Sophistes et fanatiques

Aussi étrange que cela puisse paraître, le relativisme est bel et bien la matrice du fanatisme

Aussi étrange que cela puisse paraître, le relativisme est bel et bien la matrice du fanatisme. À première vue, cela semble très peu intuitif tant le fanatique nous apparaît comme imperméable au relativisme et au doute.

Par Fabrice Descamps

Il y a deux espèces de gens avec lesquelles il est impossible de dialoguer, les sophistes et les fanatiques.

Or je vais en fait ici m’appliquer à démontrer que l’une et l’autre catégorie d’individus ont un point commun, de sorte que les deux attitudes reposent à vrai dire sur un seul et même rapport au monde.

En effet, on revient toujours à cette même question fondamentale qui m’a poussé naguère à me lancer dans la rédaction d’un blog, la question épistémologique essentielle : y a-t-il une réalité en dehors de nos discours ?

De la réponse à cette question éminemment importante, j’y insiste, dépendra notre appartenance à deux camps distincts dont l’un est le vivier où se recrutent conjointement sophistes et fanatiques : le camp réaliste et celui des anti-réalistes.

Je rappellerai en passant ce qu’est le réalisme en épistémologie : c’est la doctrine qui pose qu’il existe des faits. Or qu’est-ce qu’un fait ? Un fait est tout simplement ce qui existe indépendamment de nos esprits. La rotondité de la terre, par exemple, est un fait car elle existerait même si personne n’était là pour la constater. Dire que la somme des angles d’un triangle est égale à 180° est également affirmer un fait car cela sera toujours exact, quoi que j’en pense.

Il y a donc un réalisme épistémologique, tel que je viens de le définir ; mais il y a également un réalisme moral. Le réalisme moral pose qu’il existe des faits dont l’évaluation morale est objective, autrement dit indépendante de ce que nous en pensons. Cela peut vous paraître étrange, mais c’est à vrai dire très simple. Il serait par exemple mal de nuire à autrui même si tout le monde pensait le contraire. Un réaliste moral dira pareillement qu’il est mal d’exciser une femme même si la culture dans laquelle elle vit trouve cela très bien.

Le réalisme, au sens moral ou épistémologique, s’oppose donc à l’anti-réalisme qu’on nomme plus couramment relativisme.

L’anti-réaliste est incohérent. Il prétend en effet qu’il n’existe pas de faits. Or comment peut-il être alors si sûr du fait qu’il n’existe pas de faits ? Ainsi quand Nietzsche affirme « il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations », une telle sentence devrait prêter à rire car décrit-elle un fait ou une interprétation ? On voit donc que l’anti-réalisme ou le relativisme sont logiquement intenables.

Mais ils sont également moralement intenables. Comment en effet interdire une conduite si l’on n’estime pas qu’elle peut être jugée comme objectivement nuisible à autrui ?

Or, aussi étrange que cela puisse vous sembler, le relativisme est bel et bien la matrice du fanatisme. À première vue, cela semble très peu intuitif tant le fanatique nous apparaît comme imperméable au relativisme et au doute.

Inversement, beaucoup de relativistes pensent que réalistes et fanatiques sont des alliés objectifs car ils considèrent que l’idée même de vouloir imposer aux autres une « réalité » est fasciste. La « réalité » est pour le relativiste – qui est un sophiste sans le savoir – un concept intolérant et totalitaire qui nie la liberté de l’individu de se refuser à lui. Cette opinion est profondément absurde car en quoi le fait de savoir que la somme des angles d’un triangle fait 180° nuit-il à ma liberté et à ma belle individualité ?

J’avais autrefois un ami qui prétendait que « 2 + 2 = 4 » était une convention et non un fait. C’était un sophiste car quand il achetait un journal à 2 euros avec un billet de 5 euros, il attendait tout de même que le buraliste lui rendît 3 euros et non deux. Or le buraliste aurait très bien pu lui rétorquer : « Mais vous avez dit que 2 + 2 = 4 était une convention arbitraire et moi, j’ai décidé arbitrairement que 2 + 2 font 5 , en conséquence de quoi je vous rends fort logiquement 2 euros sur votre billet de 5 ». Par quoi l’on voit que le sophiste n’est pas quelqu’un de sérieux car il ne met jamais ses actes en accord avec ses dires [1]. C’est pourquoi j’affirmais en préambule qu’il est impossible de dialoguer avec un sophiste – même s’il est possible de vivre avec lui.

Il est en revanche impossible de vivre en bonne intelligence avec un fanatique outre qu’il est évidemment tout aussi impossible de dialoguer avec lui.

Admettons par exemple qu’un fanatique vous explique qu’il croit dans un « livré incréé » dicté par Dieu à un prophète et lui intimant l’ordre de condamner à mort tous ceux qui, ayant été élevés dans cette même religion prophétique, ont décidé de la quitter. Toute ressemblance avec une religion réellement existante serait évidemment purement fortuite.

Que pourriez-vos répondre à un tel fanatique si ce n’est qu’un livre incréé, cela n’existe pas, c’est un fait, que le dieu dans lequel il croit n’existe pas et c’est également un fait et que tuer quelqu’un qui, de son plein gré, veut quitter une religion est moralement mal et que cela aussi est un fait, un fait moral ?

Peut-être me trouverez-vous sévère de prétendre que le dieu dans lequel croit notre fanatique n’existe pas. Or je l’affirme ici haut et fort : Dieu, si tant est qu’il existe [2], ne se révèle pas aux hommes en leur parlant comme je vous parle maintenant.

Comment en effet prouver un fait à quelqu’un qui n’a pas pu le constater par lui-même ? De deux choses l’une, soit on le lui montre, soit on lui produit des témoignages dignes de foi de l’existence dudit fait. Pour qu’un témoignage soit digne de foi, il faut qu’il soit rendu par quelqu’un qui, sceptique au départ, a été obligé d’admettre que le fait en question était bel et bien vrai. Or, vous l’aurez remarqué, les anges et les immaculées conceptions ont la fâcheuse manie de ne se manifester qu’à des gens qui croient déjà en leur existence. Il n’y a vraiment pas assez d’athées dans le monde qui se soient mis à entendre des voix pour que l’on puisse commencer à se demander sérieusement si les anges existent. À l’inverse, même les sceptiques les plus endurcis ont bien fini par être obligés d’admettre que la terre était ronde.

Quelle est alors la seule défense qui reste au fanatique quand il a en face de lui un rationaliste coriace comme moi ? C’est de nier que les faits existent. C’est la seule façon d’immuniser sa foi contre les assauts du scepticisme. Or le fanatique est précisément celui qui immunise le plus radicalement sa foi contre la critique rationnelle et son arme de destruction massive du doute est l’anti-réalisme.

Il m’est déjà arrivé de discuter avec un fanatique politique ou religieux : il finit toujours par adopter les tics intellectuels des sophistes. Le plus redoutable de ces sophismes, celui qui transforme en dialogue de sourds toute discussion qui pourrait mettre en péril le fragile édifice conceptuel du fanatique est le relativisme. Écoutez un peu en ce moment ce que racontent les islamistes par exemple : que l’Occident ne peut pas comprendre le monde arabo-musulman parce que nous n’avons pas les mêmes cadres conceptuels, que nous ne pensons pas pareil, que « nos paradigmes sont incommensurables ». Ce sont, très exactement, les arguments des anti-réalistes épistémologiques à la Feyerabend ou à la Kuhn. On est d’ailleurs frappé de voir que les intellectuels allemands des années 1920, comme Oswald Spengler, ne disaient pas autre chose des rapports entre une Allemagne tentée par l’autoritarisme et les « vieilles démocraties occidentales décadentes » comme la France et l’Angleterre.

Nihil novi sub sole.

Je me vois donc en conclusion obligé de battre ma coulpe eu égard à certains propos favorables à la religion que je tenais il n’y a pas si longtemps encore [3] : les versions non libérales des religions sont toutes potentiellement dangereuses car leurs postulats les plus invraisemblables et les plus surnaturels impliquent, pour être maintenus contre vents et marées, que leurs partisans adhèrent à une forme plus ou moins nocive d’anti-réalisme ou de relativisme.

Sophistes et fanatiques sont bien enfants d’une même mère.

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Sur le web

Notes :

[note] [1] C’est d’ailleurs toute la limite du « scepticisme théorique » de Hume, un philosophe que j’apprécie pourtant beaucoup par ailleurs. Il a ainsi beau critiquer la notion d’induction, il agit néanmoins comme nous tous, c’est-à-dire comme si l’induction était valable. À défaut d’être logiquement recevable, l’induction reste donc bien une recette heuristique qui marche souvent.

[2] J’ai démontré ailleurs que si Dieu existe, il ne peut être une personne et ce pour une raison fort simple. Si le Dieu de la Bible existe vraiment telle qu’elle le décrit, alors il est omniscient, omnipotent et miséricordieux. S’il est omniscient et omnipotent, alors il est parfaitement rationnel car son omniscience le rend rationnel et son omnipotence lui permet d’agir rationnellement. De plus, s’il est miséricordieux, il fera le bien. Donc, s’il peut empêcher le mal d’advenir, il aura tous les moyens pour ce faire car il serait irrationnel de ne pas agir. Or Dieu n’empêche pas le mal d’advenir, donc Dieu n’est pas une personne car si vous, vous étiez une personne omnisciente, omnipotente et miséricordieuse, vous empêcheriez le mal d’advenir. Comme Dieu n’est pas une personne, il ne peut pas parler à un prophète. Le seul moyen de sauver le concept de Dieu est donc de le redéfinir à la façon dont Spinoza l’a fait. La religion rationnelle sera spinoziste ou ne sera pas. Une religion « spinoziste » est ce qu’on appelle couramment une religion libérale. C’est aussi pourquoi je suis un protestant libéral. Et je pense que Dieu n’existe pas vraiment tel que la Bible le décrit. La Bible n’est en conséquence un livre ni sacré ni révélé.

[3] J’avais en effet observé que le nazisme et le communisme partageaient un même athéisme, en conséquence de quoi j’étais tenté de voir dans la religion un rempart contre les totalitarismes. Malheureusement, la montée en puissance de plusieurs intégrismes, comme l’islamisme, le judaïsme haredi ou certaines formes de protestantisme évangélique, m’oblige désormais à réviser ma copie et à adopter une attitude plus agressive envers les religions.[/note]