Raymond Boudon, un sociologue libéral perdu chez les holistes

Le père de la rationalité est décédé quelque jours à peine après Margaret Thatcher. Si l’on peut parler de fatalisme, cette triste nouvelle est avant tout l’occasion de rappeler l’héritage conséquent de ce grand intellectuel quasiment inconnu en France, et pourtant si réputé à l’étranger.

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Raymond Boudon

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Raymond Boudon, un sociologue libéral perdu chez les holistes

Publié le 12 avril 2013
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Le père de la rationalité est décédé quelques jours à peine après Margaret Thatcher. Si l’on peut parler de fatalisme, cette triste nouvelle est avant tout l’occasion de rappeler l’héritage conséquent de ce grand intellectuel quasiment inconnu en France, et pourtant si réputé à l’étranger.

Raymond Boudon et les Français : l’individualisme à la trappe

Si Boudon avait parfaitement su analyser le problème, force est de constater qu’il n’a jamais su le résoudre au vu de sa quasi-absence de la scène médiatique : faisant partie de ses intellectuels français « mondialement inconnus à Paris », ce sociologue réputé sur le plan académique est toujours resté inconnu du grand public.

Sa mort n’y change d’ailleurs pas grand-chose : une brève dans Libération, un article dans Le Monde, Le Figaro et dans Contrepoints. Pourtant, l’homme avait tout pour être connu médiatiquement : rare opposant à Pierre Bourdieu (1930-2002), il figurait avec Philippe Bénéton et quelques autres dans la lutte inégale contre le holisme méthodologique encensé par les médias. Son premier ouvrage, L’Inégalité des chances passe alors comme une réponse inaperçue aux Héritiers paru en 1964.

Ce voile médiatique n’empêche cependant pas Boudon d’obtenir la reconnaissance de ses pairs sur le plan scientifique;

Professeur à la Sorbonne, il accumule rapidement les postes de directeur de rédaction au sein de nombreuses et prestigieuses revues : L’Année sociologique, tout d’abord, puis Quality and Quantity, la Revue française de sociologie ou encore The American Journal of Sociology, Theory and Decision.

Membre de nombreuses sociétés savantes, Boudon s’illustre notamment auprès de l’Académie des sciences morales et politiques, de l’Academia europaea, de l‘American Academy of Arts and Sciences, de la British Academy, de la société Royale du Canada, de l’European Academy of sociology, de l’Académie des Sciences Humaines de Saint-Petersbourg, de l’Académie des sciences sociales d’Argentine, de l’Académie des arts et des sciences d’Europe Centrale, de l’Académie de Philosophie et des Sciences.

Non content d’une renommée internationale, l’homme rédige notamment quelques articles pour l’édition française de l’Encyclopædia Universalis. Intellectuel reconnu, Boudon s’illustre alors par un prosélytisme rare de par sa diversité.

Un auteur prolifique

Sociologue, Boudon est tout de suite qualifié « d’empêcheur de tourner en rond » (Jean Cazeneuve).

Son importante bibliographie le démontre, cet anti-Bourdieu possède un champ de recherche presque encyclopédique. Philosophe, il se démarque dans le courant épistémologique avec trois ouvrages majeurs : L’Idéologie, ou l’Origine des idées reçues, Le juste et le vrai : Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance et enfin, Croire et savoir : penser le politique, le moral et le religieux.

Politiste, il écrit notamment sur l’héritage contemporain tocquevillien (Tocqueville aujourd’hui) mais également sur les limites et les réformes nécessaires au système démocratique actuel (Renouveler la démocratie. Éloge du sens commun, ou encore le relativisme.

S’inscrivant dans la lignée des auteurs s’intéressant à la question de la popularité du libéralisme en France, Boudon écrit Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, complétant les articles d’Alain Wolfelsperger sur le sujet, à savoir « L’attitude des médias de masse à l’égard du libéralisme économique » (Journal des économistes et des études humaines, Vol 12, n°4, décembre 2002) et « L’ultra-antilibéralisme ou le style paranoïde dans la critique » (Revue Commentaire, N°116, Hiver 2006).

Partisan de l’individualisme méthodologique, Boudon contribue alors à forger une solide théorie de la rationalité, laquelle s’avère être le véritable axiome de la pensée libérale. On le sait, l’économie n’est pas la simple étude des faits économiques mais l’étude de « l’action humaine » (Ludwig Von Mises), soit le comportement humain individuel dans sa tentative de répondre à des besoins individuels en vertu d’un contexte donné.

Boudon et la rationalité : l’idole libérale et le modèle Brunner-Meckling

Si Boudon était très prisé par les milieux libéraux, c’est incontestablement en raison de sa contribution majeure à la théorie de la rationalité, notamment grâce à son modèle rationnel général.

Boudon a écrit plusieurs ouvrages récents sur le sujet, tels que Essais sur la théorie générale de la rationalité ou encore La Rationalité, mais le plus abordable sur ce sujet demeure sans doute Raison, bonnes raisons dans lequel il résume l’intégralité de la théorie de la rationalité de la manière suivante à l’aide d’un certain nombre de postulats (P) :

Autrement dit, la théorie du choix rationnel connait son paroxysme dans le célèbre modèle développé par Karl Brunner et William Meckling dans un de leur article désormais célèbre [1] :

L’individu est alors dit évaluateur (il prévoit les conséquences de ses actes futurs et est transitif, il change sans cesse d’avis car classe continuellement ses préférences en fonction de ses expériences.

Pour les libertariens, cette irréductible subjectivité doit cependant avoir un obstacle : le droit naturel), inventif (l’individu est capable de calculer le lendemain et se donne donc inconsciemment les moyens d’arriver à ses fins) et maximisateur (en fonction du coût d’opportunité, l’individu recherche au maximum des flux de satisfaction : préférant plus à moins, il se doit d’éprouver plus d’utilités que de désutilités).

Si la maximisation est inhérente à la théorie des choix rationnels, une limite apparaît avec la théorie de la rationalité limitée où la satisfaction prime : nous recherchons plus à moins jusqu’à ce que le coût d’opportunité lié à la recherche de l’information (et donc à la satisfaction de l’utilité) soit plus élevé que la satisfaction recherchée.

En réalité, Gary Becker apportera une nouvelle limite à la théorie de la rationalité en affirmant que si l’individu est par principe rationnel, il l’est dans la limite de l’information dont il dispose. Autrement dit, le problème de l’individu qui agit est de voir à sa manière tout en voyant juste au moment où il agit. Si l’individu peut paraître irrationnel, c’est justement parce que le jugement que nous portons sur son action est anachronique.

De par sa simplicité, la théorie de la rationalité se révèle robuste : l’apport de Boudon en la matière est conséquent et gagnerait à être entendu. Les médias français, les manuels d’économie mais également bon nombre d’économistes ont su lui préférer les sophismes bourdieusiens et/ou marxistes.

Si Boudon est mort dans l’indifférence médiatique, bon nombre de libéraux ne l’oublieront pas de sitôt. Son héritage intellectuel est conséquent, il nous appartient de le préserver : la compréhension de l’action humaine du point de vue libéral en dépend.


Note :

  1. « The Perception of Man and the Conception of Government » Journal of Money, Credit, and Banking, n°9 (février 1977).
Voir les commentaires (15)

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  • Bravo.
    Ce qui est intéressant, c’est qu’il pourrait être très utile aux réformistes aussi, tant la frontière ancienne entre gauche et droite paraît parfois aujourd’hui absurde. Raymond Boudon était, de plus, un enseignant d’une modestie aussi incroyable que l’était sa culture, il était drôle et généreux, curieux et enjoué. Il donnait envie, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Une grande perte, celle d’un homme libre et pas dogmatique. Les dogmes sont aujourd’hui à gauche, et sont ténus : dominant/dominé… Et après ?

    • et après, et bien ce sont les dominants qui se font passer pour dominés pour asseoir leur domination (antéchrist, selon la dénomination de René Girard). C’est par exemple caricatural dans les actuelles campagnes officielles pour soi-disant réduire les inégalités homme-femmes, alors que la société et le système légal sont globalement outrageusement favorables aux femmes. Le « mariage pour tous », qui en réalité donne tous les avantages aux homos sans les inconvénient que supportent les hétéros (pas de présomption de paternité) l’illustre aussi bien.

  • Excellent article, merci

  • merci pour cet in memoriam

  • à quand remonte sa dernière enquête?

    boudon un sociologue!!!

    quelle betise

  • Raymond Bourdon était partisan d’une liberté d’expression totale 😉

  • Merci pour cet article qui s’apparenterait presque à un état de l’art — très utile, donc, pour aider l’inculte que je suis à acquérir une connaissance plus académique.

  • Beaucoup de choses à dire sur cet article qui loupe l’essentiel sur Boudon (en tout cas dans une nécrologie):
    – l’affirmation selon laquelle la rationalité est « l’axiome de la pensée libérale » reste à démontrer.
    – opposer les méchants bourdieusiens et / ou marxistes avec Boudon est manichéen, stérile et entaché d’un biais idéologique.
    – ne retenir des travaux de Boudon que le caractère « libéral » ou pas est passer à côté de ce qui fait la force de ses raisonnements sociologiques et scientifiques.
    – que viennent faire tous les développements sur Von Mises, Brunner-Meckling et Gary Becker à propos des travaux de Boudon??? C’est hors sujet (à moins d’en faire la démonstration mais vous le le faites pas) et montre que vous ne maîtrisez pas grand chose aux spécificités de l’approche sociologique et économique.
    – quel est l’apport de Boudon dans la compréhension de la rationalité? En quoi sa théorie se distingue t-elle de celle construite ou implicitement supposée par certains économistes? Vous ne répondez en rien à ces questions essentielles abordées par Boudon.
    Enfin, le titre « Le père de la rationalité est décédé quelques jours à peine après Margaret Thatcher » n’est peut-être pas de vous, mais il frise le ridicule par son outrance.

    • « – opposer les méchants bourdieusiens et / ou marxistes avec Boudon est manichéen, stérile et entaché d’un biais idéologique. »
      –> Pourtant, l’œuvre de Boudon consiste en grande partie à s’opposer à ceux-ci.

      « – ne retenir des travaux de Boudon que le caractère « libéral »…  »
      –> Ce que ne fait pas cet article (relire le paragraphe « auteur prolifique »).

      Quant aux deux points suivants, vous reprochez dans le premier à l’auteur de faire référence aux travaux sur la rationalité de Mises, Brunner-Meckling et Gary Becker, pour ensuite dans le second lui reprocher de ne pas positionner l’approche de Boudon parmi celle d’autres auteurs…?? C’est à n’y rien comprendre…

      Et puisque vous nous dîtes que cet article loupe l’essentiel sur Boudon, on aurait aimé que vous nous expliquiez quel est donc cet essentiel.

      • 1. Il n’y a pas le bon Raymond Boudon et contre les « sophistes bourdieusiens et/ou marxistes » (donc méchants puisque sophistes!!!).
        – L’œuvre de Boudon ne s’oppose jamais frontalement à celle de Pierre Bourdieu, même lorsque l’objet d’étude est l’école et l’explication des inégalités : les oppositions sont mouchetées et discrètes, la plupart du temps mises en scène de façon caricaturale par des manuels de vulgarisation et / ou des journalistes.
        – Karl Marx, étudié par Boudon dans son étude sur les sociologues classiques, est tout sauf sous estimé : il le réinterprète à sa façon en le rattachant à sa méthode de l’explication par l’agrégation des comportements individuels…
        2. Faire une liste des distinctions académiques et une liste d’ouvrage n’enlève rien au fait que cet article se concentre sur le libéralisme de Boudon. Quand ce n’est pas le libéralisme, c’est (à juste titre) la rationalité qui est évoquée, mais pour de mauvaises raisons puisqu’ associée sans distinction ni justification crédible au libéralisme.
        3. – L’approche sociologique de Boudon n’a pas grand chose à voir avec celle d’économistes aussi divers que Von Mises, Brunner-Meckling et Gary Becker. Je dis que de tels rapprochements sont à justifier.
        – Et si on fait ce rapprochement lorsqu’on s’intéresse à la rationalité, il est alors nécessaire d’expliciter les points communs et différences, et il se trouve que Boudon lui-même mettait énormément de nuances et de précaution entre sa vision de la rationalité et celle défendue par des économistes comme Gary Becker.
        4. Pourquoi ne pas avoir évoqué ses contributions majeures sur l’individualisme méthodologique, l’explication de l’inégalité des chances à l’école, les effets pervers (devenues classiques aujourd’hui)? Après, il y a bien sûr ses travaux de pédagogue sur les notions (Traité et Dictionnaire critique de la sociologie) et les auteurs classiques, et ses apports plus récents sur la sociologie cognitive…
        Mais non : rien que le Boudon « libéral »… navrant.

  • Je ne me laisse pas impressionner par des affirmations péremptoires. 1. Je vous mets au défi de trouver des citations de Pierre Bourdieu, des discussions, des critiques ou commentaires de Pierre Bourdieu dans l’œuvre de Raymond Boudon. Les théories adoptent des méthodologies / postulats / raisonnements différents, des conclusions différentes, mais Boudon n’attaque jamais frontalement Bourdieu.
    2. Sur le libéralisme, résumons, sur les 3 paragraphes, mis à part le premier qui fait une liste d’ouvrages, le terme « libéral » y compris dans les titres des paragraphes apparait 8 fois sur les 2/3 de votre article consacré à Boudon, et je ne parle même pas du titre de votre article.
    §2 : 4 occurrences, §3 : 4 occurrences

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