La psychologie du condamné

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Ne soyons pas des condamnés, juste des hommes libres attachés à leurs droits naturels.

Ne soyons pas des condamnés, juste des hommes libres attachés à leurs droits naturels.

Par Florent Belon.

Le comte de Monte-Cristo

Un de mes romans préférés est Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Un passage du livre m’a frappé. Il s’agit d’une scène se déroulant en Italie, à Rome, au chapitre XXXV, La Mazzolata [1]. Deux condamnés sont amenés à la guillotine. Arrivés à l’échafaud, on annonce que l’un des condamnés est gracié. L’autre, jusqu’alors abattu et résigné, désormais se révolte à cette annonce : « […] nous devions mourir ensemble ; on m’avait promis qu’il mourrait avant moi, on n’a pas le droit de me faire mourir seul ; je ne veux pas mourir seul, je ne le veux pas ! » Alors il hurle, rugit, tente de rompre ses cordes, jusqu’à la mise à mort en réclamant que le gracié soit lui aussi exécuté.

Une attitude répandue

À la suite de cette lecture, je fus de nombreuses fois surpris d’observer des comportements correspondant à celui du condamné. La matière fiscale offre souvent ce type de réaction. La dernière présidentielle a reposé sur l’illusion que l’augmentation de la pression fiscale allait être supportée par son voisin ou par plus « riche » que soi. Aucune promesse de baisse d’impôt des personnes physiques n’avait été formulée par François Hollande, mais s’imaginer que son voisin allait voir son pouvoir d’achat diminuer grâce à cette « fiscalité juste » apportait une satisfaction à tous les ressentiments et jalousies. Que de la richesse passe de la sphère privée à la sphère publique afin de donner quelques mois de plus d’espérance de vie à l’État providence en faillite, objectivement ou subjectivement, cela n’intéresse personne à part le contribuable concerné, mais que son congénère en bave, cela en fait saliver plus d’un.

Les PME acquitteraient un taux d’imposition plus élevé que les grands groupes. Cela reste à démontrer car les grands groupes paient souvent des impôts, mais ailleurs. Si l’on réalise des moyennes en retenant le profit mondial mais seulement l’impôt français, le résultat n’a pas de sens. Le cas de Total est le plus marquant : la pression fiscale sur l’ensemble du groupe est de plus de 50% et il ne paie pas d’impôt sur les sociétés en France du fait de la quasi-absence de production d’hydrocarbures sur le sol national, des faibles marges dans la distribution et des déficits des raffineries françaises. Est-ce anormal de ne pas être imposé en l’absence de bénéfices ? Est-ce anormal que ce soit le pays sur lequel on réalise les bénéfices qui les fiscalise ? À mon sens oui. Mais je veux bien croire que les grands groupes optimisent leur fiscalité de façon bien plus efficace que les PME, même si celles-ci bénéficient d’avantages dédiés comme le taux réduit à 15% ou les exonérations pour créations d’entreprises.  Croyez-vous que l’État diminuera la fiscalité des PME ne serait-ce que d’une partie du montant de l’augmentation de la taxation des grands groupes ? Et lorsque les grands groupes délocalisent ou des individus s’exilent vers des territoires plus accueillants, nombreux sont ceux qui ne peuvent ou ne veulent partir qui les maudissent. Alors que, comme je l’énonçais dans cet article, la capacité à s’exiler fiscalement est l’un des garde-fous à l’inflation fiscale protégeant l’ensemble des contribuables, les contribuables concernés ne bénéficient que de peu de retenue dans les jugements. Seule exception à la règle, Gérard Depardieu, dont la personnalité a désamorcé les critiques.

Il en est de même de ceux soumis à des réglementations kafkaïennes, en matière environnementale en raison de la croisade contre le CO2 (je retiens ce terme car il a un aspect religieux, non scientifique adéquat) ou de coût du travail (notre social-démocratie ayant collectivisé la protection sociale avec la faible efficience attachée à toute collectivisation – à ne pas confondre avec mutualisation – tout en ayant fait le choix d’un faible nombre d’heures et d’années travaillées et autres contraintes), qui réclament que notre système ubuesque soit l’étalon sur lequel devraient s’aligner les autres États.

C’est encore le même comportement que l’on retrouve chez les artisans de droit commun à propos du statut de l’auto-entrepreneur. Ils pourraient agir pour objectivement améliorer leur situations fiscales et sociales, qu’elle soit aussi simple et supportable que celle des auto-entrepreneurs. Non, ce qu’ils réclament c’est limiter, contraindre ou détériorer le statut des auto-entrepreneurs. Ces derniers rebasculeront ainsi dans l’activité non déclarée, domaine où les artisans de droit commun sont tout aussi représentés.

C’est encore plus généralement dans la volonté de réduire les inégalités de conditions matérielles (et non de droits) que l’on retrouve la psychologie du condamné. Alors qu’objectivement c’est l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de la population que l’on devrait viser, peu importe si les gains sont inégaux, d’autant qu’ils ont souvent une origine morale et utilitariste, l’idéologie socialiste est centrée sur ces inégalités matérielles. Et cette réduction des inégalités passe très souvent par la détérioration des conditions des plus favorisés (et mécaniquement des plus fragiles). Même lorsque l’on peut démontrer l’absence d’amélioration des conditions des plus modestes, voire leur dégradation, ils se trouvent toujours des individus en nombre significatif pour se réjouir de l’abaissement des « riches » quel qu’en soit le prix. La jalousie est un puissant moteur pour cette conception socialiste comme l’énonçait Churchill: “Socialism is a philosophy of failure, the creed of ignorance, and the gospel of envy, its inherent virtue is the equal sharing of misery.”

L’enfant battu

Le schéma du condamné connait une variante, que je nommerai celle de l’« enfant battu ». En effet, il est admis qu’un certain nombre de personnes ayant subi des sévices reproduisent par la suite ces sévices sur d’autres. Il s’agit alors du même instinct mais avec une temporalité différente. Le condamné exige que son compagnon subisse le supplice avec lui. Là, la victime se fait ultérieurement bourreau.

Notre système de retraite peut en être l’illustration. Certaines personnes tiendront le raisonnement suivant : « J’ai cotisé pour la génération de mes parents qui n’avait pas ou peu cotisé, la génération de mes enfants doit cotiser pour moi ! (qui profiterait en outre d’une espérance de vie à la retraite inégalée) ». « On m’a obligé à cotiser à un système de type Ponzi géré à des fins clientélistes, j’exige que d’autres paient pour moi maintenant et peu m’importe si le schéma est autoritaire et voué à une faillite plus ou moins marquée ».

Au lieu de dénoncer l’arbitraire et l’injustice, on clame le droit à ne pas être le seul, ou en l’occurrence le dernier à l’avoir subie.

Les morts-vivants

Cet état psychologique peut être rapproché de la conception d’Ayn Rand, développée dans La Grève (Atlas shrugged) mais également dans le roman Nous les vivants (We the living). Y sont dépeints de nombreux personnages dont l’obsession n’est pas de vivre, de s’épanouir, mais seulement de survivre aux dépens des autres, de les contraindre, de les mener au sacrifice, au renoncement. Leur œuvre est une destruction des individus.

Ils sont dénués ou ont perdu cette flamme de vie qui constitue et remplit l’être. Cette flamme est l’amour et le respect de soi, nécessaire pour aimer les autres. Ils sont alors semblables à des morts-vivants. Ils sont morts car ne possédant plus de force de vie, ils tendent en une masse, un collectif, car n’étant plus des êtres singuliers, mais ils sont mécaniquement vivants, tentant d’ôter la flamme des individus pleinement vivants.

Si on devait définir la civilisation, on pourrait énoncer qu’il s’agit du système qui protège et permet l’épanouissement des vivants. Elle permet de leur reconnaitre et de leur assurer l’exercice de leur liberté individuelle, de leurs droits naturels, constamment menacés par la prédation des morts-vivants.

Le requin et le lion

Il existe un dicton, américain parait-il, selon lequel lorsque l’on est au milieu de l’océan avec un ami, et qu’un requin mangeur d’hommes montre son aileron, ce qui est important n’est pas de nager plus vite que le requin (ce qui est par ailleurs impossible), mais plus vite que son compagnon d’infortune. Une variante existe dans une version africaine où le requin et l’océan sont remplacés par le lion et la savane. Je cite souvent ce dicton à propos de l’optimisation fiscale. Le nombre de contentieux fiscaux étant limité, notamment en ce qui concerne la procédure dite d’abus de droit (article L.64 du livre des procédures fiscales – le regretté Maurice Cozian l’appelait le châtiment des surdoués de fiscalité), il est important que l’optimisation soit la moins caricaturale possible, la plus discrète, et surtout celle qui dispose d’éléments factuels présumant de la sincérité des opérations. En effet, l’administration fiscale, remplaçant ici les prédateurs précédents, s’attaque en priorité aux contribuables dont les opérations prêtent le plus facilement le flanc à la requalification, car le temps consacré est réduit quand les chances de succès, notamment devant les tribunaux, sont grandes.

Cette disposition d’esprit, qui fait que je vais tenter de maximiser mes chances de survie sans action et sentiment relatifs à mon compagnon, est bien différente de celle du condamné qui souhaite que son compagnon le rejoigne dans la peine. Elle n’est pas immorale. Elle est naturelle. En effet, si l’on lit ces dictions de façon littérale, l’instinct de conservation est naturel, et le droit à la vie est le premier des droits naturels et individuels. En ce sens, cette attitude est morale tant qu’elle ne porte pas directement atteinte aux droits naturels d’autrui. Si je me contente de courir vite pour échapper au lion, la situation est bien différente de celle où je lui fais un croc en jambe pour que le lion se rue sur le malheureux.

Venir en aide à son prochain est bien évidemment moral, à condition que cette action soit libre (si je la réalise sous la menace ou la violence, à l’image des soldats russes menacés d’exécution en cas de retraite, le courage et la compassion s’évaporent) et qu’elle me coûte (envoyer un tiers auquel je ne suis pas attaché à son secours pour qu’il tente de s’interposer avec le lion ne donne aucune valeur à mon acte). Mais encore faut-il objectivement qu’elle ne soit pas vouée à l’échec. Quel beau résultat de se jeter à l’eau afin de sauver une personne en difficulté lorsque l’on ne sait soi-même pas nager ! Les secours auront alors deux personnes en détresse. Et si le premier accidenté en réchappe seul, l’apprenti sauveteur lui fera peser sur la conscience sa vie perdue. Un acte objectivement néfaste dans ses conséquences directes ne peut se voir qualifié de moral, ou bien marxisme-léninisme, communisme, et autres collectivismes peuvent l’être, ce que je nie.

Le principe de non-agression et la « vertu d’égoïsme »

Le premier principe libéral dans les rapports entre individus est le principe de non-agression. De nombreux textes de Contrepoints l’abordent, et un cartoon animalier que je recommande. Le comportement de l’individu du dicton du requin ou du lion est compatible avec ce principe, et à ce titre amoral voire moral, mais en aucun cas immoral comme l’est le comportement du condamné. L’individualisme, caractérisé par le respect de l’autre auquel on n’impose pas ses conceptions, on ne porte pas atteinte dans ses droits individuels, cette forme de modestie comme le relevait Hayek dans la Route de la servitude, est à l’origine de tout comportement moral.

Et si « charité bien ordonnée commence par soi-même », selon ce que l’on nomme la sagesse populaire, elle n’exclut bien évidemment pas le secours aux autres, s’il est libre, assumé personnellement et non voué à l’échec. D’ailleurs, la société de l’échange a comme caractéristique que l’on améliore son sort, et donc agit au mieux de ses intérêts, seulement en apportant de la satisfaction à autrui. La morale n’est plus nécessairement impulsée par les individus mais assurée par le système qui récompense les actes apportant de la valeur aux autres.

Ne soyons pas des condamnés, juste des hommes libres attachés à leurs droits naturels. Ne postulons pas pour le rôle de bourreau afin d’assurer une prétendue égalité dans le malheur, refusons seulement le principe d’agression. Le bourreau a besoin du consentement de ses victimes et de leurs congénères, à défaut il devient un meurtrier. Suivre les comportements de non-agression, d’individualisme voire d’objectivisme, désamorcent par principe toute oppression.


Note :

  1. Pages 433 et suivantes, Éditions Gallimard NRF Bibliothèque de la Pléiade, 1981.