Le Grand Paris et le carnaval de l’indécence

Le Grand Paris sera construit, coûte que coûte, vaille que vaille. Et en avant le carnaval de dépenses futiles.

Ce n’est décidément pas la crise pour tout le monde. Si, en France, dans les PME, chez les artisans, dans l’industrie et finalement, un peu partout, les licenciements, les réductions d’effectifs, de budget et de salaire se multiplient, pour le Conseil Régional d’Île de France, pour le premier ministre et pour le secteur public, en revanche, on frôle le tennis elbow à force de déboucher le champagne et de gober des petits fours : le Grand Paris aura bien lieu.

Si vous êtes Parisien ou si vous vous tenez au courant en lisant la presse française (ou pire, vous regardez la télé), vous avez déjà au moins une vague notion de ce qu’est ce Grand Paris dont on chuchote le nom avec insistance ces derniers temps dans les couloirs de la République. Pour les autres et pour faire court, il s’agit d’un projet de construction (pharaonique) de 200 kilomètres de lignes de métro autour de Paris (oui oui, de métro, et oui oui, 200 kilomètres).

Au départ, c’était un projet porté cahin-caha par la version épileptique de Sarkozy (la version calme n’a tenu que de mai 2012 à février 2013, en gros) et qui consistait à cramer une quantité impressionnante d’argent du contribuable dans les chaudières brûlantes de l’étatisme républicain tous azimuts. Le sous-produit, un métro d’une longueur invraisemblable de plusieurs centaines de kilomètres, encerclant la capitale, n’était bien sûr qu’un prétexte à toute cette belle relance keynésienne à base d’impôts, de taxes et de dette bien joufflue. On comprend que le projet avait subi les aléas logiques et les tensions politiques inévitables alors que le pays n’était pas encore entièrement lavé par la vague rose de mai 2012.

Depuis, tout le monde s’est mis d’accord d’autant plus facilement que, d’une part, la crise continue de s’étendre et que d’autre part, la relance keynésienne par la dépense publique, ça marche du feu de Dieu (comme en attestent les résultats des 5 années précédentes et des 600 milliards de dettes supplémentaires). Le premier ministre — dont une rumeur voudrait qu’il s’agisse de Jean-Marc Ayrault — a d’ailleurs bien expliqué l’historique du projet :

« La perspective du Grand Paris avait inspiré trop de promesses non tenues, trop d’espoirs déçus. »

Moyennant quoi, comme c’était n’importe quoi, il a été conservé, refinancé et rebaptisé en « Nouveau Grand Paris » (oui, un élu socialiste qui se lâche, c’est assez violent) et d’ailleurs, le Premier nous l’assure :

« Il est d’une ambition sans précédent et il est financé »

Ouf. Ils ont trouvé de l’argent. Il y avait deux ou trois camions pleins de billets garés à Bercy qu’on avait oubliés lors du dernier inventaire (Robert et Josianne étaient tombés à court de pile sur le scanner portable, et n’avaient pas pu bipper les codes barres des bennes pleines car ils avaient été appelés par la section syndicale pour un café surprise) : on va pouvoir les utiliser pour financer tout le bazar. C’est fou, quand on y pense, on aurait pu passer à côté de plus de 30 milliards de dépenses ! Pardon, 33.5, la facture globale est en fait à peine plus élevée que celle du projet initial présenté en janvier 2011, de 32 milliards à l’origine. (Et en mode détendu du Budget Des Autres, si une modeste partie (disons 1%) du petit différentiel pouvait m’être versé sur mon compte courant, ça m’arrangerait, j’ai des projets pour les vacances.)

Le but affiché par cette carbonisation forcenée de plus de 30 milliards d’euros est, comme d’habitude, parfaitement ridicule et exprimé n’importe comment dans le langage politique approximatif habituel que je ne peux m’empêcher de vous livrer tel quel :

« Il y a aussi beaucoup d’inégalités, des départements très riches et d’autres très pauvres. C’est l’objectif de ce projet qui s’appellera le Nouveau Grand Paris »

Selon Jean-Marc, l’objectif est donc les inégalités entre les départements très riches et d’autres très pauvres. Je vous laisse interpréter comme vous voulez, moi, la purée, ce n’est plus trop mon truc. Ce qui m’interpelle plus au niveau du vécu, c’est que dans la panoplie des moyens ludiques (et très très citoyens) déployés pour financer tout ce machin, on trouve une innovation qui va, à n’en pas douter, rassembler les Parisiens dans un grand élan de joie : une jolie augmentation des amendes de stationnement des voitures. C’est intéressant à plus d’un titre puisque cette méthode de racket financement rejoint d’autres méthodes tout aussi douteuses pertinentes que j’exposais il y a quelques temps dans le cadre de la sécurité routière.

Au passage, on ne peut s’empêcher de penser que baser tout ou partie d’un financement public sur les recettes en provenance d’amendes n’est pas à proprement parler économiquement sain : d’un côté, l’État semble parti pour redresser les torts et ponctionner le mal-garé, de l’autre, on sent qu’il aurait tout intérêt à en augmenter le nombre pour boucler ses fins de mois de plus en plus tendues. Certes, la nécessaire séparation des pouvoirs (devenue, avec le temps, « ceux qui dépensent ne sont pas au courant de ceux qui prélèvent ») permet d’éviter la schizophrénie, mais il n’en reste pas moins un sentiment de malaise tant sur le plan moral que sur le plan économique. Du reste, si les gens deviennent un peu trop civiques, il va y avoir un problème : ils prendront plus les transports en commun, et de ce fait, ne prendront plus leur voiture et ne se gareront plus de travers avec. Autrement dit, le socialisme appliqué façon Hollande & Sa Brochette de Clowns revient à se positionner volontairement dans un ciseau où les dépenses augmentent en même temps que les recettes diminuent lorsque le citoyen est vertueux.

Bien joué, Jean-Marc, c’est complètement con.

Et si l’on se rappelle qu’il y a quelques jours, tu nous vantais les 32 mesures que tu comptais lancer pour la compétitivité des entreprises en France, au vu de ta compréhension générale de l’économie, la conclusion est sans pitié : tout ceci va très mal se terminer.

Et pour en revenir au « Nouveau Grand Nouveau Paris Nouveau », le problème du financement de ce bidule par temps de crise promet d’être d’autant plus aigu que se tarissent rapidement les sources de pognon frais des collectivités territoriales directement concernées par ces ambitieuses catastrophes budgétaires. Par exemple, les départements font grand cas des droits de mutations, ces petites douceurs collectées lors des reventes de biens immobiliers. Or, actuellement, l’immobilier est complètement bloqué, serré comme un piston de mobylette qu’on a alimenté à l’éther.

Cette tension déjà palpable dans les comptes des collectivités territoriales n’est cependant pas un obstacle à la bonne humeur, au détachement à ce foutage de gueule républicain si typique de ce que sont capables certains élus soigneusement détachés des contingences matérielles. C’est par exemple le cas de Jean-Marie Le Guen qui n’hésite pas, au travers d’un site pimpant, à planifier une destruction méthodique des finances de l’Île-De-France en abondant à de délicieuses sauteries festives à base de carnaval, de défilés colorés et d’homo-festivus frétillants, pour « mettre en valeur la diversité du Grand Paris ». Il est d’une aveuglante évidence qu’un « carnaval annuel de toutes les cultures » s’impose alors que la France explose les records de chômage (10.6% selon l’INSEE) et que le pays accumule 1800 milliards de dette.

On attend avec impatience le déferlement d’idées vitaminées que vont nous proposer les autres élus concernés par le tracé du Nouveau Gros Bidule, qui se bousculeront, soyons-en sûr, pour rivaliser d’inventivité communicative afin de cramer l’argent de nos impôts dans les démonstrations les plus frivoles.

Y’a pas à dire, ils ont la classe, nos élus, lorsqu’ils portent avec autant de décontraction une telle indécence !
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