La moralité du marché et la morale de ses détracteurs

Le marché est souvent considéré comme un mécanisme n’exprimant que la recherche du profit à court terme et soucieux uniquement de la rentabilité – à tort.

Par Baptiste Créteur.

Le marché est, en théorie, l’expression des choix librement consentis des individus. Les partisans d’une régulation étatique affirment que le marché, i.e. le choix des individus, est destructeur car il n’exprimerait au mieux qu’une certaine forme de rationalité cantonnée au profit immédiat, au pire qu’une irrationalité totale, et inciterait à des pratiques jugées immorales de dumping environnemental, social, fiscal nuisibles, par exemple, au modèle social français.

Le marché ne peut en réalité pas être dissocié de ses parties prenantes, i.e. des individus qui le composent. Ces individus ont des critères de choix qui leur sont propres, et leurs préférences donnent lieu à des pratiques auxquelles la recherche systématique du prix le plus bas ne laisserait aucune place. Le développement de labels pour les produits issus de l’agriculture biologique, les produits sans OGM ou le commerce équitable, permis par le marché, illustre la préférence de ces consommateurs pour des produits souvent plus chers mais dont ils recherchent les caractéristiques ; les producteurs, eux aussi, sont prêts à payer pour valoriser ces caractéristiques appréciées des consommateurs.

Les préférences des consommateurs pour des critères dépassant le simple cadre économique n’est pas l’apanage des marchés de biens et services. Sur les marchés financiers se développent des produits n’incorporant que certaines catégories d’actifs, qui permettent d’investir selon un nombre de critères de plus en plus vastes. Au départ liés à des profils de risque ou à des caractéristiques sectorielles ou géographiques, des fonds intègrent aujourd’hui d’autres caractéristiques « morales » permettant aux investisseurs d’exprimer leurs préférences et de n’investir que dans des valeurs selon des critères plus larges que la simple rentabilité.

Une étude récente du cabinet PricewaterhouseCoopers souligne l’influence grandissante des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance sur le marché des fusions et acquisitions.

Aujourd’hui, 63 % des entreprises interrogées prennent en compte systématiquement des critères environnementaux dans les processus de « due diligence » (évaluation pré-transaction), 44 % des critères sociaux et 38 % des critères de gouvernance. […] Plus de 80 % des acquéreurs ont déjà réduit leur évaluation d’une entreprise ou ont arrêté les négociations après avoir observé une performance médiocre sur des aspects ESG [environnementaux, sociaux et de gouvernance].

L’entreprise et les marchés ne sont donc pas le lieu d’une recherche de la rentabilité maximale à court terme et à tout prix. Le capitalisme de laissez-faire, unique système social permettant le marché libre, est le seul système fondamentalement moral dans la mesure où il fonde les interactions – ici, entre l’offre et la demande – sur le libre consentement des parties prenantes. Il permet aux individus d’exprimer leurs préférences et reflète leurs jugements moraux en s’adaptant, c’est-à-dire en présentant à ceux qui expriment une demande une offre de plus en plus variée leur permettant de choisir selon leurs critères.

La prise en compte par les individus de critères autres que la qualité et le prix ne remet pas en cause la rationalité du marché, au contraire. La rationalité ne s’applique pas qu’à des critères économiques, mais suppose des individus qu’ils fassent preuve d’intégrité vis-à-vis de leurs valeurs. C’est aux individus de décider s’ils veulent consommer des produits bon marché dont les producteurs ne jouissent pas d’une protection sociale ou de conditions de travail similaires à celles dont jouissent les salariés français, de la même façon que c’est aux individus de décider s’ils veulent consommer des produits français, ou s’ils veulent consommer des produits sans OGM, ou s’ils veulent consommer des produits n’ayant pas bénéficié de subventions.

Les partisans d’une régulation étatique du marché prônent à l’inverse une limitation de la possibilité pour les individus d’exprimer leurs préférences. Au-delà de l’immoralité fondamentale de la contrainte et de la coercition qu’une telle régulation requièrent, cela revient à imposer à l’ensemble des individus les préférences de quelques-uns et à leur imposer une morale : restreindre le fonctionnement et le périmètre du marché, c’est restreindre le libre choix des individus.

C’est pourtant ce libre choix des individus qui permet une vraie régulation, dans le sens où les individus peuvent sanctionner, positivement ou négativement, et l’émergence d’un ordre spontané résultant des interactions librement consenties entre les individus. Dans le cadre d’une régulation étatique, certains individus disposent de plus de pouvoir que d’autres et se soustraient à cette régulation.La moralisation de la vie politique passe en réalité par l’existence pour les citoyens de contre-pouvoirs effectifs, dont ils ne jouissent pas aujourd’hui ; les citoyens français n’ont par exemple aucun moyen d’empêcher leurs représentants de s’endetter en leur nom et d’éviter un marasme économique de plus en plus probable. Pas plus qu’ils n’ont de moyens de se soustraire à une volonté sans limites de la majorité, qui piétine incessamment sur leurs droits individuels et à laquelle on voudrait les contraindre à apporter leur sanction implicite.

Mais la régulation par les individus, qui se fonde sur leur liberté, ne laisse aucune place au pouvoir. C’est en réalité le sens des partisans d’une régulation par une entité autre que les individus : ce n’est pas seulement leurs préférences qu’ils entendent imposer à tous, mais l’idée qu’il est légitime qu’une partie des individus imposent leur comportement aux autres – pour leur bien.