Le nouveau capitalisme français

PME Goliath (Crédits : Sabine Nourrit/Aleps, tous droits réservés)

À ramener le capitalisme à quelques multinationales, à présenter la Bourse comme le temple du capitalisme, on en vient à masquer ce qui est le fond du capitalisme.

À ramener le capitalisme à quelques multinationales, à présenter la Bourse comme le temple du capitalisme, on en vient à masquer ce qui est le fond du capitalisme.

Par Jacques Garello.
Un article de l’aleps.

J’ai été impressionné par ce titre du quotidien Les Échos (mardi 23) et je me suis précipité sur ce dossier spécial de 16 pages. J’étais curieux de savoir en quoi la France s’était donné un nouveau « modèle » (que sans doute d’autres pays s’empresseraient de nous envier et de copier). Malgré mon tempérament plutôt optimiste, je suis en effet porté à déplorer les tares de notre économie dirigée, fiscalisée, syndicalisée et endettée. Par contraste, ce fameux capitalisme français ne serait-il pas porteur d’espoir par son originalité ? Cela pourrait me permettre d’espérer pour les mois à venir.

En fait, j’ai compris très vite que Les Échos ne parlaient du capitalisme français que pour dire qu’il n’existait pas. Il s’agissait uniquement de présenter les résultats des entreprises françaises cotées à la Bourse de Paris, celles du CAC40, et de souligner qu’elles sont en bonne santé, dégagées de la pesanteur de l’État depuis les dénationalisations de Messieurs Chirac, Balladur et Jospin et, à quelques exceptions près, faisant leurs affaires hors de nos frontières. Suivaient les portraits de quelques-uns et quelques-unes des personnalités présidant lesdites entreprises, toutes personnes brillantes sortant de nos grandes écoles et si possible de l’École Nationale d’Administration et de l’Inspection des Finances. C’en est au point que l’éditorial de cet audit titrait : « Capitalisme sans capitalistes ».

Ce tableau de nos très grandes entreprises se révèle très fidèle à certains égards. Mais non seulement il ne donne qu’une vue très partielle du paysage entrepreneurial français, mais de plus il laisse planer une ambiguïté sur le concept de capitalisme, et pourrait même légitimer le scepticisme voire la haine dans lesquels le capitalisme est tenu dans notre pays.

La fidélité est dans les nombreux chiffres proposés au lecteur. Les résultats de ces entreprises du CAC40 ont été plutôt satisfaisants de l’an 2000 à nos jours. Leur capitalisation boursière s’est accrue, passant en général de 25 à 40 milliards pour le top 15. Mais, visiblement, elles doivent leur succès à leur expatriation, puisque la plupart d’entre elles réalisent entre 50 et 90% de leur chiffre d’affaires à l’étranger. S’agissant de l’emploi, les chiffres sont encore plus saisissants : la plupart ont plus de 70% de leurs effectifs à l’étranger. Seule EDF fait exception, avec 25%. Voilà un rude coup pour le « made in France ». C’est ce que Les Échos appellent « l’internalisation à marche forcée ». Une autre donnée retient l’intérêt : l’État qui occupait une place dominante dans ces entreprises s’en est progressivement désengagé, en effaçant les nationalisations massives de 1981 et en abandonnant la planification. Ces évolutions constitueraient une révolution, dont personne n’aurait à ce jour mesuré la portée.

Pour autant, ce tableau du capitalisme français me semble très incomplet. D’une part, si l’État a perdu en capitalisation dans ces entreprises, il y a maintenu sa présence : il siège dans de nombreux conseils d’administration du CAC40, il fixe les normes sociales et fiscales des établissements qui sont restés sur le territoire français, et les grands « patrons » ont le plus souvent mené une carrière dans la haute administration et les cabinets ministériels. D’autre part, les entreprises du CAC40 ne constituent pas le plus important ni le plus représentatif du tissu économique français. L’essentiel de notre production marchande de biens et services est assumé par les entreprises moyennes, petites, et très petites (PME et TPE comme on dit). Celles-ci subissent de plein fouet les attaques de l’État, elles traînent les boulets de la fiscalité, des charges sociales, du droit du travail, des syndicats et de la finance publique. Mais elles n’ont visiblement pas droit à la parole, les instances patronales ne les ont pas défendues avec l’énergie que l’on pouvait attendre, et la classe politique et les médias n’ont cessé de les harceler et de les discréditer.

À ramener le capitalisme à quelques multinationales, à présenter la Bourse comme le temple du capitalisme, on en vient à masquer ce qui est le fond du capitalisme : l’expression de la créativité et de la complémentarité humaines à travers la libre entreprise et le libre échange dans le cadre juridique du doit de propriété et du contrat. On finit par ne voir et ne parler que des « actionnaires », auxquels on prête la jouissance de profits scandaleux. Quant aux « patrons », ils seraient tous devenus des « managers », gestionnaires experts en opérations financières – et toujours trop grassement payés.

Les vrais entrepreneurs n’apparaissent jamais, qui investissent et s’investissent dans des projets qui servent la communauté en allant au devant des besoins des consommateurs. N’apparaissent pas davantage tous les hommes et toutes les femmes qui font tout leur possible pour travailler à des produits de qualité et sauvegarder leur emploi et leur entreprise, ou pour aider la création et le développement d’une affaire en engageant leur propre patrimoine. C’est ce capitalisme qui relève aujourd’hui le défi de la mondialisation, qui n’appelle pas le gigantisme comme on le croit, mais au contraire la souplesse, la diversité et l’innovation qui sont le propre de millions d’entrepreneurs dans le monde, à commencer par ceux des pays émergents. C’est ce capitalisme qui offre un cadre humain harmonieux à tous ceux qui entreprennent, travaillent et épargnent. C’est ce capitalisme qui est animé et légitimé par une éthique de la liberté et de la dignité. Est-il français ? Non, il est universel.


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