Grèce : Hydra ou l’avant-goût de révolte

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L’État grec se mue peu à peu en outil de prédation pure. Les habitants d’Hydra pourraient être des précurseurs : entre les institutions publiques et le commerce des entrepreneurs, les Grecs vont être amenés à choisir assez vite leur moyen de survie.

L’État grec se mue peu à peu en outil de prédation pure. Les habitants d’Hydra pourraient être des précurseurs : entre les institutions publiques et le commerce des entrepreneurs, les Grecs vont être amenés à choisir assez vite leur moyen de survie.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

De la petite île d’Hydra dans le golfe Saronique nous vient une anecdote presque cocasse sur ces Grecs-qui-refusent-de-payer-leurs-impôts. Pratiquement tout le monde a vu passer la dépêche, aménagée ici ou là et reprise de confrère en confrère.

Les faits se déroulent actuellement à Hydra. Sur la petite île de la Mer Égée, un restaurateur de bord de mer s’est vertement opposé vendredi soir à un contrôle de la brigade de la haute délinquance financière.

Interpellé et embastillé, le bistrotier est devenu le symbole d’un ras-le-bol largement partagé. En soutien, un barrage a été élevé face au poste de police. Pour interdire son transfert vers la capitale, le trafic maritime a été bloqué. Les opposants ont même coupé l’eau et l’électricité à la police.

Le site d’information Contrepoints a donné une version plus complète de l’événement:

[Nos] confrères français oublient de préciser les conditions exactes de l’arrestation de ce restaurateur : il aurait fait un malaise durant son arrestation (ce qui aurait obligé la police a retarder son transfert à Athènes dans le cadre de la procédure), et dans la foulée, comme la police et les inspecteurs du fisc souhaitaient embarquer quelqu’un tout de même, le fils du restaurateur, simple employé du restaurant, aurait été arrêté, conduit au poste menotté puis finalement libéré. Ce sont ces deux événements, s’ajoutant apparemment à bien d’autres ces dernières semaines, qui ont déclenché la colère des habitants de l’île d’Hydra qui s’estiment persécutés.

Les informations dépassant la dépêche d’agence n’étaient pas si difficiles à dénicher, puisqu’on les trouve dans la presse grecque.

Tout cet épisode pourrait servir comme illustration de l’incompétence, du simplisme voire de la partialité de certains médias, s’il en était besoin ; mais je crois qu’au-delà de son traitement médiatique, une étape sérieuse vient d’être franchie sur Hydra.

Selon Frédéric Bastiat, l’État est la grande fiction au nom de laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Une définition aussi iconoclaste fait hausser le sourcil de ceux qui la découvrent ; irrité, chacun rappellera doctement que sans l’État il n’y aurait ni routes ni ponts (ah bon ?), pas d’école (comme si celle-ci n’était pas antérieure à celui-là de quelques siècles), pas d’hôpitaux (encore une erreur) et ainsi de suite…

La longue litanie convenue sur l’État-providence-indispensable-à-nos-vies a de multiples objectifs, comme rappeler publiquement l’allégeance de l’orateur tenant ce discours ou maintenir la cohésion sociale en répétant le credo – car c’est bien d’une prière dont il s’agit. Comme n’importe quelle croyance, l’indispensabilité de l’État est un axiome. Elle doit être admise sans démonstration. Que l’illusion se dissipe et tout peut arriver, comme sur Hydra.

À y regarder de plus près, il n’y a pas grande différence sur l’île entre le comportement de collecteurs d’impôts envoyés par Athènes et ceux d’une mafia quelconque décidée à extorquer davantage au nom de Dieu sait quel racket à la « protection ». Dans les deux cas se succèdent intimidation, justifications plus que douteuses, prise d’otage et révolte compréhensible de la population devant des méthodes de gangster – la seule différence étant le port de l’uniforme par les hommes de mains de l’État grec.

Certes, on me rétorquera qu’à la différence d’une mafia, les collecteurs d’impôts du gouvernement sont « légitimes », qualificatif magique qui devrait suffire à faire taire toute protestation. Pourtant, l’argumentation n’a pas fait mouche auprès des habitants d’Hydra, loin s’en faut.

D’où les agents de l’État grec tirent-ils leur « légitimité » ? De la démocratie ? Non seulement l’hypothèse est saugrenue – aucun système honorable n’octroie à 50,1% des électeurs un pouvoir absolu sur toute une population – mais elle devient carrément grotesque dès lors qu’on examine l’histoire récente des gouvernements grecs, depuis la démission forcée du premier ministre Georges Papandréou en 2011 (débarqué sous pression européenne pour avoir justement voulu soumettre les mesures de rigueur à un référendum, ce qui ne manque pas de sel…) jusqu’aux élections faites et refaites en 2012. À moins qu’on ne jette un œil au système politique grec et à ses 50 sièges-bonus à l’Assemblée, réservés au vainqueur. Et c’est de ces institutions bancales et de cette tragi-comédie élective que jaillit une légitimité devant laquelle chacun devrait s’incliner ? Allons donc !

Mais les discussions de salon sur le ridicule achevé de l’État grec et le comportement de ses serviteurs ne sont, hélas, qu’une partie du problème. Le reste est plus sérieux.

La Grèce traverse une récession depuis cinq ans. Le taux de chômage atteint 23%. Qui va sortir la Grèce de la misère, créer de la richesse, générer des emplois ? Au vu des ressources dont dispose le pays, je dirais, typiquement, le secteur du tourisme – y compris des restaurateurs comme celui qui vient de se faire expulser manu militari de son commerce.

Les contrôleurs du fisc lui reprochaient de ne pas fournir de reçus à ses clients, un cas classique d’évasion fiscale. Mais de quelle marge de manœuvre disposait-il en réalité, lorsque l’obéissance à la frénésie de prélèvements de l’État grec l’aurait poussé à la faillite ? Face à des exigences insolubles, la fraude n’est pas une solution de facilité, mais de survie. De fait, le travail au noir se répand dans la société grecque. Endémique autrefois, il semble aujourd’hui indispensable. Même les fonctionnaires de l’État en charge de le combattre se laissent corrompre plutôt que de l’endiguer.

Menée par une classe politique incapable de couper dans les dépenses, la Grèce s’est enfoncée pour de bon dans la terra incognita de l’extrémité droite de la Courbe de Laffer. En d’autres termes, elle applique aujourd’hui l’adage selon lequel « trop d’impôts tue l’impôt » avec un acharnement qui force le respect.

Sans revendications, sans idéologie, sans arrière-pensées, les habitants d’Hydra se sont retrouvés dans le rôle étrange de guérilleros de la libre-entreprise – défendant un entrepreneur local contre un pouvoir central distant et peu légitime, à l’utilité discutable, lui-même ne se manifestant que dans une démonstration de force pour exiger son dû. La fronde qui a agité l’île n’a pas donné lieu à des débats politiques échevelés ; c’était simplement l’occasion pour les habitants de secourir l’un des leurs, un homme dont l’activité ne nuisait visiblement à personne et dont l’incarcération tumultueuse a semblé profondément injuste.

D’une certaine façon, les habitants d’Hydra pourraient être des précurseurs. L’activité économique grecque continue de s’enfoncer : 68% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Alors que son appétit fiscal ne connaît plus de limites et que l’économie souterraine sera bientôt la seule à fonctionner encore, l’État grec se mue peu à peu en outil de prédation pure. Les masques tomberont alors ; l’État ne sera plus la grande illusion astucieusement dévoilée par Frédéric Bastiat, mais simplement un parasitisme répressif de la plus grande violence, auto-justifié par un vernis démocratique fort mince.

Avec la loi pour lui, l’État se défend bien, et gageons qu’il emploiera ses dernières forces à stériliser les îlots de richesse encore à sa portée sous couvert de recouvrements fiscaux. Mais quand tous les entrepreneurs, tenanciers de petits commerces et autres dirigeants de PME auront fui, mis la clef sous la porte ou disparu d’une façon ou d’une autre, que fera-t-on alors ?

D’ici peu de temps – si ce n’est déjà le cas aujourd’hui – simplement parce qu’ils survivent sans tout sacrifier à un État dévorant, tous les Grecs seront coupables d’évasion fiscale, de travail au noir, de fraude et tutti quanti. L’État n’aura qu’à ouvrir l’annuaire pour piocher par milliers des « criminels fiscaux » à jeter en prison. Peut-il les enfermer tous ? Mais qu’en fera-t-il ? S’emparer de leur patrimoine et les punir durement selon de belles lois fiscales votées à l’unanimité ne ressuscitera pas la prospérité pour autant. Quant aux prisonniers de droit commun, le gouvernement d’Athènes n’a même plus de quoi les nourrir aujourd’hui.

La création de richesse ne se décrète pas.

Les spasmes préalables à l’effondrement d’un État-providence sont les plus brutaux. Entre les institutions publiques et le commerce des entrepreneurs, les Grecs vont être amenés à choisir assez vite leur moyen de survie. N’en déplaise à tous ceux qui vouent un culte à l’État, il est probable, comme dans le cas d’Hydra, que les Grecs préfèrent leur gagne-pain à leur percepteur.

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