Innovation : pourquoi la France a déjà perdu la bataille

La France ne pourra trouver de croissance qu’avec l’innovation. Elle fait pourtant tout pour l’étouffer…

Un aimable lecteur m’a transmis dernièrement un lien sur une information qui n’a été reprise nulle part ailleurs dans notre presse légendaire. C’est dommage parce qu’elle illustre pourtant de façon parfaite les raisons pour lesquelles la France a déjà perdu la bataille.

Par cette expression, je veux bien sûr dire que la France, dans la course à la mondialisation, à la création d’entreprises innovantes et aux emplois de demains, est déjà dépassée et s’est douillettement installée dans une routine de l’échec dont elle ne pourra pas se sortir, surtout si l’on en juge par la haute tenue de l’actuelle campagne présidentielle.

Tout commence, comme souvent, par une excellente idée, que l’esprit bureaucratique français, pervasif au point d’être présent dans toutes les sociétés, privées et publiques, s’ingéniera à saboter avec délice.

Et ici, l’idée consiste à récupérer l’énergie des passants ou des voitures à travers des dalles pour la restituer sous différentes formes, notamment en éclairage local. Évidemment, une telle idée est tout à fait dans l’air du temps : récupérer l’énergie, très renouvelable, des passants et des voitures, la restituer sous forme de lumière moyennant l’installation d’ampoules LED très efficaces, c’est à la fois éco-compatible et surtout un excellent moyen de diminuer les factures d’éclairage des communes.

dalle vihaPartant de ce constat, la société Viha Concept s’est lancée dans l’aventure en démarchant les principaux acteurs susceptibles d’être intéressés par une telle innovation : le ministère de l’écologie, des collectivités, des filiales de gros groupes français, et bien sûr, la presse. D’autant que, comme l’explique le concepteur et dirigeant de l’entreprise, on peut facilement installer le produit dans tous les endroits où il y a du passage (péages, gares, parkings, trottoirs en centre-ville, aéroports).

Au passage, la dalle conçue pour récupérer de l’énergie s’affaisse de quelques millimètres et convertit l’énergie cinétique en électricité à raison de 10 watt.seconde pour un passant ou 60 pour une voiture à 10 Km/h. Et dans un endroit passant, 50 dalles (à 100€ la dalle) et 3600 personnes qui marchent dessus donnent 500 Wh, soit 10 heures d’éclairage pour un réverbère à LED de 50 watts. Avec de tels prix, la dalle est rentable assez vite.

Plaques VihaEt c’est donc munie de cette invention, par ailleurs plusieurs fois primée, que la société à commencé à démarcher des administrations et grands groupes français. Mais après plusieurs mois de tractations et de ping-pong avec leurs bureaucraties tatillonnes et pas très concernées, lassé de devoir attendre une réaction qui ne venait pas, Laurent Villerouge, le PDG de Viha Concept, a pris ses cliques et ses claques et a présenté l’ensemble de ses brevets et technologies à l’université de New-York et au MIT de Boston.

En quelques heures, les Américains ont été convaincus et ont signé un accord de confidentialité, et la NYU s’est engagée sur la finalisation de la partie R&D, tout en mettant en contact la jeune entreprise française avec une société privée susceptible d’exploiter la licence. Pendant ce temps, côté français, on se triture toujours la nouille pour savoir si l’idée en vaut la chandelle ou pas et on se demande s’il faut remplir le cerfa 37B tiret 3 ou le 47C alinéa 4.

Toute cette affaire illustre, en quelques mots, les raisons essentielles qui font de la France cette antichambre feutrée de la rigueur cadavérique et ce mouroir confortable pour petites entreprises innovante. La prise de risque étant lourdement sanctionnée de tous les côtés en France, plus aucune innovation marquante ne voit le jour sans qu’elle ne soit le fait d’une grosse entreprise qui pourra, elle, s’assurer de la bienveillance de l’État et s’éviter les fuites vers des concurrents ou les contrôles fiscaux ou de l’inspection du travail (toujours tendres).

Parallèlement, ceux qui veulent, malgré tout, tenter l’aventure, sont au mieux confrontés à des aventures homériques qui les poussent à partir, ou, au pire, les ruinent et leur font abandonner tout espoir de créer un jour une activité professionnelle nouvelle sur le territoire.

Concrètement, cela se traduit donc par une fuite des entrepreneurs, des cerveaux et des volontés d’innover. Et les activités qui ne sont pas démarrées ou qui sont arrêtées à la suite de tracasseries et lenteurs administratives (cf ceci, p62), ce sont autant d’emplois qui ne seront pas disponibles plus tard.

Ceci n’est pas nouveau, mais prend une autre ampleur et d’autres conséquences avec la crise ; on se surprend à se demander pourquoi une analyse, juste, pour des pays comme l’Espagne, n’a pas été réalisée pour la France, pourquoi cette question, pourtant essentielle au destin français, n’a jamais été ne serait-ce qu’évoquée dans la campagne présidentielle…

Tout comme les fonds et les capitaux fuient maintenant la France, les cerveaux, les créateurs d’entreprises et les brevets quittent le pays, en masse : un rapport du Sénat de 2010 notait déjà une tendance alarmante à l’accélération. En deux ans, la situation ne s’est franchement pas améliorée.

Fuite des capitaux, fuite des cerveaux, engluement administratif létal, immobilisation progressive complète : même en inversant la tendance, il faudrait des années, une génération au moins pour commencer à en percevoir les effets positifs. Quelle que soit l’issue du prochain scrutin, on comprend que le nouvel élu n’aura à cœur que de conserver en la matière un status quo calcifié, et les fuites intellectuelles et financières continueront.

La France a donc, d’ores et déjà, perdu la bataille.

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