La Tunisie, un pays arabe ?

Tunis

Les Tunisiens, par on ne sait quel enchantement, semblent vouloir revenir sur leur passé arabe et se définir comme Arabes. Or, il semble extrêmement réducteur de réduire la culture tunisienne à l’arabité. Mais ce compromis artificiel repose sur le désir de se rattacher à un passé glorieux.

Les Tunisiens, par on ne sait quel enchantement, semblent vouloir revenir sur leur passé arabe et se définir comme Arabes. Or, il semble extrêmement réducteur de réduire la culture tunisienne à l’arabité. Mais ce compromis artificiel repose sur le désir de se rattacher à un passé glorieux.

Par Habib Sayah.

“Nous les Arabes avons fait… Nous les Arabes avons inventé… Nous sommes fiers d’être Arabes… !” Ces phrases semblent si artificielles dans la bouche d’un tunisien !

La culture tunisienne et les tunisiens sont-ils arabes ?

Certes, l’influence arabe a été grande dans la construction de la culture tunisienne. Suite aux invasions arabes du 7e siècle, les Arabes ont su éliminer de la culture tunisienne les vestiges de son passé païen et chrétien. La Tunisie, avant d’être arabe, a été successivement, phénicienne, carthaginoise ou punique, province romaine, chrétienne, siège de l’Église d’Afrique. Elle est ensuite passée sous domination vandale, puis byzantine pour être enfin conquise par les Arabes.

Les Arabes ont su imposer leur langue en Tunisie, ainsi que leur religion. En cela, la Tunisie a été profondément arabe pendant un millénaire, dans la période médiévale.

La conquête ottomane a permis à la Tunisie une certaine émancipation. La Tunisie ottomane est devenue, comme Istanbul, et d’autres cités ottomanes, une terre d’accueil, cosmopolite. La culture tunisienne a alors été redessinée, non seulement par l’influence turque, mais également à travers les innombrables vagues d’immigration de peuples étrangers vers la Tunisie. Tunis, notamment, était un véritable melting pot dès le 17e siècle. Y cohabitaient et s’y mêlaient des populations aux origines et aux langues diverses : arabes, juifs sépharades, berbères, maures, sénégalais, maliens, soudanais, espagnols, siciliens, italiens, sardes, maltais, français, grecs, chypriotes, turcs, géorgiens, abkhazes, circassiens et autres peuples du Caucase etc. En cela, la Tunisie était ottomane car elle ressemblait au reste de l’Empire : mosaïque pluriethnique, multiconfessionnelle et essentiellement méditerranéenne.

Ces nombreux peuples n’ont pas simplement transité par les terres tunisiennes. Ils s’y sont installés, y ont vécu, apportant avec eux leur culture et leur langue. Ainsi, la lange et la culture tunisiennes, qui n’étaient plus qu’arabes à la fin du Moyen-âge, se sont-elles enrichies de mille influences, pour devenir uniques, originales, et surtout méditerranéennes.

Cette Tunisie, à travers la mise en place du Beylicat et de sa stabilité, est restée ottomane et méditerranéenne. Seule une influence de plus s’est ajoutée à cette mosaïque : la culture française, par l’instauration du Protectorat.

C’est le fruit de ce mélange qui constitue notre culture actuelle, car la culture proprement tunisienne s’est formée pendant la période ottomane, et a perduré.

Les Tunisiens, par je ne sais quel enchantement, semblent vouloir revenir sur leur passé arabe et se définir comme Arabes. Or, il semble extrêmement réducteur de réduire la culture tunisienne à l’arabité. Mais ce compromis artificiel repose sur le désir de se rattacher à un passé glorieux, celui de Haroun El Rachid, de l’Empire Arabe qui s’est étendu de l’Espagne aux Indes… Mais vouloir s’attribuer une gloire qui nous est étrangère, et à laquelle nous n’avons pas participé me semble être le symptôme d’un profond malaise. Et puis, il semble difficile de comprendre que l’on puisse être fier d’être Arabe (surtout quand on n’est pas arabe), c’est à dire se rattacher à un peuple et à une culture qui vivent dans un obscur Moyen-âge depuis le 16e siècle, et dont on a du mal à voir la sortie.

On aurait pu trouver plus glorieux et moins agonisant dans notre histoire pour raviver notre fierté : Carthage, Rome, l’Empire Ottoman…

Mais ce que je vous propose ici, ce n’est pas d’affirmer de manière pathétique notre fierté pour un passé auquel nous n’avons pas participé. Je vous propose plutôt d’affirmer la réalité de ce que nous sommes.

Si les pays voisins du Maghreb peuvent de manière réaliste se déclarer Arabo-Berbères, les Tunisiens ne le peuvent pas, du fait des spécificités de leur histoire, des multiples conquêtes, et des mille origines de ce peuple et de cette culture. Certains arabes voient dans la Tunisie une sorte de culture bâtarde, ni Arabe, ni Occidentale, ou bien un peu des deux. Ceux-là n’ont rien compris, à part le fait que nous ne sommes pas arabes, du moins pas seulement. Nous ne sommes pas plus arabes qu’italiens ou turcs.

La culture tunisienne est unique, originale, elle a été façonnée par les échanges et les implantations de nombreux peuples. Nous sommes avant tout tunisiens, et il serait stupide de renier l’essentiel de notre culture pour nous dire arabes. La culture tunisienne est cette mosaïque méditerranéenne unique en son genre. Nous ne pouvons pas réduire la Tunisie à un sous-ensemble de sa culture. Tout au plus, peut-on dire que la culture tunisienne est avant tout tunisienne, mais qu’elle s’insère dans la culture méditerranéenne et ottomane. C’est aussi cette spécificité culturelle qui a permis à la Tunisie d’accéder à la modernité, voyant apparaitre des thèses rationalistes et en faveur de l’émancipation de la Femme, chez les théologiens tunisiens, tels que Cheikh Salem Bouhageb, dès le 19e siècle, alors que la femme est encore un objet dans le reste du monde arabe qui ne nous ressemble pas.

Cette affirmation se vérifie lorsqu’on confronte un Tunisien à un étranger : il comprendra sans doute mieux la langue maltaise que celle du Yéménite ou même du Marocain, s’identifiera plus facilement aux mœurs du Grec ou du Sicilien qu’à celles du Libyen ou du Koweïtien, reconnaitra une partie de ses plats nationaux à la table du Turc, de l’Arménien, du Circassien, tous Ottomans, de l’Algérien, maghrébin comme lui, mais ne saurait nommer un plat saoudien.

Cela conduit à affirmer que les Tunisiens, bien avant d’être arabes, sont méditerranéens.