Non, on ne peut pas être libéral et voter Front National

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Nous avons initié la semaine dernière une première controverse sur la compatibilité entre libéralisme et vote Front National. Un premier article qui est loin d’avoir laissé nos lecteurs indifférents. Voici en réponse au premier article une tribune qui défend la position inverse : non, on ne peut pas être libéral et voter Front National.

Nous avons initié la semaine dernière une première controverse sur la compatibilité entre libéralisme et vote Front National. Un premier article qui est loin d’avoir laissé nos lecteurs indifférents. Voici en réponse au premier article une tribune qui défend la position inverse : non, on ne peut pas être libéral et voter Front National.

Remarque initiale de la rédaction: les réactions animées au premier article de la controverse nous amènent à préciser un point : chaque auteur défend son point de vue personnel et non une position de Contrepoints.

Cher monsieur,

Vous vous affirmez, dès les premières lignes de votre article, « libéral et conservateur », je ne peux que vous répondre ceci : premièrement, vous n’avez sûrement pas dû lire le magnifique article de Friedrich Hayek, « Why I’m not a conservative » (« Pourquoi je ne suis pas un conservateur ») dans lequel Hayek étrille littéralement le conservatisme. Deuxièmement, les termes « libéral » et « conservateur » ne peuvent être associés : le libéral laisse chaque individu libre de vivre sa vie comme il l’entend, le conservateur lui impose un carcan social. Autrement dit, le conservateur attribue la liberté à l’Homo oeconomicus, mais pas à l’Homo sapiens, comme si ces deux dernières ne formaient pas qu’un. La contradiction est évidente.

Comme beaucoup de lecteurs de Contrepoints, j’ignorais jusqu’à lors que M. Vanneste était un de ses rédacteurs (Note de Contrepoints : Christian Vanneste a été, comme beaucoup, interviewé par Contrepoints et n’en est pas un rédacteur), affirmer que le libertarianisme est un « suicide social » montre encore une fois à quel point les conservateurs sont libéraux : j’aimerais savoir au nom de quoi ce cher M. Vanneste pourrait affirmer cela, et vous, le reprendre. La meilleure façon de vérifier la veracité d’une idée est encore de la confronter à la réalité : en prétextant « savoir », les conservateurs interdisent. Au nom de quoi ? En général d’une certaine morale. Je vous conseille alors la lecture de Lysander Spooner, « Vices are not crimes » (« Les Vices ne sont pas des crimes »), où Spooner vous démontre parfaitement qu’il est justement immoral d’empêcher l’individu de vivre sa vie comme il l’entend et que les conservateurs ne sont en rien compétents et/ou légitimes pour déterminer ce qui serait justement bon pour la société. J’aimerais savoir ce qui peut vous faire dire que « la France est dans un état avancé de délabrement moral (…) depuis plus de 30 ans ». Ce n’est pas parce que la société française ne correspond pas à VOTRE vision des choses que vous êtes légitimes pour en demander le changement, voir empêcher ce dernier : c’est là justement ne pas être libéral.

Malheureusement, la liberté d’expression vous permet de dire tout et n’importe quoi : nonobstant la qualité manifeste de votre article, le fond n’en reste pas moins dérangeant. Entendons-nous bien : affirmer que les libéraux pourraient voter Front National est, a priori, risible, mais comme le rire n’est pas d’une très grande force face aux arguments que vous avancez, voici les miens.

1)Vous le soulignez très bien, la ligne idéologique en économie du Front National n’est pas nette et l’ignorance de Marine Lepen quant au terme « ultralibéral » est flagrante : son père était surnommé le « Reagan français » et sa lutte contre l’impôt sur le revenu est restée célèbre. Cela dit, la ligne idéologique en politique du FN a toujours été claire : le père comme la fille sont des ultra-conservateurs. Le FN est donc passé d’un parti libéral-conservateur à un parti nationaliste, socialiste et conservateur, contexte du moment oblige, sans pour autant que Marine Le Pen soit une nazie, je vous l’accorde.

2)Si les libéraux votent FN, cela leur serait profitable car permettrait l’émergence d’un parti réellement libéral. Le pari est osé, le libéralisme est haï en France et les mauvaises idées gouvernent déjà ce pays : depuis le temps que le keynésianisme bat le haut du pavé, de réels partis libéraux auraient déjà dû voir le jour ! Or, tel n’est pas le cas.

3)Vous dites, je paraphrase mais l’idée est là, que Marine Le Pen souhaite rétablir  la souveraineté nationale alors que « les gouvernements successifs PS et UMP-RPR n’ont absolument pas appliqué une politique libérale (…) ils ont délégué la souveraineté française au Parlement et à la Commission Européenne contre l’avis du peuple et imposé encore plus d’Etat dans nos vies ». C’est étrange, nous n’avons décidemment pas le même point de vue sur la question. Les libéraux ne sont pas tous des anti-européens primaires : dois-je vous rappeler que la Commission Européenne si détestée soit-elle, est à l’origine de la concurrence intra-communautaire ? Combattre les monopoles, les oligopoles collusoires et instaurer une concurrence profitable au consommateur, voilà ce qu’a réellement permis la Commission ; écarter cela relève de la mauvaise foi. Ensuite, les pays signataires des Traités l’ont fait conformément à l’avis des peuples. Le droit communautaire / international n’est pas la négation de la souveraineté mais son expression même : la Cour Internationale de Justice est très claire sur ce point dans son arrêt « Affaire du Vapeur Wimbledon » de 1923. Dire que la construction européenne s’est faite contre l’avis des peuples est un mensonge, dire que l’UE est un parfait exemple de démocratie en est un autre. Certes, on pourra condamner les manœuvres politiques fallacieuses ici et là dans le but de rechercher le compromis, mais quel Traité les français ont-ils rejeté ? Celui de la Constitution Européenne de 2004 ? Je ne rentrerai pas dans critique féroce que les constitutionnalistes ont pu adresser au référendum, mais un projet différent, le Traité de Lisbonne, fut proposé au Parlement en 2007, et ce dernier fut ratifié. Dire que le Traité de Lisbonne est un déni de souveraineté revient à affirmer que le Parlement ne représente pas le peuple. Concernant le « plus d’État dans notre vie », il faut également souligner que cette si méchante UE a également permis aux citoyens de ses États membres d’assigner leur propre pays devant la CEDH, fait inédit en droit international. J’attends que l’on me démontre que l’UE ne fut que « plus d’État » (mis à part la catastrophe que fut la PAC) quand on sait que cette première fut avant tout et surtout la mise en avant du marché ainsi que d’avantages d’armes juridiques contre l’État. L’UE n’est pas parfaite, mais ne soyons partiaux. Enfin, la coquille la plus grande est sans celle-ci : « On ne peut pas se dire libéral et accepter de défendre un ordre qui bafoue la première de toutes les libertés : celle du peuple de se gouverner lui-même ». Et que faites-vous donc de la liberté contractuelle ? Un Traité International est un contrat que le peuple passe avec un autre peuple ; s’y opposer est justement anti-libéral. Si le peuple décide de déléguer une partie de sa souveraineté dans son intérêt, grand bien lui fasse : l’UE sera fédérale ou ne sera pas, ses membres n’ont pas tellement le choix s’ils veulent se faire une place dans la mondialisation actuelle.

4)Marine Le Pen a clairement posé la question de la sortie de l’Euro. Effectivement, ce n’est pas parce que Marine Le Pen affirme une idée que celle-ci est de fait, erronée et/ou condamnable. Cela dit, ne confondons pas tout : Marine Le Pen prône la sortie de l’euro pour des raisons radicalement différentes des libéraux, je ne vous apprend rien. « Bon nombre de libéraux et économistes ont souligné l’imbécilité de croire que l’on peut faire repartir la croissance sans reprendre le contrôle de sa monnaie ». La souveraineté ne fait pas tout : le renoncement volontaire à une politique monétaire avec le Traité de Maastricht était justement là pour responsabiliser les États et lutter contre l’inflation. Avoir une Banque Centrale Nationale prêtant à l’État à 0% et lui demander d’avoir un budget à l’équilibre, c’est donner à l’enfant le pot de confiture en lui demandant de ne pas y toucher. Avez-vous oublié que la loi de 1973 confiant le monopole des prêts d’États aux marchés financiers était justement là pour limiter l’État dans sa frénésie d’emprunt en la rendant coûteuse ? Avez-vous oublié que le BCE est là, à juste titre, pour éviter aux consommateurs et aux épargnant cette inflation à 15% des années 1970 ? L’inflation  est est un phénomène d’origine monétaire, Friedman avait raison. Déléguer la souveraineté monétaire, c’est la marche en avant vers la responsabilité. D’ailleurs, la monnaie n’a jamais été un monopole naturel d’État : lisez les spécialistes de l’analyse monétaire (Georges Lane ; Jorg Guido Hulsmann ; Philippe Simonnot) et vous verrez que la monnaie ne doit pas être confiée à l’État et que son contrôle n’est pas inhérent à la croissance. L’euro n’est certainement pas une construction libérale, mais il ne faut pas confondre les libéraux demandant son abolition au nom de la violation des lois monétaires (Jean-Jacques Rosa ; Charles Gave) de ceux la demandant pour de mauvaises raisons, à savoir gager la croissance sur l’inflation, la dévaluation et la dépense publique à 0%.

5)Marine Le Pen milite pour la réduction de l’assistanat… Ce qui choquerait un libéral n’est pas la réduction de l’assistanat mais l’assistanat tout court ! L’analyse économique de la Sociale-Démocratie a parfaitement démontré que l’État-Providence est TOUT sauf…Providentiel. Les libéraux ne sont pas pour la réduction de son assistanat mais son abolition : l’État-Providence doit disparaître au profit de l’État régalien ; les américains connaissent exactement l’inverse avec Obama, cela ne se fait ni sans douleur, ni sans contestation. L’État-Providence n’est acceptable que s’il est viable, or très peu le sont : la Norvège par exemple, a nationalisé sa production de pétrole afin de couvrir les charges publiques, ce qui, au fond, n’est pas très libéral ! Le social appelant le social, autant couper court : la France n’a pas su rendre son modèle viable pendant plus de 45 ans, voter FN n’y changera pas grand chose.

6)Marine Le Pen souhaite le rétablissement de la morale en politique ? Elle n’est pas la seule… François Bayrou, soutenu par certains libéraux (le PLD notamment) le proposait également. La politique est rongée par le conflit d’intérêt, dès lors que, pour reprendre les termes de Bertrand de Jouvenel, « ceux qui engrangent les profits rencontrent ceux qui détiennent le pouvoir » (« Du pouvoir »), nul besoin de voter FN pour lutter contre cela.

7)La droite est la plus à même de porter le libéralisme… Comme aucun parti politique ! Le libéralisme n’est ni de droite ni de gauche, c’est à se demander s’il est français. Les français n’ont jamais été des libéraux, ils sont passionnément attachés à l’égalité, lisez Tocqueville. La question n’est pas, « quel parti politique est à même de représenter le libéralisme ? » mais bien « existe t-il encore un parti politique à même de représenter le libéralisme ? ».

En définitive, votre raisonnement est avant tout utilitariste : puisque les objectifs sont a priori les mêmes, les libéraux peuvent voter FN. C’est là que l’on voit que le conservateur que vous êtes ne peut pas, en définitive, être libéral : brader la liberté à ses ennemis en espérant la revoir un jour est un bien beau pari. Le libéral est un défenseur acharné de la liberté, je citerai Gary Goldwater, « l’extrémisme dans la défense de la liberté n’est pas un vice ». Jamais le vrai libéral que je suis ne votera FN, ce serait renoncer à une liberté à des fins utilitaristes. Se considérer « libéral » en votant FN revient à se dire « libéral-conservateur », c’est-à-dire assumer le fait de brader la liberté sans contradiction aucune, alors que celle-ci est par définition, une valeur indivisible. Autrement dit, un libéral votant FN est TOUT sauf libéral, c’est un conservateur utilitariste un peu naïf.