Devoir de vote contre droit de résistance à l’oppression

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Des parlementaires ont proposé de rendre le vote obligatoire sous peine d’amendes.

Des parlementaires ont proposé de rendre le vote obligatoire sous peine d’amendes. Obliger les gens à voter pour lutter contre l’abstention, c’est chercher à traiter les symptômes plutôt que les causes du problème.

« Élection après élection, les acteurs politiques déplorent la persistance de l’abstention à chaque scrutin, en dépit de tous les appels civiques qui invitent nos concitoyens à se rendre aux urnes. » Comme ils le disent eux-mêmes, ce sont les acteurs politiques qui déplorent l’abstention ; elle rend les représentants du peuple moins représentatifs du peuple, ce qui s’illustre notamment par la surreprésentation des fonctionnaires au parlement, unique en Europe et source d’un étatisme croissant.

Si, malgré les appels civiques et les avantages théoriques qu’il y a à voter plutôt qu’à ne pas voter, les citoyens ne le font pas, ils ont sans doute de bonnes raisons de le faire. La rhétorique démocratique, mise en évidence par Herbert Spencer dans Social Statics, veut que, quoi que fasse le citoyen, il subisse le résultat du scrutin. S’il vote pour le gagnant, il cautionne, d’une certaine façon, les décisions prises en son nom. S’il vote pour un autre candidat, il donne son accord implicite à respecter le choix de la majorité. Et s’il ne vote pas, comment pourrait-il se plaindre alors qu’il n’a pas émis d’avis ?

Les abstentionnistes peuvent toutefois faire valoir qu’ils n’ont pas donné leur accord pour subir la tyrannie de la majorité, pas plus qu’ils n’ont signé le contrat social que les hommes politiques aiment à interpréter à leur façon, faisant des droits accordés à des citoyens qui n’ont rien demandé une créance à vie. Ainsi, en bénéficiant – sans en avoir le choix – d’une éducation et d’une santé « gratuites » financées par la collectivité des contribuables, les Français auraient une créance à vie justifiant qu’ils soient spoliés d’une partie croissante des fruits de leur travail – et ce, bientôt, où qu’ils soient dans le monde. Ils peuvent le faire valoir pour manifester leur désaccord avec le système en place, mais la coercition étatique ne s’appliquera pas moins à eux.

Si l’abstention ne vaut pas sécession et ne permet pas de se soustraire à la tyrannie de la majorité, les abstentionnistes ont sans doute d’autres raisons de ne pas voter. Outre l’impact très marginal qu’aurait leur vote sur le scrutin, le résultat sera proche quel que soit le parti désigné par les urnes. Les partis français sont étatistes, protectionnistes, constructivistes et partagent une vision de la légitimité démocratique qui dépasse les droits naturels et imprescriptibles de l’homme ; ils se revendiquent plus de la tradition et de l’histoire que de principes rationnels, qu’ils énoncent uniquement pour mieux les dévoyer et les vider de leur sens.

Quand des propositions de loi veulent légitimer le recours à la force physique, quand le gouvernement entend détruire ce qu’il reste de propriété privée en France, quand la délation devient un moyen admissible de parvenir à ses fins – et qu’une ministre rend admissibles tous les moyens pour parvenir à une impossible égalité matérielle et sanctifie l’expropriation – les droit individuels n’existent plus, et la démocratie, privée des limites que la raison et le bon sens lui avaient assignées, devient au moins aussi tyrannique que les régimes qu’elle promettait de remplacer.

Si voter ou s’abstenir entraîne la même inclusion dans la chimère de la collectivité sur laquelle l’État a un pouvoir illimité et qu’aucun vote ne peut faire la différence, la question qui se pose n’est pas pourquoi les Français ne votent-ils pas, mais pourquoi votent-ils. Sans doute ont-ils ainsi l’illusion de pouvoir sanctionner ceux à qui ils ont donné le pouvoir pour un temps et qui en ont mésusé ou abusé ; mais ceux qui ne siègent plus à l’issue d’une des parties de chaises musicales régulièrement organisées trouvent rapidement une place ailleurs grâce aux faveurs de leurs amis élus.

La justice n’est ni efficace ni tout à fait indépendante et évite de s’attaquer aux abus commis par les serviteurs de l’État et de leur intérêt général, la presse est loin d’être indépendante puisque massivement financée par l’État, le droit de résistance à l’oppression ne semble être opposable que si le pays est envahi par une puissance voisine et, même dans ces cas-là, l’État a eu tendance à se placer du côté de l’oppresseur. La seule protestation possible envers un parti – en dehors des protestations des syndicats proches du pouvoir – est de supporter l’une des équipes adverses lors du prochain affrontement électoral, ce qui ne change rien.

« Sauf à rapporter la preuve de son impossibilité par procuration ou d’un cas de force majeure, tout électeur qui s’est abstenu d’exercer son droit de vote est passible d’une amende de 15 euros. En cas de récidive dans les cinq ans, il est passible d’une amende de 45 euros. » Alors qu’ils insistent sur l’importance du vote, les députés en sont réduits à contraindre les citoyens à voter. Si ça ne suffit pas à leur faire comprendre que l’abstention n’est pas qu’une préférence pour la grasse matinée ou la pêche dominicale, c’est qu’ils sont, une fois de plus, dans le déni.

« Rappelons que dans le passé, nombre de nos compatriotes se sont sacrifiés pour que notre démocratie reste française, libre, et que chacun de nos concitoyens puisse continuer à s’exprimer, notamment en élisant ses représentants locaux et nationaux. Si le vote est un droit, il doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie. » Nombre de nos compatriotes se sont sacrifiés, non pas pour que notre démocratie reste libre, mais pour le rester, eux. Le vote n’est pas le seul moyen d’expression, loin s’en faut ; une démocratie n’est pas libre et, par bien des égards, peut s’avérer liberticide ; la France en est un très bon exemple.

Laissons les morts où ils sont. Rien ne salit plus leur mémoire et leur honneur que de les invoquer à chaque proposition de loi et à chaque discours, comme si se revendiquer d’eux faisait partie d’un cérémonial démocratique permettant de justifier tout et n’importe quoi. Les vivants, en revanche, ceux qui veulent vivre en hommes libres, méritent toute votre attention. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme ; c’est pour préserver la liberté face au pouvoir que tant de sang a été versé. Ces droits sont naturels, i.e. rien, pas même la pseudo-légitimité du suffrage démocratique, ne saurait les remettre en cause. Ils sont imprescriptibles,c’est-à-dire que rien ni personne n’est au-dessus d’eux.

À partir du moment où on commence à poser des conditions, à émettre des réserves ou créer des exceptions à des droits imprescriptibles, on admet qu’il existe quelque chose ou quelqu’un au-dessus des droits de l’individu, qui peut les violer quand bon lui semble. (Ayn Rand)

Si vous estimez que vous êtes au-dessus, vous allez à l’encontre du but unique que vous imposent la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la constitution. Sinon, considérez mon abstention comme une forme de résistance à l’oppression, et estimez-vous heureux que j’en reste là.