratique, Taleb préconise en quelque sorte d’extraire le « systémique » des systèmes et de construire des environnements dans lesquels la chute de l’un ne met pas en danger ni ne touche tout le monde comme ce fut le cas de la crise financière où la cupidité et les machinations de quelques-uns (dénoncées par le financier américain Warren Buffett comme « armes de destruction massive ») ont fini par ébranler tout l’édifice mondial, à charge pour les épargnants et contribuables d’en supporter les frais de restauration.

Sa diatribe la plus virulente, Taleb la réserve d’ailleurs à ce qu’il considère comme l’élément le plus fragilisant du monde actuel et responsable du plus grand nombre de crises, à savoir que, à aucun moment de l’histoire, autant d’acteurs économiques, sociaux et politiques « irresponsables » (en ce qu’ils ne sont exposés à aucun risque personnel par rapport aux décisions qu’ils prennent) n’ont exercé autant d’influence dans les affaires de la société et du monde. Faisant remarquer que les Romains forçaient leurs ingénieurs à dormir sous les ponts qu’ils avaient construits, Taleb prône que les dirigeants des banques et grandes entreprises publiques qui tombent en déliquescence et dont ces dirigeants ne sont pas propriétaires devraient être punis lorsqu’ils en ont sciemment dissimulés les difficultés et devraient être obligés de restituer les avantages financiers qu’ils ont indûment empochés, a fortiori lorsque la communauté doit supporter les conséquences de leurs manquements.

Dans le même ordre d’idées, il est recommandable de réduire l’endettement et les effets de levier dans l’économie. En ce qui touche les entreprises par exemple (mais elles ne sont clairement pas seules à être concernées !), il faudrait en encourager le financement par capitaux propres plutôt que par l’emprunt. C’est parce que le secteur technologique était largement financé par l’investissement privé que l’éclatement de la bulle technologique en 2000 n’eut que de faibles répercussions sur l’économie générale et ledit secteur en est ressorti plus fort, estime Taleb.

Un autre aspect auquel il faudrait prêter attention est celui de la dimension. Grandir ne constitue pas une garantie d’efficacité. Au-delà d’un certain seuil, les économies d’échelle s’inversent et s’insinuent des éléments de fragilité susceptibles d’avoir des effets dévastateurs.

« Small is beautiful ! » s’applique aussi à l’État. Taleb se pose en défenseur d’une décentralisation des pouvoirs comme facteur de contrôle et de réduction des déficits publics. En outre, compte-tenu des nombreuses « inconnues inconnues » du monde actuel, un certain degré d’humilité épistémologique devrait inciter les gouvernements à un interventionnisme moins naïf et à meilleur escient. Dans le but d’éviter qu’un événement imprévisible n’ait un impact extrême (sur le plan de l’emploi, des finances publiques, de l’économie ou du bien-être en général), l’État serait avisé de contrôler et de limiter, par exemple, la taille des entreprises, la dimension des aéroports, les concentrations, les niveaux de pollution, la vitesse ainsi que, en tout premier lieu, le poids de l’appareil étatique lui-même dont l’obésité ne constitue aucunement une garantie d’efficacité. Taleb indique qu’il n’existe pas nécessairement d’antinomie entre la libre-entreprise et une écologie responsable et il rejoint l’économiste Vito Tanzi qui, dans son dernier ouvrage en date, Government versus Markets : The Changing Economic Role of the State, démontrait, dans une perspective historique et comparative, que l’État n’avait nul besoin de se montrer aussi gargantuesque pour faire face aux besoins les plus impérieux de notre société.