L’existentialisme et la raison

existentialisme

La rationalité accomplit une sorte de miracle involontaire : elle donne un sens à nos existences dans un monde qui n’en a pas.

La rationalité accomplit une sorte de miracle involontaire : elle donne un sens à nos existences dans un monde qui n’en a pas.

Par Fabrice Descamps.

Un de mes amis continue de défendre, contre vents et marées, des options philosophiques très proches de l’existentialisme athée d’un Jean-Paul Sartre. En un mot, il considère que, le monde étant absurde, nous sommes obligés de, je le cite, « choisir » les valeurs que nous donnerons à nos existences afin de leur trouver le sens qui justement leur manque a priori.

Je voudrais donc dire ici en quoi mes propres conceptions m’éloignent ou me rapprochent de l’existentialisme de mon ami.

Le monde n’a pas de sens, c’est entendu. Nulle providence ne vient lui donner la direction qui lui fait défaut. Car, si Dieu existe, j’estime à l’instar de Spinoza qu’il ne donne aucun sens à ce monde. La simple considération de la somme de mal qu’abrite le monde suffit à montrer que, si Dieu existe, il n’est certainement pas tel que le décrit la plupart du temps la théologie chrétienne traditionnelle, à savoir « miséricordieux ». Ou alors il le cache bien !

On serait donc tenté, comme mon ami, de se dire que, si le monde est absurde, nous devons décider quel sens donner à nos existences car il n’y a pas de raison que nos vies soient spontanément moins insignifiantes que le monde où elles se déroulent.

Cette entreprise recèle pourtant dès le départ une contradiction insoluble : si le monde n’a aucun sens, alors tout sens que nous donnerions à nos vies se révèlerait aussi trompeur puisqu’on ne voit pas comment les diverses significations que nous pourrions choisir ne seraient pas entachées des mêmes vices que le monde où elles s’inscrivent. Admettons que nous adorions la philatélie. Nous pourrions consacrer toute notre existence à la philatélie. Ce serait une façon de lui donner un sens : vivre pour collectionner des timbres. Fort bien, sauf qu’on voit immédiatement que collectionner des timbres n’a pas plus de sens que collectionner les boîtes de Camembert ou que franchir la Manche à la nage. Tout cela est aussi absurde et dénué de sens que le monde même où nous pouvons nous adonner à de telles activités.

L’existentialisme bute donc sur la vanité du monde qui le rend aussi vain que la collection de boîtes de Camembert.

Un espoir nous reste pourtant : le monde est certes absurde, mais cette absurdité est cependant parfaitement supportable lorsque, contre toute attente, nous y rencontrons le plaisir. J’ai beau me dire ainsi que la sexualité est certainement une activité aussi absurde que toutes les autres, c’est tout de même bien plaisant.

Recherchant mon propre plaisir, je découvre en chemin le principal outil qui me permettra de maîtriser le monde : la rationalité. Je n’ai pas voulu la rationalité. Le monde non plus. Mais elle est un produit de ce monde au même titre que les timbres-poste ou le sexe ; or, à leur différence, elle ne se satisfait pas de l’absurdité de ce monde. En répondant aux trois questions fondamentales que lui pose l’esprit selon Kant : « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ? », elle cherche précisément à donner à nos existences le sens qui leur manque initialement. Mais, à l’encontre des recommandations de l’existentialisme, la rationalité ne saurait se satisfaire d’un but aussi absurde que collectionner les boîtes de Camembert.

Or que nous apprend la rationalité lorsque nous nous sommes pleinement consacrés à elles ? Que le but rationnel de l’existence est, pour l’individu, d’être de plus en plus rationnel ; la rationalité se veut elle-même, elle est son propre but, sa propre téléologie.

Bien sûr, quand on y réfléchit un peu, cela peut paraître aussi absurde que de collectionner les timbres car la rationalité, en se voulant elle-même, au fond, tourne en rond. Mais c’est aussi le moins idiot des choix que nous ayons puisque c’est le seul qui n’ait pas besoin d’autre chose que de soi-même pour justifier sa propre existence.

Vous pouvez ainsi collectionner les timbres en m’expliquant que vous le faites parce que vous y prenez plaisir. Soit. Mais même si vous y prenez plaisir, cela seul suffit-il à justifier ce plaisir ? Je pense par exemple que Francis Heaulme prend plaisir à tuer des gens, mais cela ne justifie en aucun cas ses crimes, n’est-ce pas ?

Avec la rationalité, la justification de nos actions accompagne ces mêmes actions. Si j’agis rationnellement, c’est que j’agis pour de bonnes raisons. Pas besoin d’aller plus loin. Le sens de mes actions est immédiat.

La rationalité accomplit donc une sorte de miracle involontaire : elle donne un sens à nos existences dans un monde qui n’en a pas.

Si j’étais existentialiste, je choisirais donc d’être rationnel car c’est la seule option qui tienne vraiment sa promesse de donner du sens à une vie qui en est dépourvue. En se voulant elle-même, la raison veut le monde qui l’a engendrée. Elle seule peut nous faire échapper à l’absurdité de la vie, lui donner un sens et approuver son apparition dans l’univers.

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