Affaire Zoé Shepard : le pseudonyme, la protection qui ne protège pas

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Les fonctionnaires ne disposent pas d’une liberté d’expression aussi étendue que le reste de la population.

Zoé Shepard, auteur de « Absolument dé-bor-dée » a été condamnée par le tribunal administratif de Bordeaux. Les fonctionnaires ne disposent pas d’une liberté d’expression aussi étendue que le reste de la population.

Par Roseline Letteron.

Vous souvenez-vous de Zoé Shepard ? Elle avait fait beaucoup rire en 2010, avec son pamphlet Absolument dé-bor-dée, ou le paradoxe du fonctionnaire racontant la vie quotidienne dans une mairie imaginaire, et joyeusement sous-titré : « Comment faire trente-cinq heures en un mois« . Derrière le pseudonyme de Zoé Shepard se cache une jeune fonctionnaire territoriale, à la plume alerte, chargée de mission au Conseil régional d’Aquitaine. Le succès du livre, plus de 400 000 exemplaires vendus, a cependant dépassé les espérances de son auteur, qui a été reconnu, et hélas dénoncé par l’un de ses collègues.

Ses supérieurs hiérarchiques, décidément dépourvus d’humour, engagent une procédure de sanction disciplinaire pour manquement au devoir de réserve et à l’obligation de discrétion. La fonctionnaire est condamnée par le conseil de discipline, en août 2010, à dix mois de suspension, dont six avec sursis. Dans une décision du 31 décembre 2012, le tribunal administratif de Bordeaux refuse d’annuler cette sanction. Pour le moment, cette décision n’est accessible nulle part, mais on sait que le rapporteur public avait estimé la sanction proportionnée à l’outrage, puisque l’ouvrage contenait « une charge dénuée de toute mesure« , dans lequel « l’intérêt général apparaît comme un concept illusoire ».

Devoir de réserve et obligation de discrétion

La décision, dont on espère qu’elle sera frappée d’appel, confirme ce que l’on savait déjà. Les fonctionnaires ne disposent pas d’une liberté d’expression aussi étendue que le reste de la population. Le devoir de réserve contraint tout agent public à faire preuve de mesure dans son expression à l’égard des administrés et du service dans lequel il est employé. Il pèse avec une intensité variable selon les agents, et s’impose de manière plus rigoureuse aux personnels d’encadrement qu’aux employés subalternes. L’obligation de discrétion concerne, quant à elle, les documents et les informations dont l’agent a connaissance dans ses fonctions, sauf s’ils sont communicables aux administrés sur le fondement de la loi du 17 juillet 1978 relative à l’accès aux documents administratifs.

Pseudonyme et liberté d’expression

La sanction qui vise Zoé Shepard peut sembler particulièrement sévère. On songe qu’aux États-Unis, le Premier Amendement la protégerait contre toute poursuite, et qu’elle serait peut-être considérée comme celle qui a eu le courage de dénoncer certains dysfonctionnements. Sa liberté d’expression serait considérée comme plus importante que son devoir d’obéissance hiérarchique.

En droit français, Zoé Shepard a commis une faute professionnelle. Le fait qu’elle ait situé l’action de son livre dans un service imaginaire ne suffit pas à l’exonérer de sa responsabilité, dès lors que certains de ses collègues s’étaient reconnus dans son pamphlet. Surtout, et c’est sans doute, le plus important, le fait de publier sous pseudonyme ne l’exonère pas davantage. Dans ce cas, le pouvoir hiérarchique, qui impose la confidentialité des informations relatives au service et la réserve à son égard, l’emporte clairement sur la liberté d’expression.

Sur ce plan, cette jurisprudence n’est pas nouvelle. Dans une décision du 10 juillet 1996, la Cour administrative d’appel avait déjà admis la légalité de la sanction prise à l’égard d’un agent du fisc qui avait publié, sous pseudonyme, un ouvrage mettant en cause le fonctionnement des services fiscaux. Cette jurisprudence s’applique à tous les supports de l’expression, et on a vu récemment deux magistrats poursuivis pour avoir « tweeté », sous pseudonyme, pendant un procès d’assises.

Comment résoudre le conflit de normes ?

Cette dernière affaire permet peut-être de prendre conscience de la méthode bien peu nuancée que le droit positif utilise pour résoudre le conflit entre la liberté d’expression et le devoir de réserve. Car le fonctionnaire peut choisir d’utiliser un pseudonyme pour des motifs très diversifiés.

Dans certains cas, on l’a vu sur les réseaux sociaux, le pseudonyme est utilisé pour échanger des plaisanteries de potache bien à l’abri derrière son pseudo, se moquer du Président trop rigide ou du témoin maladroit. Tout cela n’est pas bien méchant, mais faut-il, dans ce cas, faire prévaloir la liberté d’expression sur les devoirs qui sont ceux du fonctionnaire ? Dans le cas des magistrats de Tweeter, ce n’est pas tant le contenu de leurs propos qui leur est reproché que le fait qu’ils aient utilisé le réseau social pour se distraire, pendant un procès. L’accusé avait en effet le droit d’être jugé par des magistrats attentifs. Ce n’est donc pas tant le manquement à l’obligation de réserve qui est invoqué que la faute professionnelle de nature à semer un doute sur la sérénité de la justice.

Dans d’autres cas, comme celui de Zoé Shépard, le pseudonyme est utilisé pour porter à la connaissance du public certains dysfonctionnements, notamment lorsque la voie hiérarchique a échoué. Absolument dé-bor-dée utilise le mode pamphlétaire, une des traditions du journalisme français, pour dénoncer des abus bien connus dans les administrations territoriales. Sur ce plan, le livre n’est certainement pas inutile, et ses supérieurs hiérarchiques auraient sans doute été mieux inspirés en lui proposant une mission sur la réforme des services. Cette utilisation médiatique du pseudonyme est assez fréquente, et l’on se souvient de la grosse colère de l’Élysée, lorsque quelques officiers réunis sous le nom de « Surcouf », avaient publié, en juin 2008 dans Le Figaro, un article critiquant le « Livre Blanc » de la défense. Le pseudonyme avait alors permis de faire en sorte que la « Grande Muette »… ne le soit plus.

Dans cette seconde hypothèse, le pseudonyme permet de faire connaître à l’opinion publique tel ou tel dysfonctionnement, et d’engager un débat sur les moyens d’y remédier. Sur ce point, la jurisprudence pourrait peut être s’inspirer de celle de la Cour européenne en matière de liberté de presse. Elle considère, en effet, que la liberté de presse doit l’emporter sur la vie privée des personnes, dès que l’article contesté apporte une « contribution à l’intérêt général ». Ne pourrait-on, sur ce modèle, estimer que la liberté d’expression sous pseudonyme doit l’emporter sur l’obligation de réserve, dès que l’auteur contribue à un débat d’intérêt général ?

En tout cas, l’affaire Zoé Shépard montre que la protection du pseudonyme n’est jamais absolue. Elle peut céder devant l’enquête pénale, mais aussi, on l’a vu, la simple jalousie ou animosité des collègues. Le pseudonyme n’offre donc qu’un anonymat temporaire et fragile. Il faut s’en souvenir avant d’écrire un pamphlet, ou un tweet.


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