Karine Berger : vision biaisée, erreurs et approximations

Karine Berger en 2011

Dans un article paru dans Le Monde, l’économiste et députée socialiste Karine Berger montre une relation toute personnelle à la vérité.

Dans un article paru dans Le Monde, l’économiste et députée socialiste Karine Berger montre une relation toute personnelle à la vérité.

Par Yann Henry.

Karine Berger en 2011
Karine Berger en 2011

Pour certains, l’impôt est un mal nécessaire, mais pour Karine Berger il s’agit de la clé de voûte de la vie en commun. C’est en tout cas ce qu’elle explique dans un article publié dans Le Monde. Karine Berger est économiste, députée socialiste des Hautes-Alpes et secrétaire nationale à l’économie du Parti socialiste. Elle s’était déjà distinguée pour avoir organisé un débat à l’Assemblée nationale en avril 2012 intitulé « L’impôt heureux, c’est possible ! » et sous-titré « Comment rééquilibrer les finances publiques par le renforcement du consentement à l’impôt. ». Tout un programme. Plus récemment j’avais croisé sa plume en lisant dans le magazine Challenges un de ses éditoriaux qu’elle concluait de la manière suivante : « jamais l’épargne ne remplace la création de crédit en économie ». L’autrichien que je suis failli tomber de sa chaise.

L’article du Monde, déjà évoqué par h16, débute par une citation qu’elle attribue à Bill Kristol, présenté comme un « éditorialiste néoconservateur » : « L’impôt n’a jamais tué un pays, encore moins ses millionnaires. » Sous-entendu, si même un néoconservateur l’admet, alors c’est forcément vrai. Cette traduction assez libre représente une première contorsion par rapport à la réalité. En effet, la citation exacte de Bill Kristol est :

« It won’t kill the country if we raise taxes a little bit on millionaires. » (1’14)

Ce qu’il serait plus honnête de traduire par :

Cela ne tuera pas le pays si nous augmentons un petit peu les impôts des millionnaires.

À aucun moment il n’est donc question d’une généralisation : l’auteur ciblait uniquement le fiscal cliff qui se profilait aux États-Unis au moment où il tenait ses propos. Pas de généralisation hâtive à faire, donc.

La députée enchaîne ensuite sur les fameux 75% :

Pendant ce temps, en France, la droite s’indigne mais seulement à l’encontre de la taxe à 75% sur les millionnaires… Plus faucon que M. Kristol, le député UMP du Val-de-Marne Gilles Carrez affirme : « On a intérêt à garder nos riches. »

On peine à comprendre l’enchaînement logique de Mme Berger, Bill Kristol et Gilles Carrez parlant de choses tout à fait différentes. D’ailleurs, la citation de M. Carrez reprise par Mme Berger est assez banale et devrait faire consensus (si ce n’est la maladroite utilisation de l’adjectif possessif ‘nos’, sous-entendant une espèce de droit de propriété de l’État sur les citoyens du pays qu’il administre) : quelqu’un soutiendrait-il que l’on ait intérêt à ce que ‘nos’ riches s’en aillent ?

Vient ensuite l’effet Laffer :

Le débat a déjà eu lieu aux États-Unis. Car l’axiome selon lequel l’impôt serait un obstacle à la croissance a été testé au début des années 1980 par Arthur Laffer, conseiller de Ronald Reagan et qui popularisa le « Trop d’impôt tue l’impôt ».

Plus précisément, Arthur Laffer expliquait qu’à partir d’un certain niveau de taux fiscal, les recettes fiscales diminuaient. D’où la fameuse courbe de Laffer :

S’ensuivent effectivement des conséquences négatives pour la croissance, via la désincitation à créer de la richesse. Pardonnons cette approximation à la députée tant ce qui suit se révèle être du grand n’importe quoi :

Pourquoi l’impôt serait-il à proscrire ? Car le marché a raison, puisque les prix s’adaptent ; car l’État, c’est mal, puisque les taxes interdisent de baisser les coûts des entreprises.

Karine Berger parle de suppression d’impôt, alors que seules des conséquences néfastes d’une fiscalité trop confiscatoire ont été évoquées. Pour Mme Berger, c’est binaire, soit les impôts sont très élevés, soit il n’y en a pas : pas de place pour une situation intermédiaire. Quant aux arguments logiques prêtés aux partisans du libre marché, ils ne sauraient être plus caricaturaux.

S’ensuit un léger révisionnisme fiscal :

L’administration Reagan a divisé par deux l’impôt sur les sociétés ainsi que la fiscalité des plus riches. Très vite, les États-Unis ont constaté le dérapage de la dette.

Rétropédalage : l’administration a redoublé l’impôt sur les sociétés dès 1986 et augmenté celui des plus fortunés, par le biais des revenus du capital, sous la présidence Bill Clinton. Miracle : deux fois plus d’emplois ont été créés.

Encore une fois, la députée tord les faits pour les faire correspondre avec ses souhaits. Regardons donc la réalité des chiffres :

Si l’administration Reagan a effectivement baissé les taux marginaux d’imposition, il est à noter que les produits fiscaux ont nettement progressé sur la période (+76% sur 8 ans, soit +7,3%/an) et que la dégradation des comptes n’est due qu’à une progression encore plus importante des dépenses (+80%, soit +7,6%/an), notamment à cause de la guerre froide. De plus, les deux dernières années du mandat de Ronald Reagan, qui ont vu les baisses les plus spectaculaires d’impôt (de 50% à 28% pour l’IR et de 46% à 34% pour l’IS) ont coïncidé avec une forte augmentation de leurs produits fiscaux (respectivement +15% et +50%) et une réduction du déficit. Et aucune trace d’un doublement des taux d’imposition en 1986…

Concernant l’administration Clinton, la hausse du taux marginal de l’IR s’est accompagnée d’un triplement de la tranche (de 86 500 $ à 250 000 $), et elle n’a pas débouché sur une augmentation particulière des produits fiscaux (+7,1%, contre une moyenne de +10,2%/an en moyenne sur les 7 années suivantes). Quant au taux marginal, de l’IS, il est resté quasiment inchangé (passage de 34% à 35%).

Quant aux chiffres du chômage, s’ils sont moins spectaculaires sous Reagan que sous Clinton, ils n’ont absolument rien d’infamants : baisse de 2,2 points pour le premier (de 7,5% à 5,3%) et de 3,4 points pour le second (de 7,3% à 3,9%).

Mais puisque Mme Berger tient tant à comparer les différents présidents américains, je l’invite à lire cet article de Steve Hanke dans lequel elle pourra découvrir que Bill Clinton est celui qui a le plus réduit les dépenses publiques (en % du PIB) :

Cette réduction s’est donc faite parallèlement à une baisse du chômage, ce qui contredit l’assertion de Mme Berger :

Les dépenses publiques sont un atout pour les entrepreneurs et les entreprises.

En effet, ceux-ci n’ont visiblement pas eu à trop pâtir de la réduction de dépenses si l’on en juge par les emplois qu’ils ont créés sous l’ère Clinton.

Finissons en relevant une dernière incohérence de Mme Berger :

C’est la cohésion du pays qui impose une gestion sérieuse des dépenses publiques et une réduction de la dette. Car à la différence de la taxe à 75 % sur les millionnaires, le dévergondage budgétaire orchestré depuis dix ans est bel et bien en mesure de « tuer le pays » ; et nourri la contestation de l’impôt.

Pour l’épuiser, la réduction des dépenses publiques de 60 milliards d’euros sur cinq ans annoncée par le gouvernement est incontournable.

Il est difficile de comprendre ce que veut dire la députée par ‘dévergondage budgétaire’. En effet, la dépense publique, dont j’ai cru comprendre qu’elle était une fervente supportrice, a progressé entre 2002 et 2012 de 350 milliards d’euros, pour atteindre 1 165 milliards d’euros (soit une évolution de 52,9% à 56,3% du PIB). Peut-être parlait-elle du déficit, mais Mme Berger aurait là une bien mauvaise mémoire (sélective ?), puisque le dernier budget à l’équilibre remonte à 1974, soit près de 40 ans.

Quant aux réductions de dépenses annoncées, il a déjà été démontré qu’il ne s’agissait que d’un pur effet d’annonce.

Cet article se révèle être donc un amoncellement d’erreurs factuelles, de contre-vérités et de jugements caricaturaux, le tout avec une logique au mieux bancale. Le travail d’un économiste ne consiste pas à tordre la réalité pour la faire correspondre avec son idéologie, mais il est vrai que Mme Berger porte actuellement la casquette politicienne.