Le combat des puissants contre les riches

Le discours anti-riche n’a qu’une vocation confiscatoire : empêcher ceux qui veulent s’enrichir par leurs talents entrepreneuriaux d’acquérir la prééminence légitime qu’une nation soucieuse de se développer devrait leur laisser obtenir.

Le discours anti-riche n’a qu’une vocation confiscatoire : empêcher ceux qui veulent s’enrichir par leurs talents entrepreneuriaux d’acquérir la prééminence légitime qu’une nation soucieuse de se développer devrait leur laisser obtenir.

Par Martin Legendre.

N’est-on pas en France en train d’assister à un vaste combat des puissants contre les riches ?

Les puissants sont ceux qui gouvernent et administrent l’État : ils gèrent 55% de notre PIB. Ce sont eux qui augmentent nos impôts, tout en refusant de réduire la dépense publique. Ce sont eux qui administrent la sécurité sociale, les pensions, qui décident de l’évolution de l’École publique, de ses effectifs, du contenu de ses programmes. Ce sont eux qui nous affirment être ou avoir été à un moment de leur vie au service de l’État. Ce sont eux aussi qui gèrent un très grand nombre de grandes entreprises nationales (EDF, GDF, Alstom), toutes les grandes banques (BNP, Société générale, etc.), certains grands groupes ex nationalisés, ou perçus comme d’intérêt national (par exemple des grandes entreprises du secteur automobile comme Thales ou EADS). Bref les puissants, ce sont nos élites administratives qui accaparent une grande part de la richesse nationale.

Les riches ne sont pas seulement, comme on essaye de nous le faire croire, des héritiers comme Liliane Bettencourt, à qui il faut d’ailleurs reconnaître qu’elle a su maintenir sa fortune (il suffit de voir comment nos politiciens ont ruiné la nation en moins de trente ans pour comprendre que maintenir sa fortune n’est pas nécessairement à la portée de tout le monde). Mais c’est aussi, et surtout, ceux qui s’enrichissent en inventant des nouveaux produits et services et en prenant le risque de créer une entreprise. Bref les riches, ce sont, ou ce devrait être, car en France tout fonctionne si souvent de travers, les entrepreneurs qui prennent le pari de vivre en répondant aux besoins d’autrui, qui innovent et qui, du coup, remettent en cause parfois l’ordre établi… Au grand dam des puissants pour qui l’innovation ne doit surtout rien remettre en cause.

Lecteur, je ne sais pas si tu te souviens du grand discours sur l’innovation tant rabâché durant les années Sarkozy. C’était un discours hypocrite où, sous couvert d’encourager la création de valeur par l’innovation, des fonds publics étaient canalisés vers les départements de R&D des grandes entreprises habituelles ; sorte de subventions cachées dont la fonction ne fut que de renforcer l’ordre industriel existant, encore une fois et comme toujours dans notre pays.

Le jour où l’on tiendra en France un vrai discours sur l’innovation, sur la création de richesse par des entités économiques nouvellement créées, sur la volonté de laisser véritablement les gens s’enrichir grâce à leur ingénuité et leur talent entrepreneurial, ce jour-là il faudra accepter, que trois “gamins” résidant dans une petite ville de province, disons Quimperlé, et ne parlant pas très bien le français, créent une boite qui devient plus importante que toutes les boites du CAC 40. Une sorte de Google français qui change l’ordre dans la basse-cour, le “pecking order” comme disent les américains.

Car voilà le genre de changement qui gêne les puissants : que des choses nouvelles et importantes puissent un jour se passer dans un “bourg” dont le poids administratif est faible, ou encore être le fait d’individus ne venant pas du sérail (on pense à Xavier Niel ou, dans une moindre mesure, à Bernard Tapie).

Un chiffre, au fond, effraye nos élites administratives : 50% des 500 entreprises les plus grandes des États-Unis (celles qui sont classées comme telles par le magazine Fortune) n’existaient pas il y a 30 ans. Dans un monde pareil, rien n’est stable, rien n’est acquis. On peut être le président de la plus grande et la plus admirée des entreprises américaines (comme General Motors) et, d’un seul coup, deux gamins, quasi en culotte courte, fraîchement émoulus de l’université de Stanford, viennent tout chambouler en créant une entreprise qui bat tous les records de croissance de l’histoire (Google). Et on s’aperçoit alors que l’on reste, certes, le président d’une entreprise importante, mais qu’on n’est plus au centre du débat, qu’on a perdu de la prééminence, pour ne pas dire de la préséance. C’est cela la vraie menace de l’enrichissement pour nos oligarchies étatiques : que l’importance administrative ne se traduise plus nécessairement en importance économique.

La richesse légitime gène le puissant illégitime. Voilà la racine de la lutte jalouse que livrent nos oligarchies politico-administratives aux entrepreneurs qui gênent et perturbent l’ordre étatique.

Une anecdote significative, connue de beaucoup, illustre bien que l’enjeu de cette lutte n’est absolument pas de mieux servir l’intérêt général comme nos élites administratives essayent en permanence de nous le faire croire. Au milieu des années 80, Jean-Jacques Servan-Schreiber avait convaincu Steve Jobs de créer une usine en France qui aurait permis à chaque jeune Français de l’époque d’avoir un Macintosh pour faire ses études.

Bien entendu une telle initiative s’est vue combattue par tous les grands intérêts industriels de l’époque, notamment Thomson, qui prétendait que ce louable objectif, auquel il n’avait d’ailleurs jamais pensé, devait être accompli à l’aide d’ordinateurs de conception française, les fameux TO7, sorte de PC sans saveurs et sans aucune originalité. Moralité : au placard les Mac, vivent les TO7 qu’aucun étudiant n’a ensuite jamais utilisé pour ses études. Car l’enjeu n’était pas là : il était de permettre à Thomson de préserver les apparences, de continuer à être le « leader » français de l’informatique, bref de préserver l’ordre industriel établi. Voilà le genre de décision que les puissants peuvent prendre pour empêcher un Steve Jobs, emblème alors naissant du capitalisme rebelle, de changer les règles habituelles dans notre pays.

Mais ce combat n’est pas seulement livré par le truchement de décisions politiques de ce type, il emploie aussi une arme bien plus puissante : l’impôt. Car l’impôt ne sert pas seulement à financer les dépenses de l’État, il est aussi l’instrument qui permet aux élites administratives d’empêcher les entrepreneurs de s’enrichir donc d’acquérir une trop grande importance. L’idée est simple : pour empêcher l’entrepreneur de s’enrichir, on l’empêche d’investir autant qu’il le pourrait chaque année en prélevant une bonne part de l’argent qu’il gagne.

Ces prélèvements sont multiples et ce n’est pas notre objet de les décrire en détail. Voici un exemple simplifié qui permet de comprendre la puissance de l’impôt comme instrument de modération des enrichissements.

Stéphane Boulot, jeune entrepreneur de Quimperlé, crée une entreprise de high-tech. Après quelques années de dur labeur au succès initialement incertain, Stéphane Boulot voit enfin ses efforts payer et pendant 10 ans sa richesse va doubler chaque année. La table suivante indique que Stéphane va voir sa richesse multipliée par 512 en 10 ans ! Autrement dit, Stéphane Boulot va devenir l’un de ces riches que notre puissant président de la république dit ne pas aimer.

Regardons maintenant un second scénario où les impôts payés par Stéphane Boulot sont augmentés pour faire en sorte que sa richesse ne croisse plus que de 50% par ans. Le tableau montre alors que Stéphane devient en dix ans près de 13 fois moins riche que dans le premier scénario !


Autrement dit au lieu de devenir Steve Jobs, Stéphane Boulot va plutôt connaître le destin économique d’un PDG de SSII. Voir naître au sein de la nation de grands entrepreneurs ayant la prééminence et la richesse d’un Bill Gates ou d’un Warren Buffet n’a jamais fait de mal… sauf à une haute administration qui considère que l’émergence de telles individualités lui fait ombrage.

Mais le pire c’est que le montant total des impôts payés par Stéphane a toutes les chances d’être moindre dans le second scénario que dans le premier. Car la somme des revenus sur 10 ans de Stéphane dans le second scénario est en effet globalement 10 fois inférieure à celle perçue dans le premier scénario. Il est difficile d’imaginer que l’État puisse prétendre gagner plus d’argent en taxant un revenu globalement dix fois plus petit ! Dans ces conditions on peut se demander à quoi sert de vouloir empêcher Stéphane Boulot de s’enrichir si c’est pour percevoir moins d’impôts à la fin ?

Ceci permet de comprendre que le niveau des impôts prélevés en France, qui était déjà avant l’arrivée de François Hollande l’un des plus élevés du monde, ne peut être justifié au nom d’aucun impératif de financement des dépenses de l’État. C’est un impôt dont la seule finalité est confiscatoire : empêcher ceux qui veulent s’enrichir par leurs talents entrepreneuriaux, ceux qui veulent créer de la richesse pour eux en servant leurs clients, d’acquérir la prééminence légitime qu’une nation soucieuse de se développer devrait leur laisser obtenir.

Derrière ce discours anti-riches se cache donc le conservatisme des élites administratives qui nous gouvernent. En le reprenant à son compte l’actuel président de la république montre son vrai visage : pas du tout celui d’un homme qui veut la prospérité des Français, mais celui qui sert les intérêts étroits et aveugles de la puissante oligarchie administrative dont il a été un des meilleurs représentants depuis sa sortie de l’ENA. Le fait qu’aucun ministre du nouveau gouvernement ne viennent du secteur privé, comme le remarque Charles Gave dans un récent et brillant article n’est qu’un signe supplémentaire de cette allégeance.