Le scepticisme inconséquent

yeux bandés

Pourquoi est-il peu probable qu’un système économique comme le communisme, qui a toujours donné des résultats désastreux partout où il a été appliqué, se révèle un beau matin meilleur que l’économie de marché ?

Pourquoi est-il peu probable qu’un système économique comme le communisme, qui a toujours donné des résultats désastreux partout où il a été appliqué, se révèle un beau matin meilleur que l’économie de marché ?

Par Fabrice Descamps.

Les philosophes professionnels sont rarement pris au sérieux – du moins en France – car ils ont la fâcheuse habitude de défendre des thèses totalement indéfendables à l’aide d’arguments spécieux. C’est la raison pour laquelle on trouve parmi eux un nombre impressionnant de gens qui se disent encore marxistes, tel Alain Badiou. La défense la plus courante du marxisme que j’aie entendue dans la bouche de certains collègues enseignant la philosophie prenait en gros la forme suivante : « Rien ne démontre que, parce que le marxisme n’a jamais marché jusqu’ici, il ne pourrait pas quand même marcher à l’avenir ». Ce qui me frappe dans cet argument, c’est qu’il reprend trait pour trait la mise en cause de l’induction telle que formulée par Hume dans son Enquête sur l’entendement humain. J’ai même rencontré un de ces révolutionnaires de salon qui la brandissait pour exprimer son mépris des sciences : rien ne prouve en effet que les lois de la nature soient valables encore demain simplement parce qu’elles l’ont été jusqu’ici ni qu’elles soient valables universellement parce qu’elles sont valables dans notre coin de galaxie. Rien ne prouve que le principe d’uniformité de la nature (PUN) soit recevable puisque lui aussi repose sur l’induction.

Tout cela pourrait prêter à rire car ces mêmes philosophes n’auraient pas idée de remettre en cause le diagnostic de leur médecin quand il leur prédit qu’un excès de cholestérol risque de boucher leurs artères. Allons MM. les philosophes, soyez un peu plus cohérents et faites fi de votre traitement en jetant le scepticisme humien à la tête de votre médecin. Voilà un bel exemple d’inconséquence philosophique et de même nos beaux parleurs n’envisagent-ils pas un instant de s’installer en Corée du Nord où rien ne prouve que le marxisme ne puisse pas réussir un jour après y avoir échoué depuis soixante ans.

Je vais montrer pourquoi on n’est pas obligé de prendre très au sérieux le scepticisme de Hume à l’endroit de l’induction. De là vous pourrez déduire ce que je pense de mes collègues professeurs de philosophie et de leur marxisme radical-chic.

Hume s’est demandé comment l’on pouvait justifier l’induction. La façon la plus tentante est de remarquer qu’en ce qui concerne les lois de la nature, l’induction ayant toujours donné d’excellents résultats jusqu’ici, on ne voit pas pourquoi elle n’en ferait pas de même à l’avenir. Or cette dernière assertion est en fait une tautologie car elle revient à dire que l’induction marche bien parce que l’induction marche bien. Le raisonnement est circulaire, il présuppose ce qu’il faudrait justement démontrer.

Mais Raymond Boudon a souligné qu’il en va en fait de même pour tous les principes scientifiques. On peut s’en rendre compte en énonçant le fameux trilemme de Münchhausen. Que dit-il ?

Que de trois choses l’une, ou bien nous acceptons de faire reposer notre savoir sur des principes arbitraires mais que nous choisirons d’accepter comme tels et de ne plus discuter, ou bien nous le faisons reposer sur d’autres principes eux-mêmes tirés d’autres principes etc., de sorte qu’à un certain moment nous devrons bien arrêter notre régression et accepter certains principes premiers, ce qui nous ramène au cas précédent, ou bien notre savoir est circulaire, la validité de nos principes étant déduite de la validité de leurs conséquences tirées de principes tenus pour valides.

Raymond Boudon en a conclu que la seule façon de se tirer du trilemme était d’admettre que notre savoir est bel et bien circulaire : nous n’avons pas d’autre moyen de vérifier que nos principes sont valables que d’examiner l’intérêt de leurs conclusions. Or cela ne justifie aucunement nos principes puisqu’il se pourrait tout aussi bien que les observations que nous en déduisons fussent également déductibles de principes tout autres. Nous ne pourrons nous en apercevoir que le jour où le réel s’éloignera trop des observations prédites par lesdits principes, en quoi nous sommes d’accord avec le faillibilisme de Popper.

Comme vous l’aurez certainement noté, nos principes scientifiques sont donc soumis aux mêmes objections que l’induction chez Hume : nous continuons de les tenir pour justifiés parce que, jusqu’ici, ils ont donné de bon résultats ; or rien ne nous autorise à prédire qu’il en ira toujours ainsi dans l’avenir. Tous nos principes scientifiques et rationnels présentent le même défaut logique que l’induction.

Hume l’avait bien compris, il en va de même pour le principe de causalité et le PUN.

En conséquence, on voit bien pourquoi le scepticisme humien ne nous empêche nullement de dormir sur nos deux oreilles … et pourquoi il est fort peu probable qu’un système économique comme le communisme, qui a toujours donné des résultats désastreux partout où il a été appliqué, se révèle un beau matin meilleur que l’économie de marché.

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