La politique économique avant et pendant la crise

Le libéralisme est accusé d’avoir provoqué une « financiarisation » de l’économie, et donc la crise. Réexamen des politiques économiques menées avant et pendant la crise.

Le libéralisme est accusé à tort d’avoir provoqué une « financiarisation » de l’économie, et donc la crise. Réexamen des politiques économiques menées avant et pendant la crise.

Par Vladimir Vodarevski.

Discerner la politique économique menée dans le monde avant et après la crise n’est pas aisé, tant les médias sont pauvres en analyses et en débats économiques. La responsabilité de la crise est, dans les grands médias, généralement attribuée aux marchés financiers. L’idée simpliste développée est que le monde a connu des politiques libérales et de dérégulation après la crise de 1973, qui ont constitué une rupture avec les politiques keynésiennes et interventionnistes de l’après deuxième guerre mondiale. Ces politiques auraient entraîné une « financiarisation » de l’économie, et la crise. Il n’y a pas de débat sur le sujet, aucun questionnement.

Pourtant, une analyse plus fouillée, un simple questionnement, un simple regard sur les faits montrent une réalité bien différente. Ainsi, la libéralisation de l’économie mondiale, et des marchés financiers, est-elle réelle? La financiarisation de l’économie est un fait, mais son origine n’est pas le libéralisme. Car un élément primordial de la politique économique est totalement ignoré dans les médias : l’expansionnisme monétaire. Cet expansionnisme est la principale caractéristique de la politique économique suivie avant la crise, mais aussi pendant. La monnaie est devenu la variable utilisée pour contrôler l’économie, la relancer, atténuer une éventuelle surchauffe. Le tout accompagné d’un encadrement strict du monde de la finance.

La dénonciation courante de « l’ultralibéralisme » suppose que l’État se désengage de l’économie. La progression des dépenses publiques indique pourtant clairement le contraire. De même, les déficits budgétaires des pays occidentaux montrent de façon criante que la politique budgétaire a toujours été à l’honneur. En fait, seule l’Allemagne, depuis une dizaine d’année, est engagée dans une diminution à la fois de son déficit et de ses dépenses publiques. Il y a aussi la Suède, mais elle part de très loin : la dépense publique a représenté plus de 70% du PIB. Quant au Royaume Uni, présenté comme un parangon de libéralisme, durant la seconde partie du mandat de Tony Blair, et pendant celui de Gordon Brown, la dépense publique a augmenté, l’emploi public servant à soutenir la croissance.

Le marché du travail n’est pas non plus vraiment libéralisé. En France, les réglementations du marché du travail se sont accumulées, et ont été considérablement alourdies par rapport aux années 1960. Les lois Auroux, les 35h, les plan de sauvegarde en cas de licenciement, les prudhommes qui interviennent dans la gestion de l’entreprise en jugeant de la nécessité de licencier ou non avec la notion de motif économique de licenciement (même si cette notion est tellement subjective qu’elle aboutit surtout à une insécurité juridique).

Dans d’autres pays, le marché du travail a peu évolué. En Allemagne, Gerhard Shroder a ouvert quelques possibilités, mais ce sont surtout les syndicats qui ont fait preuve de réalisme, sans que les règles changent. En Espagne, il y a eu de légers changement, mais la réglementation reste très rigide. En Italie, le patron de Fiat organise des référendums dans les usines pour changer les règles. Le Royaume Uni a connu sa révolution, avec Margaret Thatcher. Même si Tony Blair, puis Gordon Brown, ont à nouveau rigidifié la réglementation avec par exemple un salaire minimum, ce pays reste un exemple de révolution. D’ailleurs, l’emploi résiste aujourd’hui malgré la crise.

La mondialisation est aussi évoquée comme une rupture et un symbole de « l’ultra-libéralisme ». Mais, qu’est-ce que la mondialisation ? Ce n’est pas l’ouverture des pays au commerce par la diminution des droits de douanes. En effet, cette ouverture a débuté après la deuxième guerre mondiale, avec les accords du GATT. Et elle est bloquée depuis une quinzaine d’années. Il n’y a pas un vaste espace mondial de libre-échange : les droits de douanes existent toujours. De plus, l’ouverture est régulée, avec notamment la création de l’OMC.

La véritable rupture, c’est l’émergence de certains pays, dont la Chine. Ces pays ont commencé à adopter certains principes de l’économie de marché, ce qui a permis leur développement. Donc, la mondialisation est effectivement due à une libéralisation, limitée. Mais pas du commerce mondiale, ni des pays développés.

Les privatisations sont aussi considérées comme un symbole de la libéralisation de l’économie. Cependant, elles ne représentent pas un basculement du modèle économique. En Europe de l’Ouest, ce sont simplement quelques entreprises, parmi toutes celles qui étaient déjà privées, qui sont dénationalisées. C’est dans les anciens pays communistes que le paradigme a changé. Dans les pays qui étaient déjà des économies de marchés, les dénationalisations ont simplement rajouté quelques entreprises au secteur privé, qui était déjà l’essentiel du tissu économique.

Examinons maintenant le cas des marchés financiers, accusés d’avoir provoqué la crise actuelle, qui est nommée « crise financière ». Le libéralisme est accusé d’avoir provoqué une « financiarisation » de l’économie, et donc la crise.

Il est vrai que les marchés financiers se sont ouverts, se sont internationalisés, et se sont développés. Cependant, leur mode de développement est loin d’avoir été libéral. Ce n’est pas parce que l’appellation de « marché » est usité que les règles de l’économie de marché sont respectées.

En effet, le secteur financier n’est pas régi par les règles de l’économie de marché. D’abord, ses principaux acteurs, les banques, voient leur comportements strictement encadrés par les critères de Bâle. Ces critères sont établis par le Comité de Bâle, qui se présente ainsi : « Le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, institué en 1975 par les gouverneurs des banques centrales des pays du Groupe des Dix, rassemble les autorités de contrôle des banques. Il est composé de hauts représentants des autorités de contrôle bancaire et banques centrales d’Allemagne, de Belgique, du Canada, d’Espagne, des États-Unis, de France, d’Italie, du Japon, du Luxembourg, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, de Suède et de Suisse. Ses réunions ont habituellement pour cadre la Banque des Règlements Internationaux, à Bâle, siège de son Secrétariat permanent. » Les recommandations de ce comité sont appliquées par les pays occidentaux.

Le comité de Bâle encadre strictement le comportement des banques. Il détermine le niveau de fonds propres en fonction des engagements de la banque. Par exemple, une banque doit immobiliser moins de fonds propres si elle prête à un État que si elle prête à une entreprise. C’est aussi le comité de Bâle qui a consacré le rôle des agences de notation. Celles-ci sont critiquées. Pourtant, c’est la réglementation qui oblige les banques à tenir compte de la notation. Et la réglementation définit aussi les obligations des agences de notation.

D’autres réglementations ont imposé les agences de notation. La Uniform Net Capital Rule, aux USA, en est un autre exemple, et la Nationally Recognized Statistical Rating Organization (NRSRO) définit une liste d’agences agréées. (Cf. Le surprenant pouvoir des agences de notation ).

Les décisions des acteurs du monde de la finance sont donc largement influencées, et même contraintes, par la réglementation. Ce n’est pas une économie de marché, où chacun est libre de ses décisions. Et où chacun doit assumer ses erreurs. Car, dans le système actuel, le respect de la réglementation implique un soutien des États aux établissements en difficultés. Alors qu’en économie de marché, c’est la responsabilité, le fait de devoir assumer les pertes, qui oblige à la prudence. La nationalisation des pertes est le contraire de l’économie de marché.

Les marchés financiers se sont également développés car il y avait une abondance de liquidités prêtes à s’y déverser. Ces liquidités ont été fournies par les banques centrales. Là est la plus grande rupture dans la politique économique depuis l’après deuxième guerre mondiale : la politique d’expansion monétaire pour soutenir l’économie.

À partir de 1944, la politique monétaire mondiale est régie selon les dispositions des accords de Bretton Woods. Selon ces accords, le dollar est convertible en or, selon une parité fixe. Les autres monnaies ne sont pas convertibles en or directement, mais leur valeur est définie par rapport au dollar. C’est donc une sorte d’étalon or indirect. Les pays devaient donc faire attention à leur création monétaire, et faire en sorte d’avoir toujours en réserve suffisamment de dollars. Sauf les USA, qui étaient liés par la parité du dollar en or, mais ne l’ont pas respectée, ce qui a mis fin aux aux accords de Bretton Woods, avec la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971. Avant cette date, les États devaient donc gérer une création monétaire limitée, et ne pouvaient pas créer de la monnaie comme ils le souhaitaient pour, par exemple, relancer l’économie.

Après Bretton Woods, cela devint progressivement possible, au niveau mondial. L’avènement de l’euro a consacré cette politique en Europe. La Fed a ouvertement soutenu l’économie US par une politique de taux bas. La BCE, officiellement, a un objectif d’inflation. Mais elle n’a pas suivi les théories qui prônent la lutte contre l’inflation. Que ce soit la théorie quantitative de la monnaie, ou sa version remaniée, le monétarisme, toutes deux placent l’augmentation de la masse monétaire comme la cause de l’inflation. Or, la BCE n’a pas cherché à ralentir la croissance importante de la masse monétaire en euro. La Banque d’Angleterre a suivi le même type de politique. (Pour plus de détails, cf Monnaie et finances : de l’orthodoxie à l’expansionnisme.)

L’économie a donc été dirigée par le biais de la politique monétaire. Les taux étaient maintenus bas pour relancer l’économie, puis augmentés quand celle-ci était considérée en surchauffe. C’est cette création monétaire qui a également favorisé les dépenses publiques, par l’afflux de liquidités disponibles pour les financer. Cette politique a permis le soutien au crédit hypothécaire aux USA, ainsi que les crédits accordés à l’immobilier par les caisses d’épargne espagnoles.

La politique économique était donc la suivante : un pilotage de l’économie par la monnaie, et une réglementation dirigiste pour encadrer les organismes financiers. Rien à voir donc avec le libéralisme.

Cette politique économique trouve sans doute son inspiration dans le principe de la banking school, qui prône un relâchement du lien entre l’or et la monnaie, et chez Keynes et ses successeurs de la synthèse qui prônent la relance de l’économie, et qui croient pouvoir la contrôler par l’action sur des agrégats, comme le taux d’intérêt peut influencer l’activité économique.

Curieusement, cette politique économique a également une inspiration monétariste. En effet, les monétaristes accusent une brutale restriction monétaire de la Fed d’avoir aggravé la crise de 1929 et d’avoir conduit à la grande récession. Ce qui est compris comme une justification à la baisse des taux d’intérêt pour relancer l’économie. Or, le monétarisme conclut plutôt à l’effet perturbateur d’une politique monétaire dirigiste. Il prône une croissance continue et modérée de la masse monétaire, afin de ne pas perturber l’économie. Il y a donc une contradiction entre la politique de pilotage de l’économie par la monnaie et le monétarisme.

Après le déclenchement de la crise, c’est toujours la même politique économique qui est menée. Les banques centrales soutiennent l’économie par la création monétaire. La dépense publique augmente. La réglementation financière garde la même philosophie dirigiste. Les politiciens appellent en Europe à la création d’eurobonds, en vue d’accroître encore la dépense publique. La politique d’assainissement se met en place bien timidement. Elle est nommée « austérité », tandis que la politique d’expansion monétaire est nommée « politique de croissance ».

Cette brève revue de la politique économique avant et après la crise montre que la libéralisation est inexistante. Et que les thèmes centraux sont l’expansionnisme monétaire, utilisé pour soutenir la croissance, et une réglementation financière interventionniste, dans le but officiel d’éviter les crises. Mais il y a eu crise. Et comme par hasard, elle est partie du secteur financier, le secteur le plus réglementé de l’économie.

La crise devrait pousser à s’interroger sur la politique économique dans laquelle elle s’inscrit. La politique de pilotage par la création monétaire ne devrait-elle pas être remise en cause ? Qu’est-ce qui la justifie réellement, sachant qu’elle se base sur des théories contradictoires, mêlant synthèse keynésienne et monétarisme ? Ne faudrait-il pas mener une autre politique ?

Cette interrogation échappe aux grands médias. Ainsi qu’aux débats politiques. Tous se focalisent sur la dénonciation d’un libéralisme inexistant qui occulte les questions essentielles, et dérangeantes peut-être, sans diffuser les vrais débats.

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