L’artiste face à la crise : en dire toujours plus, même avec moins

L’art est le révélateur et le remède des crises, la catharsis salvatrice, le cri vrai d’une liberté toute libérale pour qui en comprend vraiment le mot. La crise actuelle ne fait évidemment pas exception et nourrit une production considérable, expression des hommes en colère.

L’art est le révélateur et le remède des crises, la catharsis salvatrice, le cri vrai d’une liberté toute libérale pour qui en comprend vraiment le mot. La crise actuelle ne fait évidemment pas exception et nourrit une production considérable, expression des hommes en colère.

Par Mathieu Laine.

Street art à Athènes

Quel que soit son champ d’expression, l’artiste est l’œil conscient du monde et sa parole la plus exigeante. Pour le créateur, il n’y a, n’en déplaise à Orson Welles (la fameuse tirade du coucou suisse dans Le Troisième Homme), pas de période de repos : même dans sa normalité apparente, la réalité révèle ses failles profondes. Il donne du sens comme d’autres donnent leur sang. Évidemment, les périodes de crise « avérée » ouvrent pour le créateur des champs nouveaux et fertiles d’interrogations, de révoltes, de souffrance ou d’espoir si béants qu’il peut encore moins garder le silence. Quintessence de la résilience,« l’homme crie où son fer le ronge et sa plaie engendre un soleil plus beau que les anciens mensonges » disait Aragon. Qu’on réalise ce qui fonde les arts dits «premiers», si ce n’est, comme l’illustre l’exposition « Les maîtres du désordre », présentée au Quai Branly, la nécessité de rétablir un ordre dans le chaos du monde et d’intercéder auprès des Dieux contrariés par des peintures, des masques, des sculptures ou des danses. Qu’on considère le butô japonais, ces mouvements lents, muets, douloureux qui se souviennent à jamais du choc atomique. Et le cinéma, la BD iranienne, l’insolence des jeunes héroïnes de Marjane Satrapi qui, sous leurs voiles opaques, n’hésitent pas à faire un pied de nez à la censure. Les exemples pourraient se multiplier à l’infini : l’art est le révélateur et le remède des crises, la catharsis salvatrice, le cri vrai d’une liberté toute libérale pour qui en comprend vraiment le mot. La crise actuelle ne fait évidemment pas exception. Elle nourrit une production considérable, sur scène, dans les galeries, sur le papier, sur les écrans, et jusque dans les rues où explose l’expression des hommes en colère. Sur les murs de Madrid ou d’Athènes, le street art en fait voir de toutes les couleurs aux excès attribués aux « Businessmen », « Triple A » ou « Monopoly », retouchés sans pitié au pochoir ou à la bombe.

Les farces économiques fleurissaient à chaque coin de rue à Avignon, où les 15% du metteur en scène Bruno Meyssat comme les Contrats du commerçant de Nicolas Stemann se sont penchés avec une juste férocité sur les subprimes. Dans le même temps, les traders sont à l’affiche, de Margin Call à Comment j’ai liquidé le siècle de Flore Vasseur, et les polars nordiques ont fait fureur sur le corps malade d’un État-providence en faillite.

Plus tôt, les Olivier Adam, Michel Houellebecq ou Emmanuel Carrère nous avaient livré leur constat clinique, préfigurant les reportages à la Florence Aubenas et les « narrative non fiction ».  Le ras-le-bol est manifeste, même si les cibles ne sont pas forcément les bonnes.

Qu’importe : on n’a pas forcément le temps d’éplucher la théorie autrichienne, ce courant de pensée largement ignoré, qui avait anticipé la crise actuelle et n’a cessé de dénoncer les drames à retardement des incitations étatiques ayant engendré les funestes subprimes ; le tragique interventionnisme monétaire de la Fed aux lendemains de la crise internet, qui alimenta artificiellement la bulle de la dette privée ; l’illibéral « too big to fail » magistralement révélé dans Inside Job ; et les gigantesques dépenses publiques et plans de relance qui ont transformé la bulle de la dette privée en bulle de la dette publique (il nous manque un Inside State !).

L’«ennemi» n’est donc pas toujours celui que l’artiste perçoit avant de crier sa révolte. Mais ce n’est pas grave, dira le libéral soucieux, au plus profond de son être, de défendre la liberté absolue de création et d’expression : le besoin de libérer la parole n’attend pas et la lutte contre tous les pouvoirs illégitimes est sienne.

On regrettera toutefois que trop d’amalgames ne circulent, et que les observateurs attentifs ne perçoivent pas assez combien ce que ces artistes à l’avant-garde dénoncent n’est parfois pas si éloigné de ce que contestent les (vrais) libéraux : la prétention d’une vérité découverte dans les seuls chiffres et les mathématiques ; la fermeture étatique des frontières ; le jugement institutionnel des hommes sur le fondement de leurs origines ethniques ou sociales ; la concurrence pure et parfaite ; l’atomicité des individus ; l’idolâtrie de l’argent ; le management froid, déshumanisé et désincarné.

L’infusion néo-marxiste de certains les éloignera toutefois clairement lorsqu’ils sombrent trop facilement dans la sempiternelle opposition entre les exploiteurs et les exploités, entre les méchants entrepreneurs profiteurs et les gentils salariés manipulés, entre la finance assoiffée et l’économie réelle.

Ken Loach a, par exemple, du talent, mais quel dommage qu’il sombre si naïvement dans l’hyper-simplisme. À l’opposé, la romancière Ayn Rand a su transformer sa foi capitaliste en des romans mythiques : les 1200 pages de son Atlas Shrugged, publié en 1957 et qui vient d’être traduit en français aux Belles-Lettres sous le titre La Grève, se sont vendues à plus de 10 millions d’exemplaires et voient leur réédition s’enflammer à chaque nouvelle crise économique. Comme une quête de sens, de cette flamme entrepreneuriale qui nous fait sans doute un peu défaut.

D’un point de vue plus strictement économique, sans parler bien sûr de la santé manifeste du marché de l’art, la culture en temps de crise est un «non» définitif au mot de Paul Valéry qui annonçait «le temps du monde fini commence».

L’art en temps de crise est un parangon de création : la possibilité de dire toujours plus, même avec moins. Ce qui est possible avec des mots, des couleurs, des images, l’est tout autant avec la richesse, l’emploi, l’entreprise : l’homme peut les construire, même sur des ruines, si son expression est libre. Car l’homme est notre dernière chance.

Claude Lévêque, qui figurait récemment sur les murs de la belle Maison Rouge, écrivait avec des néons timides et tremblants, hésitants, presque prêts à griller : « Nous sommes heureux » et « Rêvez ». Voici en effet ce que nous dit l’art de la crise. Créons, agissons, inventons. Libérons les énergies. Cessons de tout cadenasser, de tout régir, de tout contrôler. Ouvrons-nous à nous-mêmes, aux autres et au monde, plutôt que nous renfermer. Entreprenons, vivons. Vite, avant que la lumière ne s’éteigne.

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Une version écourtée de cet article a été publiée le 20 juillet 2012 dans Le Monde, dossier « Comment l’art peut-il représenter la crise ? ».