Telle une femme battue, l’Espagne s’accroche à l’euro

Les Espagnols , même s’ils ont conscience que l’euro est synonyme pour eux de difficultés économiques, tiennent plus que tous les autres peuples méditerranéens à leur appartenance à l’Europe, à cause de leur histoire récente.

Les Espagnols , même s’ils ont conscience que l’euro est synonyme pour eux de difficultés économiques, tiennent plus que tous les autres peuples méditerranéens à leur appartenance à l’Europe, à cause de leur histoire récente.

Par Daniel Hannan depuis Oxford, Royaume Uni.

La ténacité avec laquelle les citoyens méditerranéens s’accrochent à l’euro, alors même qu’il les freine et les étouffe, est déconcertante. Partout dans le sud de l’Europe, la monnaie unique est synonyme de licenciements, hausse d’impôts, faillites, émigration et désespoir. La plupart le savent : on trouve peu de grecs, d’espagnols, de chypriotes ou de portugais qui parlent avec enthousiasme de la monnaie unique ou des politiciens qui la leur ont imposée. Pourtant, curieusement, on en trouve encore moins qui sont préparés à envisager d’autres solutions.

Cette anomalie est encore plus prononcée en Espagne. Dans les autres pays touchés, il y a au moins un peu de débats sur l’option triple-D (Défaut de paiement, Désengagement de l’euro, Dévaluation). L’archevêque chypriote Chrysostomos II – qui, exceptionnellement pour l’église Orthodoxe, est élu et a donc une fonction semi-politique – l’a estimé, le mois dernier : « l’euro ne peut pas durer, et la meilleure chose à faire est de réfléchir à comment nous pouvons en sortir ».

En Grèce, des factions dissidentes à la fois de gauche et de droite proposent maintenant de se débarrasser de l’euro et des mesures d’austérité qu’il exige. En Italie, la remarque de Silvio Berlusconi : « l’euro a rendu les gens plus pauvres » a déclenché le putsch de Bruxelles contre lui, et Beppe Grillo exige un référendum sur la sortie de l’euro.

Au Portugal, le principal magazine politique affichait la semaine dernière en couverture ‘Vamos Sair do Euro’ – nous allons quitter l’euro. Il contenait une interview du Professeur João Ferreira do Amaral, auteur d’un nouveau livre intitulé ‘pourquoi nous devons sortir de l’euro’. Sa conclusion est soutenue, comme le fait remarquer Ambrose, par des chiffres apportés par des sources très différentes qui couvrent tout le spectre politique, du juge en chef de la cour suprême au secrétaire général du parti communiste.

En Espagne, pourtant, le débat n’est pas encore à l’ordre du jour. À l’exception de quelques trotskistes et anarchistes, la classe politique toute entière est unie pour soutenir la monnaie qui a plongé leur pays dans quatre années de récession et qui leur a donné le plus haut taux de chômage des jeunes des pays développés : 57,2%.

Pourquoi les espagnols boivent-ils à grosses gorgées le poison qui les rend malades ? Avant de répondre à cette question, je me dois de vous déclarer mon intérêt : vous ne trouverez pas plus hispanophile que moi. J’aime l’Espagne : sa littérature, sa cuisine, ses fêtes, son peuple fier et sans peur. Je suis souvent ému au larmes par le flamenco,  parfois par les danses, et je connais les paroles d’un nombre embarrassant de pasodobles (la plupart des espagnols, de ce que j’ai pu constater, sont étonnés d’apprendre que les pasodobles comportent des paroles). J’ai passé de très bons moment dans 15 des 17 régions du pays, et j’ai beaucoup d’amis espagnols. Quand j’écris à propos de ce qui est de l’intérêt du pays, je pense à ces amis là, pas à un modèle économique abstrait.

Alors osons poser la question. Pourquoi les espagnols, qui sont très sensibles sur les questions de souveraineté quand il s’agit de débats internes sur l’autonomie des régions, supportent-ils une union monétaire qui les rend plus pauvres et moins libres ?

Pour très peu de gens, la question est économique. Certains argumentent que, si rejoindre l’euro a peut-être été une erreur, en sortir maintenant serait pire encore. La dette libellée en euro deviendrait proportionnellement plus lourde, aggravant les perspectives financières du pays. La réponse courte à cette objection est que la dévaluation devra être accompagnée d’un défaut de paiement – le dixième dans l’histoire espagnole, donc pas sans précédent. Ce qui est bien dans l’effacement de la dette, d’un point de vue monétaire, c’est que personne ne prête à un gouvernement qui fait défaut : il est obligé de vivre selon ses propres moyens.

C’est aussi la réponse au très petit nombre d’économistes défenseurs du marché libre en Espagne, parmi lesquels Jesús Huerta de Soto est de loin le plus intelligent et le plus éloquent d’entre eux, qui font valoir que l’euro est la seule raison pour laquelle on constate une réduction des dépenses, et que sans sa rigueur l’Espagne renouerait avec l’inflation, la dévaluation et la flaccidité. En fait, comme l’a dit le brillant économiste de l’École Autrichienne Juan Ramón Rallo quand nous avons partagé une tribune à Madrid le weekend dernier, l’euro n’est pas une sorte de remplaçant de l’étalon-or. Sa valeur est manipulée, les taux d’intérêts sont décidés politiquement. Il s’agit, pour faire court, d’un outil aux mains des élites plutôt que d’une vraie monnaie populaire. D’ailleurs, comme l’a fait remarquer Juan Ramón, l’euro est à bien des égards pire qu’une monnaie nationale, du point de vue de l’École Autrichienne, à cause de son mécanisme de renflouement automatique, TARGET2, qui récompense la dépense incontrôlée et punit la bonne tenue des budgets.

Pourtant, pour la plupart des espagnols, il n’a jamais été question d’économie avec l’euro. Il a été question du statut du pays en tant que démocratie cosmopolite. Quand les défenseurs de l’euro britannique font valoir que l’alternative à l’intégration européenne est l’isolation, ils ont l’air idiots. La Grande-Bretagne n’a jamais été isolée, autrement qu’au sens littéral, c’est à dire géographiquement. Mais les espagnols de mon âge et plus peuvent de souvenir de ce que cela voulait dire de ne pas faire partie du concert des nations. Ils savent ce que cela veut dire d’être pauvre, isolé, dépendant des transferts de fonds. Pendant les années sombres, ‘Europe’ était un mot pour désigner tout ce dont un pays moderne normal devait bénéficier : les élections régulières, les films étrangers, les supermarchés, les journaux libres, les mini-jupes, la pluralité religieuse.

Encore aujourd’hui, beaucoup d’espagnols ont un problème conceptuel avec la notion que l’Europe est un problème, et pas une solution. Ils savent que l’euro ne marche pas mais ils espèrent une approche différente de la part de Bruxelles qui d’une manière ou d’une autre arrangerait cela. L’aveuglement est encore plus grand chez les ministres et eurocrates espagnols. Parce que l’Europe a été très bonne avec eux personnellement, ils ne peuvent pas comprendre qu’elle est mauvaise pour leur compatriotes.

En effet, les seuls espagnols que vous trouverez qui sont prêts à critiquer le fédéralisme européen sont les étudiants, qui ne portent pas le poids de la Transition, et qui peuvent repérer une escroquerie quand ils en voient une. C’était un plaisir immense de rencontrer beaucoup de ces jeunes espagnols épris de liberté à Madrid lors du Weekend. En temps voulu, leurs opinions deviendront dominantes dans l’opinion – en partie en raison du changement démographique, principalement en raison des évolutions de la zone euro. Je m’interroge : qu’est ce qui dans l’économie espagnole pourra être encore sauvé d’ici là ?


Sur le web. Traduction : Laurett pour Contrepoints.