Crise : le déficit pédagogique

Pour sortir de la crise, il conviendra que les gouvernements qui furent les plus intoxiqués par l’alchimie économique se convertissent à la science économique.

Pour sortir de la crise, il conviendra que les gouvernements qui furent les plus intoxiqués par l’alchimie économique se convertissent à la science économique.

Par Guy Sorman.

Ce dont les Européens se remettent aujourd’hui difficilement fut une hallucination politique collective : croire que les gouvernements sont le moteur de la croissance économique. Cette croyance, car ce fut une croyance et pas une science, a été répandue par des charlatans parfois bardés de titres universitaires et que les dirigeants politiques eurent tout avantage à rallier. À suivre cette alchimie, il aurait suffi d’appuyer sur les bons leviers, manettes monétaires, soupapes budgétaires, volant industriel, pour que s’en suivent, par miracle, des richesses et de l’emploi. L’opinion publique y crut aussi puisqu’il est tentant pour l’esprit d’imaginer que des causes simples – l’action de l’État – conduisent à des bénéfices collectifs, la richesse et sa redistribution. Ainsi, au nom de la prospérité et de la justice sociale, ont enflé comme une grenouille, la dimension des bureaucraties publiques, leurs interventions de plus en plus détaillées et comme conséquence inenvisagée, le déficit public : une dette à la charge désormais, non pas des coupables mais des croyants, dupes et victimes de l’alchimie économique.

Le seul bénéfice involontaire de cet effondrement de l’illusion collective, dénoncé tout de même par quelques voix isolées dans le désert (mais il ne sert à rien d’avoir raison contre la foule) sera peut-être la substitution de la connaissance économique à l’alchimie économique. Que dit la science ? L’expérience, toute science n’est qu’expérimentale, permet dorénavant de fonder la croissance sur des principes peu contestables : l’innovation, l’entrepreneur et un État de qualité. Cette vérité est si triviale qu’on n’ose à peine rappeler que seule l’innovation est le fondement de toute prospérité. De la roue à aubes aux Organismes Génétiquement Modifiés, c’est aux savants que nous devons tout gain de productivité, c’est-à-dire la réduction du temps de travail, la qualité de la vie et son allongement. L’innovation seule ne suffit pas, sinon la Chine aurait devancé l’Europe dès le Moyen Âge : il faut aussi l’entrepreneur, cet esprit ingénieux qui transforme la science en produit et service consommables à un prix accessible pour le plus grand nombre. L’entrepreneur à son tour ne prend le risque de cette transmutation, pas de plomb en or, mais de science en objet standardisé, que s’il y trouve son avantage. Cet avantage ne lui est garanti que par un État de qualité. Pas de développement donc sans des institutions stables, fiables et prévisibles : un état de droit que seul garantit un État de qualité. Pas un État de quantité.

À la faveur involontaire de la crise donc, cette théorie très ancienne de l’entrepreneur (formulée il y a deux siècles par Adam Smith et Jean-Baptiste Say) resurgit. Avec de solides raisons d’être confiant en l’avenir de notre continent européen. Il se trouve en effet que trois nations seulement, ou groupes de nations, dominent au présent le monde de l’innovation : les États-Unis, le Japon et l’Union européenne. Chacun enregistre, chaque année, environ 250 000 brevets par an, à valeur juridique universelle, suivi très loin derrière par la Corée du Sud, le seul pays véritablement émergent dans ce domaine. Tous les autres se trouvent encore dans la phase de transition de l’économie agricole vers l’économie industrielle ou dans l’économie primitive de la sous-traitance.

Ces brevets d’aujourd’hui nous donnent comme une photographie de l’économie de demain : tout brevet ne générera pas nécessairement un produit et service, mais statistiquement ce sera le cas. Des entrepreneurs capables de cette métamorphose ? Les États-Unis, le Japon et l’Europe en regorgent, en particulier parmi les générations éduquées montantes qui ne rêvent que d’entreprise et de mondialisation. Un État de qualité ? Il conviendra que les gouvernements qui furent les plus intoxiqués par l’alchimie économique se convertissent à la science économique. Ils s’y évertuent, particulièrement en Espagne. Ce qui fait défaut est la pédagogie : les peuples qui avaient aveuglement suivi les charlatans attendent à bon droit, un supplément d’explication. Cette pédagogie n’est pas encore à la hauteur du désenchantement.

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Sur le web.
Publié initialement sur ABC, Madrid.