Nicolas Sarkozy, la crise et l’économie

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Retour sur le discours de Toulon de Sarkozy pour comprendre dans quel mur le président-candidat veut emmener les français.

Le discours du Président de la République à Toulon du 1er décembre 2011 éclaire les vues de l’État en matière d’économie en partie par ce qui y est dit, mais surtout par ses non-dits. Retour sur ce discours deux mois plus tard pour comprendre le mur dans lequel Sarkozy veut emmener les français.

Un article de Roland Verhille

Le discours prononcé à Toulon par Nicolas Sarkozy nous livre certains énoncés pertinents, d’autres ne sont qu’ambivalents méritant peu d’attention, d’autres révèlent une méconnaissance des mécanismes économiques. Mais le plus important y est ce qui n’a pas été dit. À moins de n’être que celui d’un Président imposteur faisant fi de ce que lui explique la haute administration du pays, l’intérêt de cet exposé est de fournir les vues de cette dernière en matière de pilotage de l’économie.

Le martellement par l’orateur de la gravité de la crise actuelle enfonce une porte ouverte, les Français ne sont pas stupides. Ils savent bien depuis toujours qu’ils ne peuvent payer continument leurs dépenses courantes au moyen de fonds empruntés ; qu’il faut travailler plus, non pas moins ; qu’ils ne sont pas la cause de la crise, n’ayant plus eux-mêmes les moyens d’action accaparés par le pouvoir d’État, n’étant « plus maître de leur avenir » ; que ceux qui travaillent le font bien trop pour seulement alimenter les caisses de l’État ; que bien des dépenses publiques inutiles ou excessives doivent être éliminées ; que manifestations publiques et obstructions prévalent trop sur la démocratie ; que seules des activités économiques non entravées et dépolluées peuvent venir à bout du chômage de masse ; que l’immigration non maîtrisée est cause de ruine ; que les coopérations inter-étatiques sont la voie normale de la coexistence harmonieuse des sociétés humaines.

Cependant affirmer, presque d’entrée, « il faut rechercher les causes communes qui ont conduit le monde dans la situation où il se trouve aujourd’hui » était de nature à appâter l’auditeur sachant bien qu’il n’est pas de remèdes efficaces à défaut de diagnostic exact d’un mal.

C’est là qu’il faut bien d’abord relever des affirmations pour le moins douteuses, ou même démenties par l’expérience.

La crise serait causée par la mondialisation régie par la liberté du commerce. C’est méconnaitre plus de dix millénaires de progrès des conditions de vie des humains obtenus par les échanges commerciaux avec les populations les plus lointaines. C’est dénier l’efficacité des restrictions des échanges avec certains pays sanctionnés ainsi par la communauté internationale. C’est méconnaître l’effondrement de l’économie des anciens pays de l’Est ayant coupé au moyen de leur « rideau de fer » les échanges libres avec les autres pays.

Une prétendue « idéologie du laisser-faire » ayant engendrée une « globalisation financière» aurait depuis fin des années 70 été instaurée pour compenser les ravages de la mondialisation et vicié les fondations du capitalisme. C’est oublier que c’est pour tenter d’endiguer les ravages des politiques économiques dirigistes que ce desserrement bien limité de leur carcan a été maladroitement initié. Fustiger les pérégrinations du capital financier tentant de trouver ailleurs les profits qu’il ne trouvait plus sur place, c’est s’opposer à la liberté de gestion de ses propres biens et piétiner le droit « inaliénable et sacré » de propriété. En appeler à une refondation du capitalisme, c’est ne pas voir que le capitalisme n’est plus, que l’étatisme s’y est substitué, que c’est sa restauration qu’il conviendrait de considérer.

Le tout présente un bouc émissaire à la mise en place d’une « gigantesque machine à fabriquer la dette », et à la « baisse du niveau de vie des ménages » dans les pays développés, en masquant leur véritable cause. C’est innocenter l’endettement excessif des États qui, par bienveillance, auraient voulu ainsi en compenser les effets et financer leur « modèle social ».  Et imputer la « croissance extravagante du secteur financier » à la mondialisation, c’est encore disculper les régulations étatiques auxquelles sont soumises plus que toutes autres ses activités, et surtout passer sous silence son gavage en monnaie par les banques centrales.

Mais le plus important, ce sont les non-dits :

Au premier rang de tous, c’est le voile dissimulant les politiques interventionnistes des États prétendument fondées sur les enseignements de Keynes, et s’étant matérialisées par un déluge de monnaie déversé sur le monde pour doper la croissance économique sous couvert de lutte contre le chômage. Cela ne pouvait que générer la « croissance extravagante » des activités financières, de l’endettement, et de la spéculation purement financière. C’est cela qui revient en boomerang frapper violemment les États ainsi que les organismes financiers.

Le silence couvre aussi le niveau excessif et destructeur des prélèvements obligatoires dans la plupart des pays européens. Quelles que soient les voies empruntées pour les prélever, ils frappent le produit du travail, et mettent en fuite les travailleurs. En France, ces prélèvements sont travestis en deux tiers de rémunération des travailleurs et incorporés ainsi par nécessité vitale dans le prix des produits. Lors du lancement de la « Révision Générale des Politique Publiques » (RGPP), le Président avait relevé que les dépenses publiques en France dépassaient celles de l’Allemagne à raison de 9 points de leur pourcentage du PIB (soit à l’époque environ 150 milliards de dépenses en plus). Il est resté coi là-dessus dans son nouveau discours de Toulon.

Ce silence frappe ainsi l’impuissance des gouvernements à maîtriser le foisonnement de leurs administrations comme leur fringale de ressources financières. Le pullulement de ces bureaucraties est tel qu’il y a impossibilité matérielle pour l’État de vérifier effectivement le bon emploi de l’argent dépensé, et encore plus de l’assurer. Les plus des deux tiers du produit du travail des Français gérés par l’État sans que leur bon emploi soit assuré n’alimentent plus pleinement le moteur des activités économiques et des revenus. Ses pertes de puissance sont très importantes, elles causent l’atonie de l’économie du pays.

Et encore, si le discours sur les inégalités imputant aux « riches » un pillage des autres a presque heureusement disparu, la nature et l’importance des inégalités artificielles de statut et de revenus sont tues. Il s’agit non seulement des privilèges des agents de l’État, mais aussi de tous les autres laissés ou placés par l’État dans une situation similaire (agents des entreprises publiques et quasi-publiques, y compris ceux des sociétés financières). Ces privilèges pénalisent bien les autres Français astreints à en payer le prix.

Et puis, resservir trois ans après l’exercice de la fonction présidentielle à peu près la même chose que le discours de Toulon du 25 septembre 2008 (sauf la diatribe contre le capitalisme substituée à sa mise hors cause appuyée en 2008), c’est aussi taire l’échec de l’action publique dans sa conduite de l’économie. Comparer les conséquences de la crise financière en France à celles subies dans les quelques pays en situation désespérée, c’est masquer les conséquences en France de la survie assistée de son « modèle social » et se dispenser de la comparaison avec les pays l’ayant poussé moins loin.

Enfin, on recherche vainement dans le discours non seulement les moyens envisagés de rétablir le cours normal des activités économiques, ou à défaut les orientations de l’action publique qui seraient de nature à y parvenir.

Dans la mesure où ce nouveau discours de Toulon reflète les vues de la haute administration pilotant le pays, c’est la perplexité qu’il suscite, l’anxiété même. Est-ce de bonne foi que la vérité se trouve tellement trahie tout en étant lourdement affirmée dite, ou y a-t-il imposture ? Dans ces deux hypothèses, il est éminemment douteux que « notre » État puisse effectivement se réformer, qu’il puisse remettre en marche normale la machine à produire les revenus, qu’il accepte de remettre en selle les gens eux-mêmes seuls capables de les rétablir dans une situation normale. L’emprise de l’État sur les Français dans notre démocratie dévoyée est telle qu’on ne voit pas d’issue favorable à la situation désastreuse invoquée par le Président de la République lui-même.

Article paru sur le site Le cercle des échos et publié avec l’aimable accord de son auteur.