Raymond Boudon, un sociologue libéral perdu chez les holistes

Raymond Boudon

Le père de la rationalité est décédé quelque jours à peine après Margaret Thatcher. Si l’on peut parler de fatalisme, cette triste nouvelle est avant tout l’occasion de rappeler l’héritage conséquent de ce grand intellectuel quasiment inconnu en France, et pourtant si réputé à l’étranger.

Le père de la rationalité est décédé quelques jours à peine après Margaret Thatcher. Si l’on peut parler de fatalisme, cette triste nouvelle est avant tout l’occasion de rappeler l’héritage conséquent de ce grand intellectuel quasiment inconnu en France, et pourtant si réputé à l’étranger.

Boudon et les Français : l’individualisme à la trappe

Si Boudon avait parfaitement su analyser le problème, force est de constater qu’il n’a jamais su le résoudre au vu de sa quasi-absence de la scène médiatique : faisant partie de ses intellectuels français « mondialement inconnu à Paris », ce sociologue réputé sur le plan académique est toujours resté inconnu du grand public. Sa mort n’y change d’ailleurs pas grand chose : une brève dans Libération, un article dans Le Monde, Le Figaro et dans Contrepoints. Pourtant, l’homme avait tout pour être connu médiatiquement : rare opposant à Pierre Bourdieu (1930-2002), il figurait avec Philippe Bénéton et quelques autres dans la lutte inégale contre le holisme méthodologique encensé par les médias. Son premier ouvrage, L’Inégalité des chances (Éditions Armand Colin ; 1973) passe alors comme une réponse inaperçue aux Héritiers paru en 1964.

Ce voile médiatique n’empêche cependant pas Boudon d’obtenir la reconnaissance de ses pairs sur le plan scientifique : professeur à la Sorbonne, il accumule rapidement les postes de directeur de rédaction au sein de nombreuses et prestigieuses revues : L’Année sociologique, tout d’abord, puis Quality and Quantity, la Revue française de sociologie ou encore The American Journal of Sociology, Theory and Decision. Membre de nombreuses sociétés savantes, Boudon s’illustre notamment auprès de l’Académie des sciences morales et politiques, de l’Academia europaea, de l‘American Academy of Arts and Sciences, de la British Academy, de la société Royale du Canada, de l’European Academy of sociology, de l’Académie des Sciences Humaines de Saint-Petersbourg, de l’Académie des sciences sociales d’Argentine, de l’Académie des arts et des sciences d’Europe Centrale, de l’Académie de Philosophie et des Sciences. Non content d’une renommée internationale, l’homme rédige notamment quelques articles pour l’édition française de l’Encyclopædia Universalis. Intellectuel reconnu, Boudon s’illustre alors par un prosélytisme rare de par sa diversité.

Boudon : un auteur prolifique

Sociologue, Boudon est tout de suite qualifié « d’empêcheur de tourner en rond » (Jean Cazeneuve) : son importante bibliographie le démontre, cet anti-Bourdieu possède un champ de recherche presque encyclopédique. Philosophe, il se démarque dans le courant épistémologique avec trois ouvrages majeurs : L’Idéologie, ou l’Origine des idées reçues (Éditions Fayard, 1986), Le juste et le vrai : Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance (Éditions Fayard, 1995) et enfin, Croire et savoir : penser le politique, le moral et le religieux (Éditions PUF, 2012). Politiste, il écrit notamment sur l’héritage contemporain tocquevillien (Tocqueville aujourd’hui, Éditions Odile Jacob, 2005) mais également sur les limites et les réformes nécessaires au système démocratique actuel (Renouveler la démocratie. Éloge du sens commun, Éditions Odile Jacob, 2006) ou encore le relativisme.

S’inscrivant dans la lignée des auteurs s’intéressant à la question de la popularité du libéralisme en France, Boudon écrit Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme (Éditions Odile Jacob, 2004), complétant les articles d’Alain Wolfelsperger sur le sujet, à savoir « L’attitude des médias de masse à l’égard du libéralisme économique » (Journal des économistes et des études humaines, Vol 12, n°4, décembre 2002) et « L’ultra-antilibéralisme ou le style paranoïde dans la critique » (Revue Commentaire, N°116, Hiver 2006). Partisan de l’individualisme méthodologique, Boudon contribue alors à forger une solide théorie de la rationalité, laquelle s’avère être le véritable axiome de la pensée libérale. On le sait, l’économie n’est pas la simple étude des faits économiques mais l’étude de « l’action humaine » (Ludwig Von Mises), soit le comportement humain individuel dans sa tentative de répondre à des besoins individuels en vertu d’un contexte donné.

Boudon et la rationalité : l’idole libérale et le modèle Brunner-Meckling

Si Boudon était très prisé par les milieux libéraux, c’est incontestablement en raison de sa contribution majeure à la théorie de la rationalité, notamment grâce à son modèle rationnel général.

Boudon a écrit plusieurs ouvrages récents sur le sujet, tels que Essais sur la théorie générale de la rationalité (Éditions PUF, 2007) ou encore La Rationalité (Éditions PUF, Coll. « Que sais-je ? », 2009), mais le plus abordable sur ce sujet demeure sans doute Raison, bonnes raisons (Éditions PUF, 2003) dans lequel Boudon résume l’intégralité de la théorie de la rationalité de la manière suivante à l’aide d’un certain nombre de postulats (P) :

Autrement dit, la théorie du choix rationnel connait son paroxysme dans le célèbre modèle développé par Karl Brunner et William Meckling dans un de leur article désormais célèbre [1] : l’individu est alors dit évaluateur (l’individu prévoit les conséquences de ses actes futurs et est transitif : l’individu change sans cesse d’avis car classe continuellement ses préférences en fonction de ses expériences ; pour les libertariens, cette irréductible subjectivité doit cependant avoir un obstacle : le droit naturel), inventif (l’individu est capable de calculer le lendemain et se donne donc inconsciemment les moyens d’arriver à ses fins) et maximisateur (en fonction du coût d’opportunité, l’individu recherche au maximum des flux de satisfaction : préférant plus à moins, il se doit d’éprouver plus d’utilités que de désutilités). Si la maximisation est inhérente à la théorie des choix rationnels, une limite apparaît avec la théorie de la rationalité limitée, où la satisfaction prime : nous recherchons plus à moins jusqu’à ce que le coût d’opportunité lié à la recherche de l’information (et donc à la satisfaction de l’utilité) soit plus élevé que la satisfaction recherchée. En réalité, Gary Becker apportera une nouvelle limite à la théorie de la rationalité en affirmant que si l’individu est par principe rationnel, il l’est dans la limite de l’information dont il dispose. Autrement dit, le problème de l’individu qui agit est de voir à sa manière tout en voyant juste au moment où il agit. Si l’individu peut paraître irrationnel, c’est justement parce que le jugement que nous portons sur son action est anachronique.

De par sa simplicité, la théorie de la rationalité s’avère robuste : l’apport de Boudon en la matière est conséquent et gagnerait à être entendu. Les médias français, les manuels d’économie mais également bon nombre d’économistes ont su lui préférer les sophismes bourdieusiens et/ou marxistes. Si Boudon est mort dans l’indifférence médiatique, bon nombre de libéraux ne l’oublieront pas de sitôt. Son héritage intellectuel est conséquent, il nous appartient de le préserver : la compréhension de l’action humaine du point de vue libéral en dépend.


Note :

  1. « The Perception of Man and the Conception of Government » Journal of Money, Credit, and Banking, n°9 (février 1977).