Une France Préchaviste

Mélenchon (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

À bien des égards, la France d’aujourd’hui se trouve dans une situation semblable à celle du Venezuela à la veille de l’entrée en jeu d’Hugo Chávez.

À bien des égards, la France d’aujourd’hui se trouve dans une situation semblable à celle du Venezuela à la veille de l’entrée en jeu d’Hugo Chávez.

Par Fabio Rafael Fiallo.

En fin connaisseur des processus révolutionnaires, Léon Trotsky affirma que toute révolution paraît impossible jusqu’à ce qu’elle s’avère inévitable. C’est justement cela qu’on vit en 1998 au Venezuela, lors de l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez par la voie électorale.

Jusqu’alors, le pays vivait dans ce que l’on peut appeler une « démocratie molle ». Les gens y votaient régulièrement, choisissant majoritairement entre les deux partis traditionnels. Se croyant irremplaçable, la classe politique ne se souciait guère de remplir les promesses électorales et de répondre aux attentes de la population. Les inégalités se creusaient, la pauvreté augmentait.

Mais voilà que l’impensable arriva. Hugo Chávez fit irruption sur la scène politique vénézuélienne. Figure histrionique, à la limite du bouffon, il bâtit sa popularité en faisant profiter aux plus démunis d’une partie du revenu pétrolier en même temps que, en bon caudillo latino-américain, il usurpait progressivement tous les pouvoirs.

On connaît la suite. Sa gestion de l’économie aura été calamiteuse pour le moins. Les expropriations improvisées, annoncées au cours de son émission radiophonique dominicale, puis le contrôle contreproductif des prix, l’inflation galopante et le drainage des recettes pétrolières pour bâtir son pouvoir, engraisser ses collaborateurs et soutenir ses alliés à l’extérieur, les frères Castro en premier lieu, auront plombé l’économie vénézuélienne, et ce malgré une hausse de 900% du prix du pétrole au cours des 14 années de son régime.

À bien des égards, la France d’aujourd’hui se trouve dans une situation semblable à celle du Venezuela à la veille de l’entrée en jeu d’Hugo Chávez.

Bien sûr, il s’agit de deux contextes fort différents. Contrairement au Venezuela, la France n’est pas un terrain propice à l’émergence d’un caudillo botté style Hugo Chávez. Puis, contrairement au Venezuela, la France n’a pas de manne pétrolière permettant de financer et de faire tenir longtemps un modèle aussi inefficace que celui que Chávez parvint à instaurer au Venezuela.

Pourtant, à l’instar du Venezuela d’avant Chávez, en France le mécontentement populaire acquiert des dimensions explosives. Et comme au Venezuela, les partis conventionnels ont gaspillé une bonne partie de leur crédibilité auprès de l’opinion. Si bien qu’aucun parti de gouvernement n’a l’autorité morale, pas même la force, et moins encore l’entrain, pour rechercher le soutien du peuple aux mesures économiques qui s’imposent.

Nicolas Sarkozy a certes introduit des réformes, quoique… On ne toucha pas au boulet des 35 heures. Puis on repoussa de deux années seulement l’âge de départ à la retraite, et ce dès 2017, alors que pour redresser les comptes publics il faudrait quelque chose de plus audacieux et de plus rapide. Et on jugea sacrosaint un droit du travail qui, rendant trop onéreux le coût des licenciements, constitue un formidable frein à l’embauche.

Vint ensuite François Hollande avec sa promesse d’un changement de politique. Or, contraintes économiques obligent, et planant sur lui l’épée de Damoclès d’une sanction des marchés financiers, il ne peut que rafistoler la politique de son prédécesseur. Et par ce décalage entre les promesses et les actes, il atteint des niveaux jamais vus d’impopularité.

Tout cela arrive, faut-il le rappeler, après le long nirvana de l’immobilisme que furent les années Chirac, cohabitation comprise. Des années pendant lesquelles aucune réforme, fût-elle minime ou édulcorée, ne vit jamais le jour.

Voilà pourquoi la classe politique française, à gauche comme à droite, est usée, discréditée, s’adonnant à de minables querelles d’égos. Comme celle du Venezuela d’avant Chávez.

Alors il reste l’inconnu. Le saut dans l’abîme. Il reste l’adhésion populaire à un tribun démagogue qui serait prêt à redistribuer sans aucun souci d’efficacité, à s’en foutre des déficits fiscaux et de la réaction des marchés, à imposer des contrôles des prix, des changes et des capitaux. Comme dans le Venezuela de Chávez.

Et de même qu’Hugo Chávez choisit les États-Unis comme bouc émissaire, ainsi le populiste qui prendrait en main le destin de la France aurait le loisir d’utiliser l’Union européenne comme exutoire.

La solution miracle, réussirait-elle à sortir la France de l’ornière ? Que dalle ! Elle mènerait, cette potion magique, au précipice économique, à la perte définitive de compétitivité. Mais en attendant la descente aux enfers, rien de mieux pour un peuple désarçonné, déçu par l’élite politique et aux abois sur le plan économique, que de prendre un petit bain d’utopie. Rêver avant la déglingue finale. Comme au Venezuela.

Il existe une preuve supplémentaire que la situation est propice à une débâcle à la Chávez : des intellectuels européens commencent à y songer avec enthousiasme, à se laisser séduire par l’expérience vénézuélienne. Tel Aragon obnubilé par Staline, ou Philippe Sollers vantant les vertus de Mao Tsetung, c’est aujourd’hui le tour du philosophe italien Gianni Vattimo d’avouer sa « fascination » (rien de moins) pour Chávez [1].

Il faudra peut-être, ou plutôt surement, passer, hélas, par un désastre économique, comme aujourd’hui au Venezuela, ou jadis dans l’Union Soviétique de Staline et de Brejnev, ou dans la Chine de Mao, avant que des formations politiques renouvelées, plus lucides et courageuses, puissent rafraîchir les discours et rallier le peuple autour de politiques de l’offre capables de remettre la France sur les rails de la compétitivité, condition sine qua non pour un progrès économique soutenu et une justice sociale viable.


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Note :

  1. « Ecco perché Chavez mi ha affascinatto », La Stampa, 7 mars 2013.