Critique de l’exploitation

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L’ « exploitation » est-elle injuste, immorale, une forme d’esclavage ?

Suite de l’article Loi et morale de l’échange, une mesure de l’ « exploitation ». Où l’on tente de porter un jugement sur certains équilibres particuliers produits par les mécanismes de l’échange : l’ « exploitation » est-elle injuste, immorale, une forme d’esclavage ?

Par Domi

Après avoir défini dans une première partie ce en quoi consistait l’exploitation (voir sur ce point « Loi et morale de l’échange » : l’exploitation caractérise l’échange qui s’éloigne du milieu de l’espace de négociation en raison de l’échelle subjective des valeurs adoptées par les parties), nous tentons ici de l’apprécier du point de vue de la justice et de la morale.

Partie philosophique – Aspect moral de l’exploitation

Pour faire la critique de l’exploitation, nous tentons d’apporter une réponse aux trois questions suivantes :
– l’exploitation est-elle injuste ?
– l’exploitation est-elle immorale ?
– l’exploitation est-elle une forme d’esclavage ?

 

1 – L’exploitation est-elle injuste ?

La réponse dépendra du choix entre échelle subjective et objective des valeurs. La préférence pour l’échelle subjective des valeurs conduira à justifier l’exploitation.

En faveur de la subjectivité, on peut noter qu’elle est le critère retenu par le bon sens dans d’autres contextes.

Par exemple, si deux productions doivent recevoir une contrepartie monétaire, comment évaluer la juste récompense de chacune ? On arriverait difficilement à formuler ce que serait le critère objectif dans ce cas. Entre un vendeur de crevettes et un vendeur de viande de bœuf, faut-il comparer à l’unité (chaque crevette devrait rapporter autant qu’un bœuf) ou au poids (le kilogramme de bœuf devrait être rémunéré aussi cher que le kilogramme de crevette) ? Si l’on retenait la dernière solution, on ne pourrait faire de différence entre de la viande de bœuf pourrie et de la viande de bonne qualité dont les producteurs devraient être rémunérés de la même manière par la société.

Le sens commun commande de déterminer la récompense en fonction de l’utilité des produits pour la population. Cette utilité correspondant à la satisfaction ressentie par chacun est par conséquent essentiellement… subjective ! Critère de la juste contrepartie d’un produit ou d’un service spontanément adopté dans d’autres contextes, l’utilité subjective apparaît comme le fondement naturel de la justice dans l’échange : il n’y a pas de raison de faire exception pour la question qui nous occupe.

En revanche, l’injustice des situations de départ influençant l’équilibre de l’échange, ne pourrait-elle être dénoncée ? Paul est pauvre, Pierre a un bon patrimoine, ce qui permet à Pierre d’acquérir un net avantage dans la négociation du contrat. Il faudrait aborder ici la question de l’égalité des chances, de l’héritage ou du droit de tester, voire la lutte contre les discriminations. Tel n’est pas le sujet ici.

En revanche, nous pouvons poser la question suivante : en admettant que la situation de départ soit injuste et que la norme devrait être l’égalité de départ des deux contractants, le contrat qui en résulte est-il lui-même injuste ?

Deux réponses pourraient être formulées par un défenseur de l’égalité des chances. Le plus exigeant n’accepterait que le contrat qui « réparerait » totalement l’inégalité de départ. Un modéré tenterait de déterminer si l’échange apporte une amélioration sur ce point. Le problème est que le contrat d’«exploitation» qui sera conclu procède de l’inégalité des chances, il n’en est pas la cause. Cependant, comme il est possible d’envisager une situation médiane qui serait la conséquence prévisible de l’inégalité des chances, le contrat, s’éloignant favorablement ou défavorablement de cette situation pour celui dont les chances étaient les plus faibles, sera jugé à l’aune de ce critère.

Serait injuste le contrat plus défavorable que celui qui résulterait des conséquences prévisibles de l’inégalité des chances. Pourtant, est-il cohérent de présenter ainsi un acte favorable à la « victime » de l’« injustice » ? C’est une question à laquelle l’examen de la moralité de l’exploitation nous permettra d’apporter une réponse.

2 – L’exploitation est-elle immorale ?

Les défenseurs de l’exploitation, la mettent en balance avec l’absence d’échange : ils mettront ainsi en évidence les avantages de l’échange pour la partie que celui-ci favorise le moins. La question dépend en effet des avantages présentés par les différentes situations pour celui qui est supposé être lésé par l’exploitation.

Or, l’analyse des adversaires de l’exploitation ne correspond pas à la hiérarchie des satisfactions du supposé lésé puisque l’absence d’échange qui est pour lui moins utile y est mieux considérée que l’exploitation. Nous aurions : absence d’échange 0, exploitation –1, échange juste 0 ou 1 selon les cas, alors que la hiérarchie des satisfactions font se succéder absence d’échange, exploitation et échange juste.

Peux-t-on considérer immoral un acte dont l’ensemble des conséquences est positive pour autrui, alors que la perception de cette immoralité est exclusivement fondée sur le sort d’une personne qui profitera du contrat ? Si l’absence d’échange est neutre sur le plan moral, il n’y a pas d’argument pour caractériser l’immoralité de l’exploitation.

En revanche, la défense de l’échange inégal n’entre pas en contradiction avec la hiérarchie des utilités. Elle est compatible avec la préférence donnée à l’échange égal dans la comparaison avec l’exploitation. L’exploitation peut lui être inférieure sans être blâmable. Dès lors que l’exploitation était possible, l’échange égal est en partie un don, donc un acte louable. L’exploitation est, quant à elle, un acte simplement utile, qui peut être considéré de façon neutre sur le plan moral dans la mesure où il est intéressé.

Absence d’échange et exploitation peuvent enfin être placés sur le même plan sans que cela soit en contradiction avec la hiérarchie des utilités. Au total, nous aurions : absence d’échange 0, exploitation 0, échange égal 1.

Ces arguments devraient faire accepter la neutralité morale de l’exploitation.

Néanmoins, l’immoralité de conclure un contrat en poussant son avantage dans la négociation à un point tel que l’autre partie sera dans une grande détresse est presque unanimement perçue. Si la majorité se trompe en condamnant l’exploitation, connaître les raisons d’une telle erreur nous donnera une vision plus complète de la justesse de la conception contraire.

Les origines de la répulsion de la société à l’égard de l’exploitation

Comment les adversaires de l’exploitation la comparent-ils avec ce qu’ils considèrent comme un échange fondé sur la justice (celui qui se conclurait au milieu de l’axe de négociation) ?

S’il peut exister une catégorie de personne pour laquelle l’échange juste sera simplement neutre moralement, comme étant la moindre des choses, ce ne sera pas le cas de la majorité. La plupart des gens louera l’échange juste et blâmera l’exploitation.

En effet un acte est avant tout estimé en fonction de ses conséquences et de la difficulté à l’accomplir. Un acte utile sera d’autant plus louable qu’il était difficile de l’accomplir. Un acte nuisible sera d’autant moins blâmable qu’il était difficile de ne pas l’accomplir.

Si l’abstention était appréciée de la même manière, ses conséquences étant nulles, elle ne serait ni blâmée, ni louée mais elle est souvent considérée au regard de l’acte qui aurait pu être accompli. Par exemple, ne pas porter secours à une personne en péril est blâmé alors que sera admiré, au contraire, le fait de ne pas donner, sous la torture, des renseignements qu’un régime totalitaire veut obtenir pour annihiler un mouvement de résistance.

Pour qu’une appréciation morale soit ainsi associée à l’abstention, certaines conditions doivent être remplies, le principe étant la neutralité morale de l’inaction. Dans le cas contraire, il suffirait de placer à l’infini, en termes de difficultés et de résultat, les exigences morales auxquelles nous serions à tout instant tenus pour décupler notre culpabilité en raison de l’abstention qui s’oppose à de telles obligations. Le critère qui différencie les abstentions est une certaine proximité entre les personnes, que celles-ci aient d’abord été en relation, ou que l’une d’entre elles soit la seule qui, en des circonstances données pourrait apporter une aide à l’autre.

Précisons que la condamnation de l’abstention n’empêchera pas de considérer favorablement l’acte auquel celle-ci s’oppose. Laisser une personne se noyer est condamnable mais la sauver est tout de même estimable.

Il serait tentant de mettre en valeur l’origine culturelle d’une telle interprétation. Le christianisme nous dit en effet : « aime ton prochain comme toi-même » mais la cause en est plutôt à mon sens la psychologie humaine elle-même. De telles interprétations sont probablement inscrites dans nos gènes.

Quelles conséquences une telle conception peut-elle avoir sur la comparaison échange juste / exploitation / absence d’échange ?

Elles pourraient s’appliquer de cette manière à la question qui nous occupe :

  • L’exploitation est une abstention coupable en raison de la relation qui unit les parties.
  • À l’opposé, l’absence d’échange n’implique aucune relation et ne sera pas blâmable.
  • Enfin, conclure un échange juste alors qu’exploiter était possible est louable.

Cela expliquerait la hiérarchie adoptée par les adversaires de l’exploitation et la raison pour laquelle celle-ci n’est pas en corrélation avec l’accroissement de l’utilité de l’acte.

Cette analyse revient à adopter une analyse en deux temps. Le premier temps est la décision de contracter qui va placer les parties dans une situation de prochain à prochain ; le deuxième temps correspond à la négociation du contrat le plus avantageux possible. Cependant, une telle division est parfaitement artificielle, celui en faveur de qui l’échange est inégal étant décidé dès le départ à maximiser son avantage. Il faut donc considérer l’acte comme un tout. Il n’y a dès lors plus de raison qu’un acte utile soit moins bien considéré que l’absence de contrat.

Par conséquent, la répulsion à l’encontre de l’exploitation n’a pas de fondement rationnel, ce qui ne résout pas totalement la question des stratégies que la société peut adopter face à elle.

Stratégies existant à l’égard de la répulsion pour l’exploitation.

La première, la plus simple, serait de la combattre en soi en raison de cette irrationalité et de faire de soi un partisan résolu de l’exploitation.

À l’opposé, de la même manière que certains non croyants peuvent défendre l’utilité des croyances religieuses pour le peuple, certains seront tentés de conserver cette répulsion. En effet, celle-ci étant fort répandue, que ses origines soient culturelles ou liées à la nature humaine, il est probable que ceux qui seront prêts à conclure un contrat d’exploitation seraient les premiers à accomplir des actes véritablement immoraux. Augmenter la tolérance vis-à-vis de l’exploitation ne risquerait pas alors de l’accroître à l’égard de comportement dont l’immoralité n’est pas douteuse ? Il faudrait donc conserver et entretenir cette répulsion, même si aucun argument ne vient appuyer la validité de la condamnation morale de l’acte qui en est l’objet.

Le défenseur d’une troisième stratégie, celle de la tolérance, refusera de condamner chez autrui la recherche de l’exploitation. Mais pour lui-même il se dira : « quel mal y a-t-il à suivre la voie que m’indique cette répulsion ? Il ne pourra en résulter que des bienfaits pour la personne avec qui je contracte. » Le risque serait en réalité de remplacer l’exploitation par l’absence de contrat. Cependant, la notion d’exploitation exclue cette hypothèse car celui qui est avantagé conserve une marge de manœuvre suffisante pour que le contrat reste intéressant pour lui.

Notons pourtant que cela ne serait pas le cas pour un contrat où l’une des parties recevrait une faible rémunération en raison, par exemple, d’une faible productivité. Dans ce cas, l’aversion pour une faible rémunération de l’autre partie pourrait avoir des conséquences néfastes.

Ces questions sont au cœur du problème si l’on souhaite évaluer les bienfaits du « commerce équitable ».

3 – L’exploitation est-elle une forme d’esclavage ?

Cette assimilation est parfois justifiée par le fait que l’esclave comme le salarié sont contraints de travailler, l’un pour éviter les coups de fouets, l’autre pour se nourrir. La différence est que dans un cas la contrainte est provoquée par le maître alors que dans l’autre elle existe indépendamment de l’employeur.

Si l’on adoptait le raisonnement sur lequel s’appuie cette assimilation, il faudrait considérer que l’employeur, contraint de payer le salarié pour le faire travailler, se trouve esclave de ce dernier. De même, dans les rapports entre producteurs et consommateurs ou dans le cas de troc entre travailleurs indépendants, tout le monde serait l’esclave de tout le monde puisque c’est la nécessité qui contraint chacun à fournir un bien ou un service ou à se dessaisir de la monnaie qui permet de l’acquérir. Autant dire que la notion d’esclavage perdrait toute pertinence.

Une autre raison d’assimiler exploitation et esclavage est la comparaison du rapport entre le travail fourni et ses récompenses matérielles. Sur ce plan, la situation des ouvriers au XIXème siècle rappelait celle des esclaves. Aux États-Unis les travaux historiques ont montré que les noirs du sud pouvaient avoir de meilleures conditions de vie matérielles que nombre de prolétaires. À ce titre, pourquoi ne pas interdire l’exploitation, même si elle n’était ni injuste, ni immorale si cela améliorait le sort des nécessiteux ?